ECLAIRAGE – L’ombre longue de l’inflation passée – Sortir de l’ombre inflationniste ou l’entretenir ? (3/3)
L’inflation n’est pas qu’un prix qui grimpe(*), c’est une mémoire qui s’accroche(**), D’ici 2030, puis 2035, la Tunisie jouera l’essentiel de sa crédibilité monétaire. Selon que le pays attaque ses fragilités réelles ou s’en accommode (***), deux futurs radicalement différents se dessinent, avec un troisième chemin, médian, où l’on évite le pire sans jamais décrocher le meilleur.
Simulation 1 — 2030, la décrue maîtrisée ; 2035, la crédibilité ancrée
Entre 2025 et 2027, un compromis national stabilise les fondamentaux : ciblage budgétaire crédible, rationalisation progressive des subventions, ciblage social mieux outillé numériquement, ouverture de secteurs exportateurs à plus de concurrence, et assainissement des circuits de distribution qui brisent la rente. La Banque centrale garde une politique ferme mais prévisible, avec une règle de réaction explicite reliant le taux directeur, l’écart d’inflation et l’écart de production.
À partir de 2028, l’inflation recule de façon durable vers 4 %, puis converge vers 3 % à l’horizon 2032–2035. Le dinar cesse de glisser structurellement et la volatilité du change se réduit, signe d’anticipations plus ancrées.
En 2035, la Tunisie peut soutenir une croissance de 4–5 % avec une inflation de 3 % sans casser la demande, parce que les anticipations sont enfin alignées sur l’objectif.
La croissance s’épaissit par l’investissement privé et l’export : le taux d’investissement repart vers 22–24 % du PIB, la productivité retrouve un sentier modérément ascendant, les IDE se concentrent dans les chaînons industriels et services à plus forte valeur ajoutée. Le déficit courant passe sous 4 % du PIB d’ici 2030, la prime de risque souveraine se compresse, la pente de la courbe des taux se normalise. Surtout, la politique monétaire devient moins coûteuse : chaque point d’inflation supplémentaire appelle une réponse de moindre amplitude qu’aujourd’hui, preuve que la mémoire inflationniste se dissipe.
En 2035, la Tunisie peut soutenir une croissance de 4–5 % avec une inflation de 3 % sans casser la demande, parce que les anticipations sont enfin alignées sur l’objectif.
Simulation 2 — 2030, la stagflation installée ; 2035, l’usure du dinar.
La trajectoire inverse s’enclenche si les réformes structurelles déraillent, si les déséquilibres externes persistent et si le financement budgétaire reste incertain. Les anticipations restent désancrées, la spéculation sur les biens subventionnés perdure, et le « pass-through » du change vers les prix demeure élevé. La Banque centrale est contrainte d’alterner durcissements tardifs et pauses forcées, avec un coût de l’argent durablement élevé pour un effet limité sur l’inflation.
En 2030, l’inflation oscille encore entre 7 et 9 %, la croissance plafonne autour de 1,5–2 %, le chômage reste élevé, l’investissement productif recule en part du PIB et le marché parallèle accentue la dollarisation de fait via une fuite des capitaux. Le dinar continue de perdre graduellement, la dette publique se renchérit, la prime de risque souveraine ne décroche pas. En 2035, la politique monétaire est prisonnière de la mémoire collective : pour un même écart d’inflation, la réaction doit être plus forte qu’aujourd’hui pour obtenir moins de résultats, signe d’une crédibilité empêchée. On ne parle plus de stabilisation, mais d’endiguement permanent.
En 2035, la politique monétaire est prisonnière de la mémoire collective : pour un même écart d’inflation, la réaction doit être plus forte qu’aujourd’hui pour obtenir moins de résultats, signe d’une crédibilité empêchée. On ne parle plus de stabilisation, mais d’endiguement permanent.
Simulation 3 — 2030, l’entre-deux ; 2035, l’économie sous plafond
Le sentier médian mêle quelques succès visibles et des angles morts persistants. Certaines réformes avancent, d’autres s’enlisent, la communication de politique économique progresse mais demeure intermittente. L’inflation recule sans s’arrimer : 5–6 % en 2030, puis 4–5 % en 2035, avec des à-coups au gré des chocs d’offre et du change.
La croissance tient entre 2,5 et 3,5 %, portée par des niches exportatrices et des services modernisés, mais bridée par l’investissement public contraint et une concurrence imparfaite dans la distribution. La Banque centrale conserve une réaction ferme ; elle peut modérer l’amplitude des hausses de taux mais ne peut pas s’installer durablement dans une posture accommodante, faute d’anticipations pleinement ancrées.
La Banque centrale conserve une réaction ferme ; elle peut modérer l’amplitude des hausses de taux mais ne peut pas s’installer durablement dans une posture accommodante, faute d’anticipations pleinement ancrées.
Ce qui fera la différence entre 2025 et 2030
Trois leviers conditionnent l’issue.
Le premier est l’assainissement ordonné des finances publiques, non pas pour “faire plaisir aux chiffres”, mais pour rendre lisible la trajectoire de la demande publique et réduire l’incertitude qui nourrit les primes de risque.
Le second est la reconfiguration des circuits d’importation et de distribution, là où se niche une grande part de l’inflation importée et de la rente interne ; la concurrence et la traçabilité logistique y valent autant que les taux.
Le troisième est l’ancrage des anticipations par la cohérence intertemporelle : une règle de réaction monétaire explicite, des objectifs d’inflation communiqués, des accords salariaux pluriannuels encadrant l’indexation, et une stratégie de change comprise du marché.
Quand ces éléments se répondent, la mémoire inflationniste s’estompe ; quand ils se contredisent, elle s’épaissit.
2035 en point de mire : coût social aujourd’hui, dividendes demain
Dans le scénario vertueux, le coût initial est réel : crédits plus sélectifs, subventions mieux ciblées, réallocations budgétaires, négociations salariales exigeantes. Mais à l’horizon 2035, les dividendes deviennent tangibles : pouvoir d’achat stabilisé par une inflation basse et prévisible, prime de risque réduite qui allège la dette et libère des marges sociales, investissement productif relancé par une visibilité de prix et de change, montée en gamme des exportations qui atténue la vulnérabilité externe.
La politique monétaire cesse d’être l’outil unique de stabilisation pour redevenir ce qu’elle doit être : un pilier, pas un substitut aux réformes.
La Tunisie ne choisit pas seulement un taux d’inflation, elle choisit une mémoire collective. En 2030, puis en 2035, soit le pays aura transformé son passé inflationniste en leçon de crédibilité, soit il en restera l’otage. L’économie tunisienne a déjà prouvé qu’elle pouvait encaisser les chocs ; il lui reste à prouver qu’elle peut les anticiper.
Verdict
La Tunisie ne choisit pas seulement un taux d’inflation, elle choisit une mémoire collective. En 2030, puis en 2035, soit le pays aura transformé son passé inflationniste en leçon de crédibilité, soit il en restera l’otage. L’économie tunisienne a déjà prouvé qu’elle pouvait encaisser les chocs ; il lui reste à prouver qu’elle peut les anticiper.
C’est la différence, décisive, entre une monnaie qui subit et une monnaie qui compte.
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ECLAIRAGE – L’ombre longue de l’inflation passée – La Tunisie face à son dilemme monétaire (1/3)
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REFERENCES :
(*) The Legacy of High Inflation on Monetary Policy Rules :NBER- w34107 l’héritage d’une inflation élevée: par : Luis I. Jacome H. Georgetown University, Nicolás E. Magud, Monetary Fund (IMF), Samuel Pienknagura, International Monetary Fund (IMF) et Martín Uribe, Columbia University – Graduate School of Arts and Sciences – Department of Economics; National Bureau of Economic Research (NBER), Date Written: August 2025
https://www.nber.org/search?page=1&perPage=50&q=w34107
(**) FEST- ÉTUDE DE L’ÉVOLUTION DES SALAIRES RÉELS EN TUNISIE : Dr Tahar El Almi et Phd Ezzedine Larbi, ( RIP )
https://library.fes.de/pdf-files/bueros/tunesien/14391.pdf
(***) Travaux récents, sous presse, nous y reviendrons.
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* Dr. Tahar EL ALM
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)
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