Une image circule. Une foule dense, des drapeaux, des poings levés. La légende dit : «d’une manifestation antérieure». Ni date, ni lieu, ni échelle vérifiable. On pourrait s’arrêter là, dénoncer une manipulation, refermer le dossier. Mais le vrai sujet n’est pas cette image — c’est ce qu’elle nous a empêchés de regarder pendant que nous la regardions. (Photo : Manifestation de l’opposition à Tunis, le 25 juillet 2026).
Ilyes Bellagha *
Aristote avait déjà séparé l’alèthès du eikos — le vrai du vraisemblable. Le vraisemblable se façonne sur mesure pour l’auditoire qu’il vise ; le vrai, lui, ne se plie à rien. C’est un désavantage structurel : celui qui rapporte les faits reste prisonnier de ce qui est, quand celui qui construit un récit reste libre de l’ajuster à ce que son public veut entendre. Arendt en tirait une conclusion dérangeante — le menteur a toujours un avantage sur celui qui dit le vrai. Une légende floue sur une photo d’archive n’est pas un mensonge caractérisé. C’est un choix de laisser le vraisemblable effectuer le travail que le vrai ne peut pas faire aussi vite : suggérer une ampleur avant qu’aucun fait ne l’établisse.
Ce mécanisme n’appartient à aucun camp. Le pouvoir tunisien met en scène ses propres foules avec les mêmes légendes vagues ; l’opposition fait de même pour les siennes. Ibn Khaldoun avait déjà catalogué, dans la Muqaddima, les raisons pour lesquelles les récits se déforment en passant de bouche en bouche — parti pris, flatterie du pouvoir, exagération, crédulité. Ce que les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle ont changé, ce n’est pas la nature de l’erreur, c’est sa vitesse et son échelle. Une chaîne de transmission vivante et vérifiable — un sanad, pour reprendre le mot — devient une copie sans origine, une nuskha, que des millions d’écrans démultiplient avant qu’aucune vérification n’ait eu le temps d’exister.
Popper offre ici une boussole utile : aucun récit ne peut être prouvé vrai de façon définitive, mais une seule faille suffit à établir le faux, sans retour possible. Chercher à prouver qu’une image est authentique est un travail sans fin. Chercher la faille qui la rend fausse — la date absente, le lieu invérifiable — est un travail fini. C’est ce travail-là, modeste et cumulatif, qui reste à la portée d’un lecteur, d’un collège de veilleurs citoyens, d’une rédaction rigoureuse. Pas la reconquête du vrai. La traque du faux.
Le terrain
En rugby, en dehors de la mêlée, il reste le jeu — et après le jeu, on ne plie pas le terrain. Entre le 24 et le 26 juillet, ce qui ne se plie pas, ce sont les chiffres que ni le pouvoir ni l’opposition ne peuvent réviser à leur avantage du jour au lendemain.
La croissance du PIB s’est établie à 2,5 % en 2025, contre 1,6 % en 2024, et à 2,6 % au premier trimestre 2026 — un chiffre que le gouvernement met en avant, quand le FMI, plus prudent, tablait sur 2,1 % pour l’année. L’inflation a reculé à 5,3 % en moyenne annuelle 2025, contre 7 % en 2024, et à 5,0 % en février 2026 — un recul réel, que masque toutefois la hausse persistante des prix alimentaires, viande et produits frais en tête, qui pèse plus lourd sur un ménage modeste que la moyenne agrégée ne le montre. Le taux de chômage global a reculé à 15,2 % au dernier trimestre 2025, puis à 15 % au premier trimestre 2026 — mais le chômage des jeunes de 15 à 24 ans reste figé à 38,4 %, chiffre qui contredit à lui seul tout récit d’amélioration générale, puisque c’est précisément cette tranche d’âge qui peuple la rue.
Sur la dette, la Tunisie a soldé le 15 juillet 2026 son dernier grand emprunt sur les marchés financiers internationaux, un symbole que le pouvoir peut légitimement revendiquer. Mais la dette extérieure, tombée à 39,3 % de l’encours public total fin 2025, n’a pas disparu : elle a changé de nature. Le service de la dette 2026 est attendu en repli de 5,7 %, à 23,06 milliards de dinars — mais les intérêts de la dette intérieure, eux, bondissent de 21 % sur un an. L’État emprunte de plus en plus à ses propres banques, ce qui restreint d’autant le crédit disponible pour l’économie réelle. Les économistes appellent cela l’effet d’éviction. Aucun camp politique n’en fait, pour l’instant, le point de départ d’un programme.
Le non-événement
Vu depuis ce terrain, un rassemblement place de la République — vingt personnes ou vingt mille — est stratégiquement un non-événement. Le pouvoir ne perd rien qu’il n’ait déjà engagé dans la gestion des coupures d’eau et d’électricité ; l’opposition ne gagne rien qu’un supplément de visibilité sans traduction programmatique. Aucun des deux ne revient, ce soir-là, sur le chômage des jeunes ou sur l’effet d’éviction. Le désaccord ne porte pas sur les faits — il ne les touche même pas. Il porte sur un récit contre un autre : «l’État en marche» contre «l’usurpateur de Carthage», deux formules qui s’affrontent sans jamais se rencontrer sur un chiffre commun.
On pourrait n’y voir qu’une défaillance structurelle — l’absence d’un canal institutionnel où un programme chiffré pourrait se construire, depuis un Parlement affaibli et des partis sans relais réel. Mais il y a une autre histoire, plus dure, qu’il faut regarder en face.
La trahison
Un militant réclame le droit de s’exprimer. Son slogan : «je veux m’exprimer». Un jour, on lui répond : vas-y, dis ce que tu as à dire. Il se tait. La contrainte qu’il invoquait vient de tomber, et le silence qui suit révèle que la revendication n’a jamais été un moyen vers un contenu. Elle était la fin elle-même.
Depuis 2011, la scène politique tunisienne rejoue une variante de cette parabole. Chaque fois qu’un espace s’est rouvert — l’Assemblée nationale constituante, les législatives de 2014 et 2019, la période parlementaire d’avant 2021 — ce qui en est sorti n’a que rarement été un menu de vision chiffré et concurrent. Plutôt la reconduction du même rapport de force identitaire, laïcs contre islamistes, ancien régime contre révolution, avec les mêmes slogans recyclés une fois au pouvoir. Un système qui échoue peut ignorer sa propre stérilité. Une trahison suppose qu’à un niveau ou un autre, on le sait — ou qu’on pourrait le savoir si on se regardait honnêtement — et qu’on choisit quand même de rejouer le slogan plutôt que d’affronter le vide qu’il masque.
Ce vide n’est pas non plus soluble par une simple addition des colères. Une coalition qui rassemble, sous un même mot d’ordre du soir, une mouvance civile et Ennahdha n’a pour dénominateur commun qu’un rejet — parce que tout dénominateur positif rouvrirait le clivage de fond que 2011-2013 avait déjà mis à nu : quelle Constitution, quel rapport à la religion, quel régime électoral. La 6ᵉ République que réclame une partie de la gauche française reste un point de convergence parce qu’elle repose sur un référentiel partagé — rapport à la laïcité, à l’État social. Ici, le référentiel diverge à la racine. Le seul terrain d’entente disponible est donc négatif, et il le restera tant que ce clivage fondateur n’aura pas été retraité — ce qui ne se joue certainement pas un soir de rassemblement place de la République.
Durer sans se durcir
Il y a une tentation, face à ce constat, de tout ranger dans la même poubelle — l’information comme l’intox, le pouvoir comme l’opposition, le vrai comme le vraisemblable. Ce n’est pas du discernement, c’est son abandon, et c’est précisément l’état qui profite le plus à qui n’a pas besoin d’être cru, pourvu que rien d’autre ne le soit non plus.
L’alternative n’est ni la naïveté ni la fermeture. C’est un travail permanent, modeste et cumulatif : traquer le faux vérifiable plutôt que réclamer le vrai inatteignable ; tenir le terrain chiffré — celui du chômage des jeunes, de l’effet d’éviction, du service de la dette — comme le seul lieu où le désaccord porte enfin sur une interprétation et non sur un fait fabriqué. C’est un projet plus modeste que «rétablir la vérité». C’est le seul qui soit tenable. Et c’est, en définitive, ce que réclame une République qui ne veut plus se payer de mêlées sans jeu.
* Architecte.
L’article L’urgence, aujourd’hui, en Tunisie | Traquer le faux, rétablir la réalité des faits est apparu en premier sur Kapitalis.