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Peut-on être heureux dans la Tunisie de 2026 ?

15. Oktober 2026 um 08:20

Il serait naïf de prétendre que les Tunisiens vivent heureux simplement parce qu’ils possèdent un climat agréable, la mer, une histoire millénaire, une culture riche, une gastronomie exceptionnelle, des liens familiaux encore importants et une capacité remarquable à créer de la convivialité à partir de presque rien, autant d’ingrédients qui favorisent une certaine qualité de vie. Car, le jeune diplômé qui ne trouve pas de travail, le fonctionnaire qui perd progressivement son pouvoir d’achat, le retraité qui constate que sa pension ne lui permet plus de vivre comme auparavant, la mère qui s’inquiète pour l’avenir de ses enfants, le jeune qui rêve de quitter le pays parce qu’il ne croit plus pouvoir y construire son avenir, la personne âgée qui se retrouve seule, tous vivent dans la frustration et ont de bonnes raisons de se sentir malheureux.

Sadok Zerelli *

Dans mon article A la recherche du bonheur en Tunisie, j’ai rapporté que, selon le World Happiness Report 2026, publié par le Wellbeing Research Centre de l’Université d’Oxford avec Gallup et le réseau des Nations Unies, la Tunisie est classée au 105e rang sur 147 pays avec un indice global de bonheur de 4,798/10, certes devant le Maroc (112e) et l’Egypte (139e), maigre consolation, mais loin derrière l’Algérie (83e). J’ai expliqué également la méthodologie de calcul de cet indicateur du bonheur, basées sur une méthode appelée «Cantril Ladder» : on demande aux personnes de situer leur vie sur une échelle de 0 à 10, de la pire vie possible à la meilleure vie possible. Le classement 2026 utilise la moyenne des réponses recueillies entre 2023 et 2025.

J’ai donné également quelques définitions du bonheur données par certains grands philosophes tels qu’Epicure ou Spinoza, ainsi l’exemple personnel vécu avec mon amie américaine Karen Polenski, qui n’ayant ni mari ni enfants et ayant consacré toute sa vie à la recherche scientifique, trouve sa joie de vivre dans l’observation et la reconnaissance des espèces d’oiseaux volant haut dans le ciel !

J’avais tenu à mentionner son exemple qui devrait nous faire réfléchir tous, nous autres Tunisiens, qui aimons tellement construire de belles villas, rouler dans des voitures de luxe et montrer nos signes extérieurs de richesse, même si elle est souvent mal acquise.

Rechercher le bonheur dans quelle Tunisie ?

Si intéressant soit-il, si j’en juge par le grand nombre de lecteurs, mon article comporte une lacune majeure que je vais essayer de combler dans cet article qui est la suite logique du premier : Dans quelle Tunisie on recherche le bonheur ?

Dans celle de ma génération née autour des années 1950 qui a grandi dans des familles nombreuses à l’ère de la télévision en noir et blanc, ou celle de la génération née autour de l’an 2000, à l’époque de l’informatique et de Windows, ou celle des enfants nés après 2010, à l’époque d’Internet, de Facebook et du smartphone ?

La question est d’autant plus intéressante que les trois générations ont connu des Tunisie très différentes.

La première a grandi dans une Tunisie nouvellement indépendante, beaucoup plus pauvre matériellement, mais où le salaire d’un maçon ou d’un instituteur suffisait pour construire une maison pour sa famille, élever huit ou neuf enfants et en faire même souvent des cadres supérieurs pour la plupart. La vie quotidienne était plus lente, les familles plus nombreuses, les relations de voisinage plus étroites et les possibilités de comparaison avec le reste du monde beaucoup plus limitées.

La deuxième génération a grandi dans une Tunisie plus instruite, plus urbanisée, davantage ouverte au monde, avec l’apparition de l’informatique, d’Internet et de nouvelles aspirations professionnelles, mais aussi où un couple, dont l’homme et la femme travaillent, peinent à élever deux ou trois enfants et dont le compte bancaire est souvent «dans le rouge», sans parler du chômage particulièrement élevé chez les jeunes diplômés

La troisième génération est née dans un monde connecté dès l’enfance. Elle dispose d’un accès sans précédent à l’information, à la connaissance, au divertissement et aux autres êtres humains. Mais elle est également exposée beaucoup plus tôt à la comparaison sociale, à la compétition, à l’incertitude économique, aux informations anxiogènes et aux effets psychologiques des réseaux sociaux.

La Tunisie de 2026

Dans un pays confronté au chômage, à la hausse du coût de la vie, aux difficultés du système de santé, à la dégradation du pouvoir d’achat, à l’inquiétude face à l’avenir et à l’émigration massive d’une partie de sa jeunesse, parler de bonheur peut sembler presque provocateur.

Pendant longtemps, les économistes ont assimilé le progrès à l’augmentation de la richesse nationale. Plus le PIB augmente, plus une société serait supposée progresser, et plus ses citoyens devraient être heureux.

Mais les économistes qui ont bâti toutes leurs théories et modèles sur l’existence d’un être imaginaire qu’ils appellent « Homo-économicus » qui n’a  ni âme ni sentiment et dont le seul objectif dans la vie est maximiser son utilité s’il est un consommateur ou son profit s’il est producteur, se sont trompés sur toute la ligne, y compris moi-même qui a passé sa vie à enseigner et appliquer ces théories.

Une croissance économique peut coexister avec des inégalités importantes. Un pays peut produire davantage de richesses tout en laissant une partie de sa population dans la précarité. Un individu peut disposer d’un revenu confortable et souffrir pourtant de solitude, d’angoisse ou d’un sentiment d’inutilité.

Le bonheur est donc beaucoup plus complexe que le revenu. Il dépend certainement des conditions matérielles d’existence : pouvoir se nourrir correctement, se loger, se soigner, travailler et assurer l’avenir de ses enfants. Mais il dépend aussi de facteurs moins facilement mesurables : la liberté, la sécurité, la confiance dans l’avenir, les relations familiales, l’amitié, la dignité, la reconnaissance et le sentiment d’avoir une place dans la société.

Tunisie 2026 : une économie à bout de souffle

Pendant longtemps, les économistes ont assimilé le progrès à l’augmentation de la richesse nationale. Plus le PIB augmente, plus une société serait supposée progresser, et plus ses citoyens devraient être heureux.

La situation socio-économique de la Tunisie en 2026 se caractérise par un paradoxe : malgré des atouts humains importants, une économie diversifiée et une position géographique stratégique, le pays peine à transformer ses ressources en croissance durable, en emplois de qualité et en amélioration sensible du niveau de vie de la population.

L’économie tunisienne demeure confrontée à des difficultés structurelles : faiblesse de l’investissement, lenteur des réformes, productivité limitée et dépendance à l’égard de secteurs vulnérables aux aléas climatiques et à la conjoncture internationale. Le tourisme, les industries manufacturières, les services et les exportations contribuent à l’activité, mais ne suffisent pas à créer une dynamique de croissance assez forte pour répondre aux besoins de la population.

L’agriculture reste particulièrement exposée à la sécheresse et au stress hydrique. Les difficultés des entreprises, les incertitudes économiques et les contraintes de financement freinent également l’investissement privé.

Dans ce contexte, la croissance doit être appréciée non seulement en valeur globale, mais aussi au regard de la progression de la population, de l’emploi et du pouvoir d’achat.

Or, selon les données publiées par l’INS, le PIB s’est accru au taux moyen de 1,1% durant les dix dernières années de 2017 à 2026, soit exactement le taux de croissance démographique. Cela veut tout simplement dire que le peu de croissance de la production qui a eu lieu durant ses dix dernières années a servi à nourrir les nouvelles bouches sans amélioration du niveau de vie de la population.

Une économie surendettée

La dette publique est un indicateur essentiel pour comprendre les contraintes économiques de la Tunisie. Elle représente les engagements financiers accumulés par l’État et influence sa capacité à financer les services publics, les investissements et les politiques sociales.

Selon les données du ministère des Finances, la dette publique est passée de 66,9 % du PIB en 2017 à 82,1 % en 2025. Pour 2026, la loi de finances prévoit un ratio de 83,4 %.

En prenant la dette publique prévue pour 2026 (156,7 milliards de dinars) et la population estimée au 1er janvier 2026 (11,99 millions), on peut calculer une dette publique moyenne d’environ 13 067 dinars par habitant. Cela veut dire que chaque Tunisien, y compris les bébés qui viennent de naître, doit travailler un certain nombre d’années de sa vie pour, non pas rembourser personnellement la dette publique puisqu’elle libellée au nom de l’Etat, mais payer suffisamment d’impôts et taxes à l’Etat pour lui permettre de le faire

Or, qui dit une économie surendettée dit :

– moins de marges budgétaires : le remboursement du capital et le paiement des intérêts mobilisent des ressources qui pourraient financer les hôpitaux, les écoles, les infrastructures et les aides sociales ;

– des contraintes de financement : le recours accru aux banques et aux ressources intérieures peut réduire les financements disponibles pour les entreprises privées, selon les conditions du marché ;

– un risque pour les générations futures : si l’endettement finance principalement des dépenses courantes plutôt que des investissements productifs, les générations futures peuvent hériter d’obligations financières sans bénéficier d’une augmentation équivalente de la capacité de production ;

– des effets sur le sentiment de bonheur : lorsque les contraintes budgétaires se traduisent par des services publics insuffisants, une protection sociale fragile ou des perspectives d’emploi limitées, la confiance dans l’avenir peut se dégrader.

Une inflation persistante

La maîtrise de l’inflation constitue le deuxième grand échec et défi que la Tunisie d’après la révolution de 2011 n’a pas su relever, après celui de l’absence de relance économique : selon les données de l’INS, le taux moyen d’inflation sur la période 2017-2026 s’élève à 6,7% et il s’élève encore à 5,6% en redressement annuel pour le dernier mois de septembre 2026.

Pour les ménages, la hausse passée des prix continue de peser sur le pouvoir d’achat, même lorsque l’inflation ralentit. Les retraités, les salariés aux revenus modestes et les familles nombreuses sont particulièrement exposés.

La maîtrise de l’inflation constitue un enjeu majeur : notamment pour les produits alimentaires. À cela s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement en eau, potable ou minérale, les contraintes énergétiques et les insuffisances de certains services publics.

Parenthèse 1 : j’ouvre ici une parenthèse pour signaler qu’en tant qu’économiste spécialiste en théorie monétaire que j’avais enseigné pendant plusieurs années, j’ai attribué dans plusieurs articles publiés dans Kapitalis cet échec dans la maitrise de l’inflation en Tunisie à la politique monétaire entièrement erronée suivie par la Banque centrale de Tunisie (BCT) depuis 2017. Celle-ci est basée sur la manipulation de la variable du taux directeur, une politique qui réussit dans les pays développés où les fuites des transactions sont très faibles, mais qui est inefficace en Tunisie où l’économie sous terraine représente environ 52% du PIB et où la vitesse de circulation de la monnaie s’accélère à chaque fois que la BCT relève son taux directeur, rendant ainsi caduque l’hypothèse fondamentale de stabilité de la vitesse de circulation de la monnaie qui est la base même de la fameuse équation quantitative de la monnaie (connue sous le nom d’équation de Cambridge)  développée par l’économiste américain Milton Friedman et qui se trouve à la base de la politique du taux directeur pour maîtriser l’inflation .

À la place, j’avais préconisé une politique basée sur la manipulation de la variable du taux de réserves obligatoires imposé aux banques commerciales par des circulaires de la BCT. Nul doute, à mon avis d’expert en la matière, que cette politique serait infiniment plus efficace car elle agit mécaniquement sur la capacité des banques à accorder des crédits à la consommation et contribuer ainsi à augmenter l’inflation. Mais c’était comme p…r dans le sable ! (voir à ce sujet : L’inflation a-t-elle baissé en Tunisie ?).

Parenthèse 2 : Dans un autre article non moins intéressant et que je considère même le meilleur article de vulgarisation économique que j’ai rédigé depuis plusieurs années que je publie dans Kapitalis, au titre provocateur «Les statistiques officielles sont une forme de mensonge scientifique», j’ai expliqué qu’aussi bien le taux d’inflation, que le taux de chômage et que le taux de croissance économiques publiés par l’INS ne reflètent pas la véritable réalité socio-économique dans le pays pour des raisons de méthodologie de calcul de ces indicateurs macroéconomiques. L’inflation ressentie par les citoyens est nettement plus élevée, le taux de chômage vécu est nettement plus important et les taux de croissance réel du PIB sont nettement plus faibles que ne le laissent apparaître les chiffres officiels publiés par l’INS.

J’invite les lectrices et les lecteurs de cet article à relire ces articles parce qu’ils ont un lien direct avec la problématique traitée ici : Peut-on être heureux dans la Tunisie de 2026, car la Tunisie de 2026 des chiffres officiels est différente de la Tunisie profonde.

Le chômage : une atteinte à la dignité et à l’espoir

La réduction du chômage constitue le troisième grand échec de la politique économique et sociale menée après 2011, et le marché du travail demeure l’un des principaux points faibles du modèle économique tunisien. Durant toute la décennie 2017-2026, le taux de chômage moyen s’est établi à 15,5%, soit presque le même niveau qu’en 2026, qui s’élève selon l’INS à 14,9 % au deuxième trimestre 2026, mais les données de la Banque mondiale donnent environ 38 % pour les 15-24 ans en 2025 y compris pour les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, ce qui favorise le découragement, l’émigration et la perte de compétences.

Le travail procure un revenu, mais aussi une identité sociale, une autonomie et le sentiment d’être utile. Pour un jeune diplômé qui ne trouve pas d’emploi, la frustration peut être particulièrement forte : après des années d’études et d’efforts, les perspectives espérées ne se réalisent pas.

Le chômage prolongé peut entraîner un sentiment d’injustice, une perte de confiance en soi et le désir de quitter le pays. L’émigration apparaît alors parfois moins comme un choix positif que comme une recherche d’une vie jugée plus prometteuse.

L’absence de filet social

En Tunisie, il n’y a ni une association telle que Amadeus en France pour aider les sans-abris à trouver un logement, ni de Resto du Coeur pour servir un repas chaud à ceux et celles qui ont faim, ni d’Armée de Salut pour offrir aux SDF un lit et une douche chaude ne serait-ce que pour quelques jours…

Chez nous, celui ou celle que le sort, ou la chance ou même quelquefois sa propre famille lâche, se retrouve à nos feux rouges à faire la manche ou à fouiller nos poubelles à la recherche de quelques restes de repas ou de bouteilles en plastique vides à revendre.

Or, comme l’explique les auteurs du   World Happiness Report 2026 et comme le prouve l’exemple de la Finlande où les habitants se disent les plus heureux (7,786/10) alors qu’ils vivent six mois par an à -20 degrés Celsius, l’une des variables explicatives du sentiment de bonheur est et le soutien social et la possibilité de compter sur des proches en cas de difficulté. Une autre variable qu’ils mentionnent explicitement aussi est la générosité, notamment le fait de donner à des œuvres caritatives.

En effet, le sentiment de bonheur dépend non seulement des ressources dont dispose un individu, mais aussi de la sécurité dont il bénéficie face aux aléas de la vie. Or, lorsque les mécanismes de protection sociale sont insuffisants, comme en Tunisie, chaque difficulté économique, chaque maladie et chaque perte de revenu peut devenir une source d’angoisse.

En Tunisie, malgré l’existence de dispositifs de sécurité sociale, de couverture sanitaire et d’aides publiques, leur portée, leur niveau de protection et leur accessibilité restent très limités et ne permettent pas toujours de répondre efficacement aux besoins de toutes les catégories de la population.

L’absence d’un filet social suffisamment protecteur transforme alors l’incertitude économique en insécurité existentielle. Cette insécurité a des conséquences psychologiques importantes : inquiétude permanente, sentiment de vulnérabilité, perte de confiance dans l’avenir et impression d’être abandonné par la collectivité. Elle peut également affaiblir les solidarités familiales, lorsque les proches, eux-mêmes confrontés à des difficultés, ne sont plus en mesure d’apporter une aide suffisante. Or, à l’absence de filet social s’ajoute l’éclatement familial

L’éclatement familial

La famille a longtemps constitué, en Tunisie, l’un des principaux piliers de la solidarité, de la sécurité affective et de la protection sociale. Elle permettait de partager les ressources, d’accompagner les enfants, de soutenir les personnes âgées et de surmonter collectivement les difficultés de l’existence.

Mais les transformations économiques, sociales et culturelles fragilisent parfois ce modèle. Les séparations et les divorces, les conflits entre générations, l’éloignement des enfants partis étudier ou travailler à l’étranger, ainsi que l’individualisation croissante des modes de vie peuvent affaiblir les solidarités familiales traditionnelles.

Pour illustrer l’éclatement familial dans la Tunisie de 2026, je citerais la baisse du nombre de mariages simultanément à l’accroissement du nombre de divorces.

En 2023, on comptait environ 22 divorces prononcés pour 100 mariages célébrés la même année. Ce rapport est un indicateur annuel, et non la proportion des mariages qui finiront par un divorce.

Les mariages diminuent : de 83 105 en 2019 à 72 953 en 2023, soit une baisse d’environ 12,2 %.

Le rapport entre divorces et mariages augmente : il est passé d’environ 20,8 % en 2019 à 22 % en 2023.

Le bonheur suppose aussi la dignité

Il existe une dimension du bonheur dont on a beaucoup parlé durant la révolution de 2011 et qui est même une des raisons du déclenchement de celle-ci : la dignité.

Être heureux, ce n’est pas seulement éprouver du plaisir. C’est aussi pouvoir regarder sa vie avec le sentiment qu’elle a un sens et que l’on compte pour quelqu’un.

Un retraité qui a travaillé quarante ans et qui doit ensuite compter chaque dinar peut ressentir une profonde injustice.

Un jeune diplômé qui passe des années à chercher un emploi peut finir par perdre confiance en lui.

Une personne âgée qui fouille les poubelles (qu’on appelle barbachas et qui sont de plus en plus nombreux dans nos villes) pour récupérer des bouteilles en plastique ne souffre pas seulement du manque d’argent. Elle souffre aussi du regard de la société.

La dignité humaine ne devrait jamais dépendre du niveau de revenu.

Le manque de confiance dans l’avenir

Peut-être est-ce là l’un des problèmes les plus importants de la Tunisie contemporaine : la difficulté de croire en demain.

Un individu peut accepter une situation difficile s’il pense qu’elle est temporaire. Mais lorsqu’il ne voit aucune perspective d’amélioration, la difficulté devient beaucoup plus lourde à supporter.

C’est là où la politique au sens politicien du terme s’invite dans l’équation du bonheur.

Le manque de démocratie, l’absence de liberté d’expression, le décret 54 selon lequel on peut se retrouver en prison pour un statut d’opinion publié sur Facebook, éloignent davantage le mirage du bonheur et rendent la vie au quotidien encore plus étouffante, je dirais même encore plus que les coupures d’électricité ou d’eau potable ou le manque de beurre, de sucre, de médicaments, de riz, etc.

Conclusion : le paradoxe tunisien

La Tunisie possède pourtant des ingrédients qui pourraient favoriser une certaine qualité de vie : un climat agréable, la mer, une histoire millénaire, une culture riche, une gastronomie exceptionnelle, des liens familiaux encore importants et une capacité remarquable à créer de la convivialité à partir de presque rien.

Un café partagé avec un ami, une conversation interminable autour d’un verre de thé, un repas familial, une promenade au bord de la mer, un voisin qui rend service à son voisin…, toutes ces choses ont une valeur économique nulle, mais ont une valeur humaine immense.

Il serait cependant naïf de ma part de prétendre que les Tunisiens vivent heureux simplement parce qu’ils possèdent une culture de la convivialité.

Le jeune diplômé qui ne trouve pas de travail, le fonctionnaire qui voit son salaire perdre progressivement son pouvoir d’achat, le retraité qui constate que sa pension ne lui permet plus de vivre comme auparavant, la mère qui s’inquiète pour l’avenir de ses enfants, le jeune qui rêve de quitter le pays parce qu’il ne croit plus pouvoir y construire son avenir, la personne âgée qui se retrouve seule, tous vivent une forme différente de frustration.

Et lorsque les frustrations s’accumulent, elles peuvent finir par transformer le rapport que les citoyens entretiennent avec leur propre pays.

Post-Scriptum : J’ai hésité à ajouter ce post-scriptum, mais je me suis décidé finalement à le faire parce qu’il n’est pas loin du sujet traité dans cet article, à savoir celui du bonheur.

Selon une interview de Nesrine Ben Ali qui circule sur Facebook, les trois derniers mots que son père à prononcé avant de quitter ce monde sont : «Taalet Hkaya Fargha», dans le sens où «la vie ne valait pas la peine d’être vécue» !

Voilà un homme que la nature a doté d’un physique et d’une santé avantageux, qui a gravi tous les échelons du pouvoir, a régné en maître absolu sur la Tunisie pendant 23 ans, a accumulé toutes  les richesses matérielles et immatérielles imaginables, habité dans les plus beaux palais, a eu droit aux plus grands honneurs et réceptions diplomatiques, roulé dans les voitures les plus luxueuses, épousé plusieurs femmes et gouté à tous les plaisirs terrestres possibles et imaginables et qui trouve finalement que la vie ne valait pas la peine d’être vécue !

J’avoue que venant de sa bouche, ces trois mots m’ont fait réfléchir et ont contribué à la définition du bonheur que j’ai indiquée dans mon précèdent article, à savoir : «le bonheur est en chacun de nous et il appartient à chacun de nous de le chercher au fond de lui-même et non pas dans les biens matériels ou dans la compagnie des autres».

* Economiste universitaire et consultant international.

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A la recherche du bonheur en Tunisie

07. Oktober 2026 um 10:29

L’autre jour, en naviguant sur le Web, histoire de «tuer» le temps (une expression courante chez nous mais qui est à mon avis la plus stupide qui puisse exister puisque le temps est par définition la ressource la plus rare de la vie et que chaque heure et chaque minute que nous vivons ne se renouvelleront pas et sont perdues à jamais), je suis tombé sur une information qui m’a fait tiquer : selon le World Happiness Report 2026, publié par le Wellbeing Research Centre de l’Université d’Oxford avec Gallup et le réseau des Nations Unies, la Tunisie est classée au 105e rang sur 147 pays avec un indice global de bonheur de 4,798/10 , alors que la Finlande où l’hiver dure pourtant six mois par an avec des températures qui descendent jusqu’à-15 C° ou -30 C°, arrive au premier rang et ce depuis plusieurs années consécutives,  avec un indice global de bonheur de 7,764/10.

Dr. Sadok Zerelli *

Certes il y a des pays où les habitants se déclarent plus malheureux que nous, tels que le Maroc (112e) ou l’Égypte (139e) mais c’est une maigre consolation lorsqu’on sait qu’à côté de chez nous, l’Algérie nous surclasse de loin et arrive, on ne sait par quel miracle, à la 83e position.

Intrigué par ces résultats, j’ai poussé ma recherche plus loin pour essayer de comprendre comment cet indice du bonheur dans un pays est calculé et quelle est sa valeur scientifique si jamais il en a une.

Modalités de calcul et signification

Il s’est avéré que le rapport utilise une question appelée «Cantril Ladder» : on demande aux personnes de situer leur vie sur une échelle de 0 à 10, de la pire vie possible à la meilleure vie possible. Le classement 2026 utilise la moyenne des réponses recueillies entre 2023 et 2025. 

Pour expliquer les différences entre pays, six grands facteurs sont étudiés :

1. PIB par habitant — niveau matériel et économique;

2. soutien social — possibilité de compter sur des proches en cas de difficulté;

3. espérance de vie en bonne santé;

4. liberté de choisir sa vie;

5. générosité — notamment le fait de donner à des œuvres caritatives;

6. perception de la corruption — confiance dans les institutions et les entreprises. 

Le rapport précise une chose très importante : ces six facteurs ne sont pas additionnés pour fabriquer le classement. Le classement est directement fondé sur l’évaluation que les personnes donnent de leur propre vie. Les six facteurs servent principalement à expliquer pourquoi les évaluations diffèrent d’un pays à l’autre.

Pour la Tunisie, le chiffre 4,798/10 est assez parlant : il signifie que l’évaluation moyenne de leur vie par les Tunisiens est inférieure au milieu de l’échelle.

Mais cela ne signifie pas nécessairement que les Tunisiens sont «malheureux» au sens psychologique. Le bonheur dépend aussi de dimensions que le classement ne saisit pas complètement : famille, amitié, sentiment d’appartenance, sécurité, espoir dans l’avenir, dignité, sentiment d’être utile, liberté réelle, confiance dans l’avenir, etc.

Définition du bonheur 

Chacun(e) peut avoir sa propre définition du concept de bonheur. Pour moi, je distinguerais d’abord bonheur et satisfaction. Quelqu’un peut être très satisfait de sa vie parce qu’il possède une bonne situation, une famille, une sécurité matérielle et de bonnes institutions, tout en ressentant intérieurement un grand vide. Inversement, quelqu’un qui connaît des difficultés matérielles peut connaître de véritables moments de bonheur grâce à l’amour, à l’amitié, à la solidarité ou simplement à la beauté d’un moment.

Cette distinction étant faite, le bonheur est pour moi un état intérieur dans lequel une personne peut regarder sa vie, avec ses joies, ses pertes, ses regrets et ses incertitudes, et se dire : «Malgré tout, ma vie mérite d’être vécue.»

Il comporte, à mes yeux, plusieurs dimensions :

– le plaisir : les petits moments agréables, un repas, une musique, un paysage, un rire;

– l’amour et les liens : avoir quelqu’un avec qui partager ce que l’on ressent;

– le sens : sentir que son existence n’est pas complètement vaine;

– la liberté intérieure : pouvoir penser et choisir sans être entièrement prisonnier du regard des autres;

– la paix avec soi-même : accepter progressivement ce que l’on a été, ce que l’on n’a pas réussi à être et ce que l’on ne sera jamais;

– la gratitude : savoir encore voir ce qui est beau au milieu de ce qui ne l’est pas;

– l’espérance : avoir une raison de se lever demain, même petite.

Ma conception du bonheur rejoint celle des plus grands philosophes, tels qu’Épicure qui dit en substance : je n’ai pas besoin de beaucoup de choses pour être heureux : l’amitié, la tranquillité, quelques plaisirs simples et l’absence de souffrance peuvent suffire, ou Spinoza qui va encore plus loin : le bonheur n’est pas simplement quelque chose que nous recevons ; c’est quelque chose que nous comprenons et construisons intérieurement. Plus nous comprenons pourquoi nous sommes ce que nous sommes et pourquoi nous désirons ce que nous désirons, plus nous devenons libres.

Mon expérience du bonheur avec Karen Polenski

Pour illustrer mon propos et la définition que j’ai donnée du bonheur, je voudrais partager avec les lecteurs et lectrices l’expérience personnelle et réelle que j’ai vécue en la matière.

Lorsque j’étais enseignant-invité (Visiting Scholar) au Massashuttes Institut of Technology (MIT) à Boston aux USA, durant l’année universitaire 1983-1984, j’avais fait la connaissance, parmi d’autres enseignants, de Professor Keren Polensky, une vieille fille d’une cinquantaine d’années, qui a consacré toute sa vie à la recherche et à la publication d’un grand nombre d’articles et de livres sur les modèles de planification régionale.

Nous avions sympathisé parce qu’elle s’intéressait beaucoup à la Tunisie, un pays dont elle n’avait jamais entendu parler, et me posait beaucoup de questions sur notre modèle de planification régionale, notre stratégie de développement, notre niveau de vie, nos habitudes et traditions, etc.

Quelques mois après mon retour des USA, je l’avais invitée à venir découvrir la Tunisie, ce qu’elle accepta avec plaisir.

Je me rappelle qu’elle était arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage, habillée d’un vieux jean et d’une vieille veste et ayant un sac à dos comme seul bagage.

Je lui avais proposé de faire le circuit touristique classique : visite des souks de la médina, de Sidi Bou Saïd, des ruines de Carthage, du musée du Bardo, etc., ce qu’elle refusa tout net, et m’informa qu’elle était venue uniquement pour découvrir les oiseaux de la Tunisie !

En fait, il s’était avéré qu’elle était une passionnée du «bird-watching», une passion, comme la chasse ou la pêche chez nous, très en vogue parmi les intellectuels américains.

Elle m’avait demandé de la balader en voiture dans les campagnes des différentes régions de notre pays, ce que nous avions fait pendant toute la semaine de son séjour.

Je la vois encore, assise à côté de moi, un gros livre répertoriant toutes les espèces d’oiseaux dans le monde entier, avec leur nom et photo, observant le ciel avec de grosses jumelles et me criant de temps à autre subitement : «Stop, Stop, please !»

Je donnais un coup de frein sec en croyant que j’allais écraser un chien ou un chat et me mettais sur le bas-côté de la route. Elle se mettait alors à rechercher frénétiquement le nom de l’oiseau qu’elle venait de voir avec ses jumelles et, lorsqu’elle le trouvait, elle sautillait de joie comme une petite fille ou comme si elle avait obtenu le Prix Nobel d’économie !

Je me rappelle qu’après son départ, très heureuse d’avoir vu et identifié un grand nombre d’oiseaux, je m’étais donné une belle gifle en me disant : «Imbécile de Sadok, tu cherches partout le bonheur sans l’avoir jamais trouvé, alors qu’il est si facile à atteindre : il suffit de lever les yeux vers le ciel !»

Cette expérience avec Karen Polensky m’a prouvé que le bonheur n’est pas dans l’amour avec un petit «a» ou un grand «A», ni dans un compte bancaire bien garni, ni d’habiter dans une grosse villa, ni de rouler dans une voiture Mercedes, ni de porter une montre Rolex, ni de posséder un iPhone, etc. : le bonheur est en chacun de nous et il appartient à chacun de nous de le chercher au fond de lui-même et non pas dans les biens matériels ou dans la compagnie des autres.

En conclusion, je n’irais pas jusqu’à recommander aux Tunien(ne)s de devenir amateur(ce)s de «Bird-watching», car se balader seul(e))s dans les champs d’oliviers de Sfax ou de tomates du Cap Bon avec un gros livre sous le bras et des jumelles braquées sur le ciel et sauter de temps à autre de joie pour avoir reconnu une espèce d’oiseau comporte un risque très élevé de se faire embarquer dans l’Isusu du premier paysan qui passe par là et de se retrouver interné à l’hôpital Razi à Manouba !

Mais, la recherche du bonheur mérite de prendre ce risque, non ?

* Economiste universitaire, consultant d’institutions internationales.  

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