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Habermas «dégringole-t-il des hauteurs de la morale»[1] ?

17. März 2026 um 07:34

Le 14 novembre 2023, des professeurs de philosophie tunisiens furent consternés par le texte titré «Principe de Solidarité : Une prise de position» (PDS)[2], signé par Jürgen Habermas et trois autres professeurs. Le choc était d’autant plus fort qu’ils venaient d’apprendre, le même jour, que le nombre de palestinien-es tué-es par l’armée et les colons israéliens avait déjà atteint les 1000 victimes. La réaction des professeurs de philosophie fut que, signataire de cette prise de position (PDS), Habermas ne méritait plus d’être une référence crédible et ne pouvait même plus être enseigné. L’objectif de ce texte, intentionnellement tardif, bien qu’écrit avant la mort du philosophe le 14 mars 2026, est de répondre à ce «PDS», qui fut tellement troublant pour quiconque suit l’actualité du conflit israélo-palestinien.

Ridha Chennoufi *

j’ai jugé qu’il serait plus sage de savoir comment Habermas pourrait réagir à la riposte de l’armée israélienne, qui ne pouvait être, comme à l’accoutumée, que disproportionnée. Ce qui fut attesté dès le 17 octobre 2023 par le bombardement de l’hôpital Ahli Arab à Gaza qui fit des centaines de morts. Maintenant que nous passons à l’année 2026, une riposte sous forme de commentaire à «Principe de Solidarité» (PDS) est tout à fait concevable.

1- Le texte intégral de «Principe de Solidarité : Une prise de position », signé par Habermas et trois autres professeurs, publié le 13 Novembre 2023, affirme ceci :

«Le massacre perpétré par le Hamas, avec l’intention déclarée d’anéantir toute vie juive, a provoqué une riposte israélienne. La manière dont cette riposte, justifiée par principe, est menée fait l’objet de vifs débats ; les principes de proportionnalité, la nécessité d’éviter les pertes civiles et la perspective d’une paix future devant guider cette riposte. Cependant, malgré toute la préoccupation suscitée par le sort du peuple palestinien, le jugement est totalement faussé lorsque les actions israéliennes sont qualifiées d’intentions génocidaires.

En particulier, les actions d’Israël ne justifient en aucun cas les réactions antisémites, surtout pas en Allemagne. Il est intolérable que des Juifs en Allemagne soient à nouveau victimes de menaces contre leur vie et doivent craindre des violences physiques dans les rues. L’identité démocratique de la République fédérale, fondée sur l’obligation de respecter la dignité humaine, est liée à une culture politique pour laquelle, à la lumière des crimes de masse de l’époque nazie, la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux, particulièrement dignes de protection. Cet engagement est fondamental pour notre coexistence politique. Les droits fondamentaux à la liberté et à l’intégrité physique, ainsi qu’à la protection contre la diffamation raciste, sont indivisibles et s’appliquent à tous sans distinction. Ceux qui, dans notre pays, ont cultivé des sentiments et des convictions antisémites sous divers prétextes et qui voient aujourd’hui une occasion propice de les exprimer sans vergogne doivent également s’y conformer». 

Comme on peut le constater, l’intention de Habermas est de soutenir indéfectiblement l’État israélien et de condamner le Hamas (les Palestiniens), ainsi que tous ceux qui en Allemagne ou ailleurs critiquent la riposte du gouvernement israélien. Pour un lecteur impartial, une telle approche reproduisant le schéma ami-ennemi ne peut être qu’injuste. Pour éviter ce schéma, je vais commenter les phrases qui me semblent essentielles en les mettant dans leur contexte.

2) Commentaire de quelques phrases choisies

A) La première phrase : «Le massacre perpétré par le Hamas … est l’œuvre des antisémites».

Cette phrase n’est certainement pas l’œuvre de Habermas, mais probablement celle de ses cosignataires qui semblent croire que seuls les juifs sont sémites. Ce faisant, ils se sont permis de balayer d’un revers de main la définition du mot sémite (subst. et adj.) donnée par l’orientaliste juif Moritz Steinschneider (1816-1907) depuis le 19e siècle, et plus tard, par l’Académie française selon laquelle le mot sémite désigne «les populations originaires du Proche et du Moyen-Orient, dont le principal caractère commun est l’usage d’une langue appartenant à la famille des langues sémitiques. Les peuples sémites, qui regroupaient notamment dans l’Antiquité les Assyriens, les Araméens, les Cananéens, les Hébreux, les Moabites, les Phéniciens, désignent aujourd’hui les Juifs et les Arabes».[3] Donc, les Arabes qui ont une interprétation extrémiste de l’Islam peuvent être anti-juifs, mais jamais antisémitismes, de même que les juifs peuvent être islamophobes, mais jamais antisémites. Tout porte à croire que les trois cosignataires ont préféré suivre le journaliste australien David Ewan Marr qui a réussi à propager l’idée selon laquelle seuls les juifs sont sémites tandis que tous ceux qui les critiquent, même s’ils sont israéliens, sont antisémites !

Ceci étant dit, il est vrai que Hannah Arendt a défini l’antisémitisme comme étant une idéologie raciale, apparu sous le régime nazi. Mais, cela n’a rien à voir avec le conflit israélo-palestinien qui est avant tout politique et colonial. 

B) La deuxième phrase : «Le massacre perpétré par le Hamas, avec l’intention déclarée d’anéantir toute vie juive…».

Voici une phrase que Habermas utilise souvent. En effet, lors d’un entretien avec Giovanna Borradori, par exemple, cette dernière a posé à Habermas la question suivante : «qu’entendez-vous au juste par terrorisme ?[4]». «Le terrorisme des Palestiniens, a-t-il dit, reste un peu un terrorisme à l’ancienne. Ici, il s’agit de tuer, d’assassiner ; le but est d’annihiler de manière aveugle des ennemis, femmes et enfants compris» En d’autres termes, selon Habermas, la forme spécifiquement palestinienne du terrorisme est la barbarie et l’inhumanité.[5] Pour comprendre cette phrase, il convient de savoir comment Habermas l’a utilisée en 2015. 

Suite aux attentats du 13 Novembre 2015 en France, Habermas  avait repris la même phrase :  «Nous pouvons considérer cesbarbares comme des ennemis, et nous devons lutter contre eux, inconditionnellement ; mais, si nous voulons vaincre cette barbarie sur le long terme, nous ne devons pas nous leurrer quant à ses raisons, qui sont complexes».[6] Habermas n’utilise pas le mot  «barbare» selon le sens que lui donnaient les Grecs, à savoir l’autre ou l’Etranger, mais de Lemkin, pour lequel l’acte barbare comme l’acte de vandalisme relèvent du génocide. 

Habermas utilise le terme de «barbarie» le 13 novembre 2015 et le 7 octobre 2023. Toutefois, le 13 septembre 2015, il avait insisté pour que la riposte soit toujours mesurée et il avait surtout pris soin de rappeler que le terrorisme est le produit de la colonisation de cette région du Proche-Orient par les puissances occidentales et déclaré que cet esprit colonial perdure encore jusqu’à aujourd’hui, donnant l’exemple de «l’intervention américaine en Irak (2003) décidée par George W. Bush, qui a bafoué les règles du droit international».

En effet, dit-il, «un regard rétrospectif sur le 11-Septembre 2001 ne peut que nous conduire à constater, comme nombre de nos amis américains, que la ‘‘guerre à la terreur’’ de Bush, Cheney et Rumsfeld a abîmé la constitution politique et mentale de la société américaine. Le Patriot Act adopté à l’époque par le Congrès, encore en vigueur aujourd’hui, porte atteinte aux droits fondamentaux des citoyens, et touche à la substance même de la Constitution américaine».

De plus, «l’extension fatale de la notion de combattant ennemi, qui a légitimé Guantanamo[7] et d’autres crimes»[8] enlève aussi toute crédibilité à cette Constitution. Il termine l’interview par cette phrase : «La réaction irréfléchie aux attentats du 11-Septembre… explique en bonne part la propagation d’une mentalité incarnée aujourd’hui par une personnalité aussi innommable que Donald Trump, candidat aux primaires républicaines… Ne pouvons-nous pas, comme les Norvégiens en 2011, après l’effroyable attentat commis sur l’île d’Utoya, résister au premier réflexe du repli sur soi face à l’inconnu incompréhensible et de l’agression contre l’‘‘ennemi intérieur’’».[9]

Le lecteur de cette prise de position de 1915 ne peut que reconnaître la noblesse morale de son auteur et c’est sur elle que nous devons continuer à commenter la prise de position (PDS) du 13 novembre 2023 même si nous prenons le risque d’être surpris que les deux déclarations s’opposent en certains points importants :

a) Avec son «Principe de Solidarité» (PDS), Habermas semble ignorer complètement l’histoire du conflit israélo-palestinien. Lorsqu’il affirme que «le massacre perpétré par le Hamas» a pour seule «intention d’anéantirtoute vie juive», il ne fait que donner raison à Horkheimer d’avoir affirmé en 1958, après la lecture de son habilitation, que Habermas n’avait aucun sens de l’histoire («Historisch ahnunsgslos»)[10] : «Les normes que Habermas tire du ‘‘jeune Marx’’, qu’il oppose au Marx plus âgé, doivent être fort maigres. D’abord parce que la période d’avant mars (Vormärz) était celle des slogans et des programmes, et surtout parce que l’œuvre de Marx n’a perdu de sa substance que durant ses années londoniennes. Ensuite, parce que ce Monsieur Habermas dialecticien, sous prétexte de critique immanente, adhère en réalité lui-même aux normes de (Vormärz) et se voit donc contraint d’ignorer presque tout ce qui relie les écrits de cette époque à la première moitié du XXe siècle, c’est-à-dire, avant tout, ce qui constitue leur essence même.  L’affirmation répétée par Habermas de la révolution comme essence innée de la philosophie semble historiquement dénuée de toute compréhension.[11] En effet, dans sa déclaration du 13 Novembre, Habermas avait aussi ignoré qu’avant l’attaque du Hamas, l’État d’Israël avait commis des massacres à l’encontre des Palestiniens dont par exemple 1) Le massacre de Deir Yassin  (village à l’ouest de Jérusalem) perpétré par 120 terroristes de l’Irgoun et du Lehi, qui a fait 254 morts palestiniens (1948), 2) Le massacre de Tantoura, perpétré par la brigade israélienne Alexandroni, qui a fait selon l’historien israélien Teddy Katz entre 200 et 250 morts palestiniens, 3) Le massacre de Sabra et Chatila (commis (1982) par les milices chrétiennes phalangistes, alliées d’Israël, à l’encontre des Palestiniens.

Il est important et rassurant que des Israéliens ont donné une lecture sereine et surtout juste et objective du conflit israélo-palestinien. Le 16 novembre 2023, José Brunner[12] a donné une interview au cours de laquelle il a déclaré :«Les tendances antidémocratiques de la société israélienne sont largement imputables aux années d’occupation. Certains estimaient que la situation du pays sous Netanyahu était indissociable de celle des territoires occupés. À ce moment-là, nous étions moins préoccupés par la politique d’occupation en tant que telle que par le fait que l’évolution autoritaire, qui s’est manifestée dans la réforme judiciaire, découlait de l’occupation.»[13] C’est dire à quel point Habermas et ses compagnons se sont lourdement trompés en jugeant l’attaque du Hamas sans toute contextualisation historique.

Pour José Brunner «le coup de force juridico-politique d’un gouvernement antidémocratique et colonisateur, surtout le fait que le totalitarisme colonial est la source du totalitarisme intérieur».

Habermas et ses compagnons ont fait preuve de déni en affirmant que la riposte israélienne est justifiée puisqu’elle tient compte des principes de proportionnalité alors que ces principes ont toujours été bafouées par l’armée israélienne. Brunner, lui, l’a reconnu: «La stratégie d’Israël a toujours consisté à contrer toute vulnérabilité par une force militaire écrasante en cas d’attaque. C’est encore le cas aujourd’hui : l’attentat terroriste du Hamas est suivi de bombardements massifs qui font un très grand nombre de victimes civiles.»  Cet extrait montre bien la différence entre ceux qui savent de quoi ils parlent, les Israéliens respectables, et ceux qui veulent être plus royalistes que le roi.

b) Avant «Principe de Solidarité», Habermas s’était opposé farouchement à la politique belliqueuse et immorale de l’innommable Donald Trump. Depuis sa prise de position du 7 Octobre 2023 jusqu’à aujourd’hui, il soutient farouchement Benjamin Netanyahu qui applique à la lettre la politique autoritaire, belliqueuse et colonialiste de Donald Trump. Le lien fusionnel entre Trump et Netanyahu apparaît avec éclat dans le projet grotesque et exécrable «Gaza : Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation Trust» qui propose une relocalisation «volontaire» temporaire ou permanente des plus de 2 millions d’habitants de Gaza, soit vers d’autres pays comme la Libye, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Indonésie ou le Somaliland !

 C) La troisième phrase : «…à la lumière des crimes de masse de l’époque nazie, la vie juive et le droit d’Israël à exister sont des éléments centraux, particulièrement dignes de protection».

Ici, Habermas ressasse une phrase culte que tous les chanceliers allemands qui ont succédé à Konrad Adenauer ont utilisée à chaque fois qu’Israël s’est trouvé en conflit avec lesPalestiniens.

Par exemple, le 12 novembre 2023, c’est-à-dire la veille de la publication de «Principe de Solidarité», le Chancelier Olaf Scholz déclare : «la sécurité d’Israël relève pour l’Allemagne de la raison d’État». De fait, cela veut dire que l’Allemagne doit s’unir avec Israël pour mettre fin à l’attaque du Hamas. A priori, aider un allié lorsqu’il subit une injustice est un acte acceptable, voire louable, à condition toutefois que cette aide soit conforme au droit international et ne se transforme pas en une autre injustice dont serait victime l’agresseur. Malheureusement, Habermas, à travers «PDS», s’est approprié la phrase de Scholz : «la seule place pour l’Allemagne en ce moment, est d’être aux côtés d’Israël». Cette affirmation perd toute crédibilité parce que tout le monde sait que l’État israélien a non seulement gagné toutes les guerres contre les pays arabes, mais colonisé des territoires palestiniens, grâce aux États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France. Tous ces États savent qu’avec leur soutien ils rendent obsolète le plan de partage de la Palestine de 1947 et œuvrent à l’établissement du Grand Israël.

La «raison d’Etat» n’est pas autre chose que «l’état d’exception» selon Carl Schmitt. Les deux appellations désignent la décision prise par l’autorité politique suprême lorsqu’elle juge que l’État est face à un danger imminant et ordonne aux forces armées et à tous les citoyens d’utiliser tous les moyens pour vaincre l’ennemi présumé. La raison d’Etat, comme l’état d’exception, ne tient compte ni du droit national ni du droit international, ni de la morale. Tous les deux ne peuvent être que bannis par toute personne saine d’esprit et juste, qu’elle soit arabe, israélienne ou allemande. 

Ce qui est malheureux, c’est que l’Allemagne agit actuellement contre son intérêt et contre la déclaration de l’Onu de 1948, contre les pays arabes qui ont accepté la normalisation avec Israël et prouvé par conséquent qu’ils ne sont pas contre l’existence d’Israël mais contre le refus de l’Allemagne de l’existence d’un État palestinien.

Ce qui est déplorable, c’est que Madame Annalena Baerbock, la ministre allemande des Affaires étrangères, ose déclarer au parlement fédéral allemand : «Si les terroristes du Hamas se retranchent derrière des personnes, derrière des écoles […], des lieux civils peuvent également perdre leur statut de protection, car les terroristes les utilisent comme bouclier.» [14] Madame la ministre n’a fait que reprendre l’ordre d’extermination officiel de l’innommable général Von Trotha (Namibie 2 octobre 1904) : « Le peuple herero doit […] quitter le territoire. Si le peuple ne s’exécute pas, je l’y forcerai en utilisant le Groot-Rohr (canon). À l’intérieur des frontières allemandes, chaque Herero [souligné par CD] avec ou sans arme, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepterai plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrai à leur peuple ou les ferai abattre. Voici ma déclaration au peuple herero.»[15]

Les hommes et femmes politiques devraient avoir honte de tenir ce discours qui ne sert ni Israël, ni encore moins l’État allemand.[16]

Au sujet de la raison d’État, Isabel Ruck a écrit : «Le service scientifique du Bundestag avait ainsi déjà émis des réserves dans un rapport de vingt-trois pages sur l’utilisation de cet argument. On peut y lire que 1) ‘‘la raison d’État est […] une catégorie a-juridique, un concept opposé au droit’’ ; 2) ‘‘dans la tradition de pensée libérale et de droit naturel, l’idée de raison d’État s’oppose à l’idée de droit et d’État de droit’’ ;3)‘‘l’Allemagne veut néanmoins incarner et défendre cette idée’’».[17] Et on ose encore s’accrocher religieusement à ce culte de la «déraison d’État» !

Quant au lien entre raison d’État et moralité, nous savons tous qu’en politique les intérêt matériels et économiques dépassent de loin le droit et la morale.

C’est ainsi que Konrad Adenauer, qui revint sur l’avènement des relations germano-israéliennes lors d’une allocution télévisée prononcée le 4 janvier 1966, expliqua qu’il avait «essayé de réaliser la réconciliation avec les juifs à cause de l’injustice qu’ils avaient subie et parce qu’ilssont une force dans le monde».[18]

Lorsque nous relisons ces propos d’Adenauer, nous comprenons mieux leur importance, puisque, comme par hasard, du 5 au 10 juin 1967, l’État d’Israël a montré à quel point «les juifs sont une force dans le monde» : en 6 jour, Israël a réussi à occuper le Sinaï, le plateau du Golan, la Cisjordanie et la Bande de Gaza.

Mais, pour être juste et précis, la vraie force d’Israël repose sur les États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France.

En effet, et pour ne prendre qu’un exemple, je rappelle que suite à la guerre des Six jours (1967), Moshe Dayan, s’adressant à des étudiants, avait déclaré : «Nous avons conféré à notre État une expansion telle que ses frontières actuelles s’étendent d’El-Kantara l’Egyptienne à Al-Kounaytirah la Syrienne. Votre tâche à vous, la génération montante, sera de défendre ces frontières et les repousser encore plus loin» [19] . Mais Moshe Dayan aurait dû leur dire que cet exploit était impossible sans le soutien de ses alliés. Lors de la guerre du 6 octobre 1973, ce soutien a été crucial, car Israël a été battu par l’Egypte, mais sauvée surtout par les États-Unis. Dans son ouvrage ‘‘A la recherche d’une identité’’, le président Anouar El-Sadate relate les  évènements qui l’ont conduit à accepter le cessez-le-feu bien qu’il était victorieux et capable de continuer la guerre.[20] Son allié, Leonid Brejnev, dirigeant de l’URSS de 1964 à 1982, le pressait d’accepter le cessez-le-feu dès les premiers jours, alors qu’il venait de réussir à prendre le dessus sur l’armée israélienne[21], allant jusqu’à prier le président de la Yougoslavie de le convaincre de se plier à cette injonction. Mais dès qu’il récupéra les territoires qui ont été conquis en 1967 par Israël et constaté que «les Américains participaient aux combats en approvisionnant Israël en armes complètement nouvelles qui avaient seulement fait l’objet d’essais», il accepta le cessez-le-feu.

D) La quatrième phrase : «…malgré toute la préoccupation suscitée par le sort du peuple palestinien, le jugement est totalement faussé lorsque les actions israéliennes sont qualifiées d’intentions génocidaires».

Voici la phrase que Habermas n’aurait pas dû accepter et cela pour une raison très simple :

a) Dès la formation du mouvement sioniste, la grande partie de ses membres, voulait «reprendre le grand Israël» sauf ceux qui étaient pour un État binational ou pour la solution des deux États. Le grand Israël devait se réaliser par étapes, c’est-à-dire en occupant le plus possible de territoires à chaque fois que l’État israélien est attaqué. C’est pourquoi, pour Netannyahu et ses consorts toutes les attaques visant Israël étaient «les biens-venues».

De plus, Habermas aurait dû prévoir que la riposte d’Israël pouvait aboutir à un génocide et par conséquent, ne pas soutenir indéfectiblement une seule partie et devenir aux yeux des professeurs de philosophie tunisiens pratiquement le seul philosophe garant d’un génocide possible. Face à ce jugement, une question se pose : 

Pour quelles raisons Habermas, du 13 octobre 2023 jusqu’à sa mort, est-il resté attaché à son «Principe de Solidarité» alors que des instances juridiques internationales ont affirmé qu’Israël est bien en train de perpétrer un génocide ? Pour répondre à cette question, il est utile de rappeler que certains Allemands, y compris Habermas, ont du mal à admettre qu’ils sont capables de commettre une «barbarie» telle que le génocide.          

b) Habermas et la tardive reconnaissance des génocides commis par l’Allemagne coloniale.   

L’Allemagne a réussi à se présenter aux Allemands, dont bien évidemment Habermas, comme l’État qui a commis un seul génocide contre les Juifs allemands (41-45), mais qui n’a jamais commis des actes  génocidaires dans ses colonies africaines.[22] Ce n’est qu’en 2021 que l’État allemand a reconnu pour la première fois avoir commis un génocide contre les Hereros et les Nama : «Nous qualifierons maintenant officiellement ces événements pour ce qu’ils sont du point de vue d’aujourd’hui : un génocide», a déclaré le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, dans un communiqué.[23]Les colons allemands avaient tué des dizaines de milliers d’Herero et de Nama dans des massacres commis entre 1904 et 1908, considérés par de nombreux historiens comme «le premier génocide du XXe siècle.»[24]

3) Habermas face à la question du génocide, entre reconnaissance et non reconnaissance.

Le 27 Juillet 2021, le journaliste du Frankfurter Rundschau, Harry Nutt, a publié un texte intitulé«Antony. Dirk Moses, Attaque contre le caractère unique de l’Holocauste.» 

Dans cet article, l’historien affirme, contrairement à Habermas, que l’idée de la singularité de l’holocauste n’est pas fondée sur des bases solides parce qu’elle est «une sorte de catéchisme» qu’«il est temps d’abandonner… une idéologie d’État qui impose un langage codé».[25]

Pour Antony Dirk Moses cette idéologie a permis de faire en sorte que les massacres destructeurs commis par les Allemands dans leurs anciennes colonies soient à jamais effacés. Or, pour lui, il suffit de déconstruire cette idéologie pour prouver qu’il existe bien une analogie entre les anciens massacres et l’Holocauste. Alors que pour Habermas, l’holocauste est un fait transhistorique qu’on ne peut comparer à d’autres génocides, pour Antony Dirk Moses une telle affirmation est insensée, car l’holocauste n’est qu’une reproduction à une plus grande échelle du génocide commis par les Allemands en Namibie. 

Le16 septembre 2021, Habermas donne un entretien au Neue Zürcher Zeitung (Gazette zurichoise) dans lequel il répond à plusieurs questions dont certaines nous intéressent particulièrement parce qu’elles montrent à quel point il a révisé ses anciennes croyances. [26] A la question «Est-il permis de comparer l’extermination des Juifs par les nationaux-socialistes à d’autres faits historiques?», Habermas affirme cette fois qu’il est possible de comparer certains faits historiques anciens avec d’autres qui sont actuels. Mais, a-t-il renoncé clairement à la phrase culte «la sécurité d’Israël est une raison d’État» ainsi qu’à son attachement à l’idée du caractère unique du génocide commis par les Nazis ? Rien n’est moins sûr ! Ce qui est sûr, c’est qu’il est resté jusqu’à sa mort attaché à sa déclaration du 13 novembre 2023 refusant de répondre à un journaliste qui lui a demandé de s’exprimer sur la manière dont l’État israélien mène la guerre contre les palestiniens.

a) Le caractère génocidaire de la riposte israélienne.

La convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948, article 2, définit le génocide comme étant «un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national , ethnique , racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; C) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entrainer sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.»

b) Procédure engagée par l’Afrique du Sud contre l’État d’Israël le 29 décembre 2023

Un mois et demi seulement après «Principe de Solidarité», l’Affrique du Sud a engagé une procédure contre l’État d’Israël auprès de la Cour internationale de justice, au titre de la Convention contre le génocide à l’égard des Palestiniens de la bande de Gaza et «de longues années d’apartheid», tout en «demandant initialement à la Cour de rendre une mesure conservatoire de protection».

Le 26 janvier 2024 la CIJ rend une décision au titre de la convention contre le génocide ordonnant à Israël d’empêcher tout éventuel acte génocidaire.  Mais la cour déclare qu’«au moins certains des actes et omissions dont l’Afrique du Sud allègue qu’ils ont été commis par Israël à Gaza semblent pouvoir relever des dispositions de la Convention sur le génocide»[27]

Suite à cette décision et comme toujours, le gouvernement israélien a accusé la CIJ d’être antisémite. Mais qu’elle a été la position de Habermas, du 13 octobre 2023 jusqu’à sa mort ?

Nous savons qu’il a affirmé dans «Principe de Solidarité» que «malgré toute la préoccupation suscitée par le sort du peuple palestinien, le jugement est totalement faussé lorsque les actions israéliennes sont qualifiées d’intentions génocidaires». Pourtant, Le 22 novembre 2023, 207 professeur-es de philosophie, dont Nancy Fraser et Judith Butler, signent une pétition dans laquelle ils : 

«lancent un appel à tous les professeur-es de philosophie où qu’ils se trouvent à se joindre à eux pour condamner le massacre en cours à Gaza, et soutenir le peuple palestinien, dans sa lutte contre le système d’apartheid et la colonisation du territoire reconnu par l’0NU en 1948»[28];

– «présentent les actes commis par Israël qui prouvent qu’un génocide a commencé et risque de prendre une dimension catastrophique». [29] 

Le1erJanvier 2025, l’ONG Al-Haq affirme que «les violences génocidaires perpétrées par Israël contre les Palestiniens à Gaza continuent de s’intensifier», que «depuis la toute première semaine de son génocide, Israël a méthodiquement vidé de vastes étendues de la bande de Gaza de ses habitants en émettant illégalement des ordres d’évacuation», que «plus de 90 % de la population de Gaza a été déplacée de force de ses foyers et abris temporaires, la plupart à de nombreuses reprises, vers de prétendues ‘‘zones de sécurité’’, qui sont en réalité, conçues intentionnellement pour anéantir toute vie qui y trouve refuge.» L’ONG ajoute : «Israël prétend agir conformément à ses obligations légales alors qu’en réalité, il fournit une preuve supplémentaire de son intention génocidaire, puisqu’il utilise ces mesures pour commettre et contribuer à des actes de génocide, notamment des meurtres, des atteintes graves à l’intégrité physique et mentale, et la création de conditions destinées à détruire les Palestiniens de Gaza.»[30]

Le 27 Octobre 2025, Amnesty International affirme : «Plus d’un mois après l’annonce d’un cessez-le-feu et la libération de tous les otages israéliens en vie, les autorités israéliennes continuent de commettre un génocide contre les Palestinien·ne·s dans la bande de Gaza occupée en continuant de soumettre délibérément ces personnes à des conditions de vie destinées à provoquer leur anéantissement physique, sans montrer aucun signe de changement dans leurs intentions.»[31] «Le cessez-le-feu risque de créer l’illusion dangereuse d’un retour à la normale pour les gens qui vivent à Gaza. Si les autorités et les forces israéliennes ont réduit l’ampleur de leurs attaques et autorisé l’entrée d’une aide humanitaire limitée à Gaza, le monde ne doit toutefois pas se laisser berner. Le génocide perpétré par Israël n’a pas pris fin», a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale de l’ONG.[32]

Malgré les positions prises par ces institutions, Habermas est resté indifférent, et lorsqu’un journaliste lui a demandé ce qu’il pensait de la manière dont l’État israélien continuait de mener une guerre contre le Hamas, il a évité de répondre en arguant qu’il ne lui revient pas de juger la politique de l’État israélien.

Une telle attitude suffit pour juger qu’il a pris une position qui va à l’encontre de sa philosophie et qui donne raison à ceux qui n’osent plus le considérer comme le philosophe garant de la morale.

Il reste toutefois évident que du point de vue de la déontologie professionnelle, les professeur-es de philosophie doivent encourager les étudiants à lire tous les philosophes : Habermas doit être enseigné comme doivent l’être Heidegger et Carl Schmitt, entre autres, auxquels des reproches du même genre peuvent être adressés.

* Professeur de philosophie – Université de Tunis.

Notes :


[1] Habermas, Bestialité et humanité-Une guerre à la frontière du droit et de la morale, Forum franco-allemand 2000,  

[2] Grundsätze der Solidarität. Eine Stellungnahme, Forschungszentrums für Normative Orgnungen der Goethte-Universität Frankfurt, 13 Novembre, 2023 

[3] Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition (actuelle)

[4] Le « concept » du 11 Septembre, Dialogues à New York, octobre-décembre 2001, avec Giovanna Borradori : Derrida-Habermas, p. 65

[5] Rafael Lemkin utilise les termes barbarie et vandalisme comme étant des actes génocidaires.

[6] Jürgen Habermas, Le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement, propos recueillis par Nicolas Weill (Journal Le Monde, publié 19 Novembre 2015. 

[7] Le camp de Guantanamo de 2001 est situé à Cuba sur une base militaire américaine, justifié par le président George W. Bush afin de fonder juridiquement la décision de refuser de soumettre les détenus au système judiciaire fédéral américain, prenant appui sur l’extraterritorialité de la base. Wikipédia

[8] Jürgen Habermas, Le djihadisme, une forme moderne de réaction au déracinement.

[9] Idem

[10] Max Horkheimer, Der dialektische Herr Habermas, lettre à Theodor W. Adorno, 27 Septembre 1958

 [11] Idem.  

[12] José Brunner est professeur émérite à la faculté de droit Buchmann et à l’Institut Cohen d’histoire et de philosophie des sciences de l’université de Tel Aviv.

[13] » Institut für Sozialforschung , Interview mit José Brunner : « Les deux camps nourrissent une peur existentielle légitime. »

[14] Extrait du discours de la ministre Annalena Baerbock devant le Bundestag, 10 octobre 2024.

[15] Extrait de Wikipédia « Génocide des Héroros er Namas » .

[16] Madame la ministre des affaires étrangères Annalena Baerbock, actuellement, présidente de l’Assemblée générale des Nations-Unies.

[17]  Isabel Ruck, La raison d’État a-t-elle toujours raison ? Le cas de l’Allemagne face à la guerre contre Gaza, note 13 29/10/2024.  elle renvoie à une note 13 de son article : »« Entstehung, Wandel und Entwicklung des Staatsräsons-Begriff in Deutschland », Deutscher Bundestag Wissenschaftlicher Dienst, novembre 2023..

[18] Charlotte Restif, Allemagne, Palestine : la diplomatie impossible ? L’influence israélienne sur la politique étrangère allemande au Proche-Orient, Deutsch Kron, 1973 : 4.

[19] Anouar El-Sadate, A la recherche d’une identité, Histoire de ma vie, 1978.

[20] Quelques jours après le déclanchement de la guerre « Kissinger a déclaré à Golda Meir : « Vous avez perdu la guerre, il faut vous y résoudre » Anouar El-Sadate P. 370

[21] Idem

[22] Christine de Gemeaux, Une politique mémorielle allemande sélective face aux anciennes colonies d’Afrique, p. 41-53.

[23] Colonialisme : l’Allemagne reconnaît avoir commis «un génocide» en Namibie, Le Monde Afrique le 28 mai 202

[24] Idem

[25] A. Dirck Moses : Attaque contre le caractère unique ou singulier de l’Holocauste, publié le 27 juillet 2021 par Harry Nutt   Frankfurter Rundschau

[26] Et maintenant ? L’Holocauste est unique. Mais peut-être pas tout à fait ? – Jürgen Habermas intervient dans le débat sur la culture mémorielle allemande. (Thomas Ribi).

[27] Wikipédia Afrique du Sud c. Israël (convention contre le génocide) note 17

[28] Réponse à « Principes de solidarité. Une prise de position », Dignité pour tous, 22 novembre 2023.

[29] Idem.

[30] Al-Haq publie un nouveau rapport intitulé « Comment dissimuler un génocide : le rôle des ordres d’évacuation et des zones de sécurité dans la campagne génocidaire israélienne à Gaza » 1er janvier 2025.

[31] Titre de l’article de Amnesty Israël et Territoire palestinien occupé. Le génocide des Palestinien·ne·s commis par Israël à Gaza se poursuit sans relâche malgré le cessez-le-feu.

[32] idem.

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