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A Carthage, la République se raconte en musique

26. Juli 2026 um 08:41

Vendredi soir, 24 juillet 2026, le Festival international de Carthage a transformé son mythique amphithéâtre en une scène de célébration de l’identité tunisienne. À l’occasion de la Fête de la République, la septième soirée de cette 60ᵉ édition a proposé un spectacle où patrimoine musical, mémoire nationale et création contemporaine se sont entremêlés devant un public nombreux.

Djamal Guettala

Sous la direction de Youssef Belhani, la Troupe nationale de musique a réuni plusieurs figures de la chanson tunisienne, appartenant à différentes générations, sous le titre « La patrie des amants ». En présence de la ministre des Affaires culturelles, Amina Srarfi, le concert a rendu hommage aux grandes voix qui ont façonné le patrimoine musical du pays tout en mettant en lumière les artistes qui en assurent aujourd’hui la continuité.

La culture comme vecteur de l’identité nationale

La soirée a débuté par une annonce hautement symbolique : l’inscription de Sidi Bou Saïd sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. La projection d’un film retraçant cette reconnaissance internationale a suscité une vive émotion dans les gradins. Pour de nombreux spectateurs, cette distinction est venue renforcer le caractère exceptionnel d’une soirée consacrée à la culture comme vecteur de l’identité nationale.

Le répertoire proposé a ensuite fait voyager le public à travers plusieurs décennies de la chanson tunisienne. Des œuvres de Saliha, Oulaya ou encore Soulef ont retrouvé une nouvelle jeunesse grâce aux interprétations d’Alia Belaïd, Molka Cherni, Chahrazed Hlel, Ghazi Ayadi, Mariem Noureddine et Sofien Zaidi. Sans céder à la nostalgie, chacun des artistes a apporté sa sensibilité à ces mélodies devenues des repères de la mémoire collective.

Au fil des prestations, les spectateurs ont accompagné les artistes en reprenant de nombreux refrains, transformant progressivement l’amphithéâtre romain en une immense chorale populaire. Cette communion entre la scène et le public a constitué l’un des temps forts de la soirée.

Faire dialoguer patrimoine et création contemporaine

Le final de Sofien Zaidi, construit autour d’un medley de chansons populaires tunisiennes, a donné à la célébration une dimension particulièrement festive. Les applaudissements nourris et les chants du public ont prolongé l’émotion jusqu’aux dernières notes.

Plus qu’un simple concert, cette soirée a illustré la vocation du Festival international de Carthage : faire dialoguer patrimoine et création, transmettre un héritage culturel vivant et rappeler que la musique demeure l’un des langages les plus puissants pour raconter l’histoire et l’identité d’une nation.

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La super informatique en Tunisie : un levier stratégique pour la recherche scientifique et l’innovation

Von: farhat
26. Juli 2026 um 08:34

Par Mondher AFI

Dans le cadre du suivi des projets stratégiques par le Président de la République, Kaïs Saïed, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Mondher Belaïd, a présidé, le 23 juillet 2026, la cérémonie d’inauguration du supercalculateur du Centre de Calcul El Khawarizmi, implanté sur le campus universitaire de la Manouba. Réalisée dans le cadre de la coopération tuniso-chinoise, cette infrastructure s’inscrit dans la stratégie nationale de renforcement des capacités scientifiques et numériques.

Elle vise à doter les établissements d’enseignement supérieur et les centres de recherche d’une puissance de calcul de haut niveau, afin de soutenir les travaux nécessitant des traitements intensifs de données, de favoriser le développement de la recherche avancée et d’accompagner l’intégration de la Tunisie dans les nouvelles dynamiques de l’économie de la connaissance.
L’acquisition de cette plateforme de calcul haute performance répond à une évolution profonde des besoins de la recherche contemporaine. Les progrès réalisés dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la modélisation numérique, des sciences des matériaux, de la médecine, de l’agriculture intelligente ou encore de la cybersécurité nécessitent des capacités de calcul considérablement supérieures à celles des infrastructures informatiques classiques.
Le supercalculateur ne constitue pas uniquement une avancée technologique, il traduit une évolution profonde des capacités nationales de production scientifique. En mettant à la disposition des chercheurs une infrastructure de calcul haute performance, il devient possible d’aborder des problématiques dont la complexité dépasse largement les possibilités des systèmes informatiques conventionnels. Le traitement simultané de volumes massifs de données, l’exécution de simulations numériques à très grande échelle et la modélisation de phénomènes multidimensionnels permettent d’accélérer considérablement les processus de recherche tout en améliorant la précision, la robustesse et la reproductibilité des résultats.
L’apport de cette infrastructure dépasse la seule augmentation de la puissance de calcul. Elle modifie les pratiques scientifiques elles-mêmes en ouvrant la voie à une recherche fondée sur la simulation, la modélisation prédictive et l’exploitation des mégadonnées. Dans des domaines tels que les sciences du climat, la physique, la biologie, la médecine, les sciences des matériaux, l’ingénierie ou encore l’intelligence artificielle, le calcul intensif permet d’explorer des systèmes complexes, d’analyser des interactions impossibles à reproduire expérimentalement et d’élaborer des modèles d’une précision sans précédent.
Parallèlement, l’essor des architectures de calcul massivement parallèles, combinant unités de calcul classiques et accélérateurs spécialisés, offre les ressources nécessaires au développement des modèles d’intelligence artificielle de nouvelle génération, dont l’entraînement et l’optimisation exigent des capacités de calcul considérables. Le supercalculateur devient ainsi une plateforme stratégique pour le développement des technologies numériques avancées et pour l’émergence de nouvelles applications scientifiques, industrielles et économiques.
Au-delà de sa dimension technique, cette infrastructure représente un levier structurant pour l’écosystème national de la recherche. Elle favorise la mutualisation des ressources, renforce les collaborations interdisciplinaires, accélère le transfert des résultats scientifiques vers l’innovation et améliore l’attractivité des laboratoires dans les réseaux internationaux de recherche. Dans un contexte où la maîtrise du calcul intensif constitue un facteur déterminant de compétitivité scientifique et technologique, le supercalculateur s’impose comme un investissement stratégique au service de la souveraineté numérique, de l’innovation et du développement d’une économie fondée sur la connaissance.

Une coopération scientifique internationale structurante
L’installation du supercalculateur au Centre de Calcul El Khawarizmi s’inscrit dans le cadre du partenariat scientifique et technologique développé entre la Tunisie et la République populaire de Chine. Cette réalisation dépasse largement le cadre d’une coopération fondée sur le financement ou la fourniture d’équipements de haute technologie. Elle traduit une évolution des formes contemporaines de coopération internationale, où le développement scientifique repose sur la complémentarité des ressources, la circulation des connaissances, le partage des expertises et la construction progressive de capacités nationales durables. Le soutien financier chinois, estimé à près de 10,6 millions de dollars, auquel s’ajoutent les investissements réalisés par le Centre de Calcul El Khawarizmi pour adapter les infrastructures d’accueil, illustre une approche intégrée dans laquelle l’investissement matériel est indissociable du renforcement des compétences humaines, de l’appropriation technologique et de la consolidation de l’écosystème national de la recherche.
Cette coopération s’inscrit dans une vision stratégique du développement scientifique selon laquelle la performance d’une infrastructure ne se mesure pas uniquement à sa puissance de calcul, mais à la capacité des institutions qui l’exploitent à transformer cette puissance en production de connaissances, en innovation technologique et en solutions répondant aux besoins du développement économique et social. Dans cette perspective, le supercalculateur constitue un levier destiné à renforcer la souveraineté scientifique du pays en offrant aux chercheurs un accès à des capacités de calcul auparavant limitées ou dépendantes de plateformes étrangères. Il ouvre ainsi la possibilité de conduire des recherches nécessitant des traitements massifs de données, des simulations numériques complexes et des modèles prédictifs avancés dans des domaines aussi variés que la santé, les biotechnologies, l’ingénierie, l’énergie, les sciences du climat, les ressources hydriques, la sécurité alimentaire, l’agriculture de précision, les matériaux innovants ou encore l’intelligence artificielle.
La phase expérimentale du supercalculateur constitue bien davantage qu’une simple étape de validation technique. Elle représente un processus stratégique d’apprentissage collectif destiné à permettre l’appropriation progressive du calcul haute performance par l’ensemble de la communauté scientifique. Cette période favorise le transfert de compétences vers les enseignants-chercheurs, chercheurs, ingénieurs, doctorants et étudiants, afin de développer leur maîtrise des architectures parallèles, de l’intelligence artificielle, du traitement des mégadonnées et de la simulation numérique avancée. L’enjeu consiste à construire une expertise nationale capable non seulement d’exploiter ces ressources, mais aussi de concevoir des applications scientifiques répondant aux priorités de développement du pays.
Cette dynamique illustre également l’évolution des modèles contemporains de coopération scientifique internationale. Les partenariats technologiques ne se limitent plus à la fourniture d’équipements ou au financement de projets ponctuels, ils privilégient désormais le développement du capital humain, la circulation des connaissances, la formation continue et la constitution de réseaux scientifiques internationaux. Dans cette perspective, la valeur d’une infrastructure dépend autant des compétences qu’elle génère que de ses performances technologiques. Le calcul intensif devient ainsi un levier de coopération, d’innovation collaborative et de production de connaissances à forte valeur ajoutée.
L’intégration du supercalculateur transforme durablement la recherche tunisienne en renforçant l’interdisciplinarité, l’excellence scientifique et l’innovation. Son impact dépendra toutefois d’une gouvernance performante, d’une formation continue et d’un accès équitable aux ressources stratégiques.

Des perspectives structurantes pour l’écosystème national de la recherche et de l’innovation
L’apport d’une infrastructure de calcul haute performance ne se limite pas à l’amélioration des capacités de recherche des universités. Par sa vocation transversale, un supercalculateur est appelé à devenir une ressource scientifique mutualisée, susceptible de soutenir l’ensemble de l’écosystème national de la recherche, de l’innovation et du développement technologique. Son utilisation peut progressivement s’étendre aux établissements d’enseignement supérieur, aux centres de recherche, aux organismes publics, aux structures hospitalières ainsi qu’aux secteurs industriels et économiques dont les activités reposent sur l’analyse de données complexes, la simulation numérique et l’optimisation des processus.
L’accès à des ressources de calcul intensif constitue aujourd’hui un facteur déterminant dans la capacité des institutions scientifiques à produire des recherches compétitives à l’échelle internationale. Il favorise la réalisation de projets collaboratifs de grande envergure, facilite l’intégration dans les réseaux internationaux de recherche et permet de répondre aux exigences croissantes des programmes scientifiques reposant sur l’exploitation de volumes massifs de données. Cette évolution contribue également à renforcer les interactions entre recherche fondamentale, recherche appliquée et innovation technologique, en réduisant le temps séparant la production des connaissances de leur valorisation dans les secteurs économique et industriel.
Le calcul haute performance s’impose désormais comme une infrastructure scientifique stratégique au même titre que les grandes plateformes expérimentales ou les équipements de recherche de pointe. Son fonctionnement repose sur des architectures massivement parallèles associant plusieurs milliers de processeurs, des accélérateurs spécialisés, des systèmes de stockage distribués et des réseaux de communication à très faible latence. Cet environnement permet d’exécuter simultanément un nombre considérable d’opérations, de traiter des ensembles de données de très grande dimension et de réaliser des simulations numériques d’une précision inaccessible aux infrastructures informatiques conventionnelles. Les progrès continus de ces architectures, associés au développement de l’intelligence artificielle et de l’analyse des mégadonnées, élargissent constamment le champ des applications scientifiques, industrielles et décisionnelles.
Dans cette perspective, la disponibilité d’une telle infrastructure ouvre de nouvelles possibilités pour des domaines aussi variés que les sciences de la santé, les biotechnologies, les sciences du climat, l’énergie, les matériaux avancés, l’ingénierie, l’agriculture de précision, la cybersécurité ou encore les technologies numériques. La capacité à modéliser des systèmes complexes, à anticiper différents scénarios et à exploiter des données massives constitue désormais un levier essentiel pour améliorer la qualité de la recherche, soutenir la prise de décision et accélérer les processus d’innovation.

Construire un écosystème scientifique durable
Au-delà de ses caractéristiques technologiques, la valeur d’un supercalculateur réside avant tout dans la capacité à structurer un écosystème scientifique et numérique capable d’en assurer une utilisation durable, efficiente et évolutive. Une telle infrastructure ne produit pas, à elle seule, de nouvelles connaissances ; son impact dépend essentiellement des compétences humaines qui l’accompagnent, de l’organisation des institutions qui la mobilisent et de l’existence d’un environnement propice à l’innovation. Son déploiement implique ainsi une stratégie globale associant le développement du capital humain, la modernisation des infrastructures numériques, l’amélioration de la gouvernance des ressources de calcul et la diffusion d’une culture scientifique fondée sur l’exploitation des données et la simulation numérique.
Dans cette perspective, la montée en puissance du calcul intensif suppose un investissement continu dans la formation des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs et des étudiants, afin de maîtriser les méthodes avancées de modélisation, d’intelligence artificielle, d’analyse des mégadonnées et d’optimisation algorithmique. Elle nécessite également la mise en place de mécanismes favorisant le partage sécurisé des ressources, l’interopérabilité des plateformes, la gestion des données scientifiques et le développement de réseaux de collaboration entre universités, centres de recherche, institutions publiques et partenaires industriels. Cette approche intégrée permet de transformer une infrastructure technologique en un véritable levier de production, de diffusion et de valorisation des connaissances.
Le calcul haute performance dépasse la seule performance technologique. Intégré à une stratégie nationale de recherche, il constitue un levier de transformation numérique, de coopération scientifique internationale et de développement de compétences avancées en intelligence artificielle, cybersécurité et calcul scientifique. Sa véritable valeur réside dans sa capacité à structurer des réseaux de recherche, stimuler l’innovation interdisciplinaire et renforcer durablement la compétitivité scientifique et technologique du pays.

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L’urgence, aujourd’hui, en Tunisie | Traquer le faux, rétablir la réalité des faits

26. Juli 2026 um 08:12

Une image circule. Une foule dense, des drapeaux, des poings levés. La légende dit : «d’une manifestation antérieure». Ni date, ni lieu, ni échelle vérifiable. On pourrait s’arrêter là, dénoncer une manipulation, refermer le dossier. Mais le vrai sujet n’est pas cette image — c’est ce qu’elle nous a empêchés de regarder pendant que nous la regardions. (Photo : Manifestation de l’opposition à Tunis, le 25 juillet 2026).

Ilyes Bellagha *

Aristote avait déjà séparé l’alèthès du eikos — le vrai du vraisemblable. Le vraisemblable se façonne sur mesure pour l’auditoire qu’il vise ; le vrai, lui, ne se plie à rien. C’est un désavantage structurel : celui qui rapporte les faits reste prisonnier de ce qui est, quand celui qui construit un récit reste libre de l’ajuster à ce que son public veut entendre. Arendt en tirait une conclusion dérangeante — le menteur a toujours un avantage sur celui qui dit le vrai. Une légende floue sur une photo d’archive n’est pas un mensonge caractérisé. C’est un choix de laisser le vraisemblable effectuer le travail que le vrai ne peut pas faire aussi vite : suggérer une ampleur avant qu’aucun fait ne l’établisse.

Ce mécanisme n’appartient à aucun camp. Le pouvoir tunisien met en scène ses propres foules avec les mêmes légendes vagues ; l’opposition fait de même pour les siennes. Ibn Khaldoun avait déjà catalogué, dans la Muqaddima, les raisons pour lesquelles les récits se déforment en passant de bouche en bouche — parti pris, flatterie du pouvoir, exagération, crédulité. Ce que les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle ont changé, ce n’est pas la nature de l’erreur, c’est sa vitesse et son échelle. Une chaîne de transmission vivante et vérifiable — un sanad, pour reprendre le mot — devient une copie sans origine, une nuskha, que des millions d’écrans démultiplient avant qu’aucune vérification n’ait eu le temps d’exister.

Popper offre ici une boussole utile : aucun récit ne peut être prouvé vrai de façon définitive, mais une seule faille suffit à établir le faux, sans retour possible. Chercher à prouver qu’une image est authentique est un travail sans fin. Chercher la faille qui la rend fausse — la date absente, le lieu invérifiable — est un travail fini. C’est ce travail-là, modeste et cumulatif, qui reste à la portée d’un lecteur, d’un collège de veilleurs citoyens, d’une rédaction rigoureuse. Pas la reconquête du vrai. La traque du faux.

Le terrain

En rugby, en dehors de la mêlée, il reste le jeu — et après le jeu, on ne plie pas le terrain. Entre le 24 et le 26 juillet, ce qui ne se plie pas, ce sont les chiffres que ni le pouvoir ni l’opposition ne peuvent réviser à leur avantage du jour au lendemain.

La croissance du PIB s’est établie à 2,5 % en 2025, contre 1,6 % en 2024, et à 2,6 % au premier trimestre 2026 — un chiffre que le gouvernement met en avant, quand le FMI, plus prudent, tablait sur 2,1 % pour l’année. L’inflation a reculé à 5,3 % en moyenne annuelle 2025, contre 7 % en 2024, et à 5,0 % en février 2026 — un recul réel, que masque toutefois la hausse persistante des prix alimentaires, viande et produits frais en tête, qui pèse plus lourd sur un ménage modeste que la moyenne agrégée ne le montre. Le taux de chômage global a reculé à 15,2 % au dernier trimestre 2025, puis à 15 % au premier trimestre 2026 — mais le chômage des jeunes de 15 à 24 ans reste figé à 38,4 %, chiffre qui contredit à lui seul tout récit d’amélioration générale, puisque c’est précisément cette tranche d’âge qui peuple la rue.

Sur la dette, la Tunisie a soldé le 15 juillet 2026 son dernier grand emprunt sur les marchés financiers internationaux, un symbole que le pouvoir peut légitimement revendiquer. Mais la dette extérieure, tombée à 39,3 % de l’encours public total fin 2025, n’a pas disparu : elle a changé de nature. Le service de la dette 2026 est attendu en repli de 5,7 %, à 23,06 milliards de dinars — mais les intérêts de la dette intérieure, eux, bondissent de 21 % sur un an. L’État emprunte de plus en plus à ses propres banques, ce qui restreint d’autant le crédit disponible pour l’économie réelle. Les économistes appellent cela l’effet d’éviction. Aucun camp politique n’en fait, pour l’instant, le point de départ d’un programme.

Le non-événement

Vu depuis ce terrain, un rassemblement place de la République — vingt personnes ou vingt mille — est stratégiquement un non-événement. Le pouvoir ne perd rien qu’il n’ait déjà engagé dans la gestion des coupures d’eau et d’électricité ; l’opposition ne gagne rien qu’un supplément de visibilité sans traduction programmatique. Aucun des deux ne revient, ce soir-là, sur le chômage des jeunes ou sur l’effet d’éviction. Le désaccord ne porte pas sur les faits — il ne les touche même pas. Il porte sur un récit contre un autre : «l’État en marche» contre «l’usurpateur de Carthage», deux formules qui s’affrontent sans jamais se rencontrer sur un chiffre commun.

On pourrait n’y voir qu’une défaillance structurelle — l’absence d’un canal institutionnel où un programme chiffré pourrait se construire, depuis un Parlement affaibli et des partis sans relais réel. Mais il y a une autre histoire, plus dure, qu’il faut regarder en face.

La trahison

Un militant réclame le droit de s’exprimer. Son slogan : «je veux m’exprimer». Un jour, on lui répond : vas-y, dis ce que tu as à dire. Il se tait. La contrainte qu’il invoquait vient de tomber, et le silence qui suit révèle que la revendication n’a jamais été un moyen vers un contenu. Elle était la fin elle-même.

Depuis 2011, la scène politique tunisienne rejoue une variante de cette parabole. Chaque fois qu’un espace s’est rouvert — l’Assemblée nationale constituante, les législatives de 2014 et 2019, la période parlementaire d’avant 2021 — ce qui en est sorti n’a que rarement été un menu de vision chiffré et concurrent. Plutôt la reconduction du même rapport de force identitaire, laïcs contre islamistes, ancien régime contre révolution, avec les mêmes slogans recyclés une fois au pouvoir. Un système qui échoue peut ignorer sa propre stérilité. Une trahison suppose qu’à un niveau ou un autre, on le sait — ou qu’on pourrait le savoir si on se regardait honnêtement — et qu’on choisit quand même de rejouer le slogan plutôt que d’affronter le vide qu’il masque.

Ce vide n’est pas non plus soluble par une simple addition des colères. Une coalition qui rassemble, sous un même mot d’ordre du soir, une mouvance civile et Ennahdha n’a pour dénominateur commun qu’un rejet — parce que tout dénominateur positif rouvrirait le clivage de fond que 2011-2013 avait déjà mis à nu : quelle Constitution, quel rapport à la religion, quel régime électoral. La 6ᵉ République que réclame une partie de la gauche française reste un point de convergence parce qu’elle repose sur un référentiel partagé — rapport à la laïcité, à l’État social. Ici, le référentiel diverge à la racine. Le seul terrain d’entente disponible est donc négatif, et il le restera tant que ce clivage fondateur n’aura pas été retraité — ce qui ne se joue certainement pas un soir de rassemblement place de la République.

Durer sans se durcir

Il y a une tentation, face à ce constat, de tout ranger dans la même poubelle — l’information comme l’intox, le pouvoir comme l’opposition, le vrai comme le vraisemblable. Ce n’est pas du discernement, c’est son abandon, et c’est précisément l’état qui profite le plus à qui n’a pas besoin d’être cru, pourvu que rien d’autre ne le soit non plus.

L’alternative n’est ni la naïveté ni la fermeture. C’est un travail permanent, modeste et cumulatif : traquer le faux vérifiable plutôt que réclamer le vrai inatteignable ; tenir le terrain chiffré — celui du chômage des jeunes, de l’effet d’éviction, du service de la dette — comme le seul lieu où le désaccord porte enfin sur une interprétation et non sur un fait fabriqué. C’est un projet plus modeste que «rétablir la vérité». C’est le seul qui soit tenable. Et c’est, en définitive, ce que réclame une République qui ne veut plus se payer de mêlées sans jeu.

* Architecte.

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