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ÉCLAIRAGE – Tunisie : stabiliser n’est pas transformer…

04. Mai 2026 um 06:22

À force de contenir les déséquilibres, l’économie tunisienne finit par donner le sentiment d’avoir retrouvé une certaine stabilité. Les indicateurs de ce printemps 2026 vont dans ce sens : une liquidité mieux maîtrisée, un dinar globalement stable, des réserves en devises à un niveau confortable. Mais cette lecture reste partielle. Car derrière cette apparente normalisation se cache une réalité plus nuancée. Stabiliser une économie ne signifie pas nécessairement la transformer. Et si la Tunisie semble aujourd’hui tenir ses équilibres, une question demeure : assiste-t-on à un véritable redressement… ou simplement à une forme de répit, soigneusement géré ?

À première vue, la situation monétaire paraît plus ordonnée. Le taux du marché monétaire évolue quasiment au même niveau que le taux directeur, maintenu à 7 %. Ce qui reflète un meilleur contrôle de la liquidité par la Banque centrale de Tunisie. De son côté, le volume global du refinancement recule sur un an, signe d’une tentative de normalisation.

Mais cette amélioration ne doit pas être surestimée. Elle ne traduit pas un fonctionnement autonome du système bancaire, mais plutôt une intervention constante de la Banque centrale. Le recours plus important aux facilités de prêt à très court terme montre que certaines banques continuent de faire face à des tensions immédiates. En parallèle, les excédents de liquidité se raréfient.

Autrement dit, la liquidité circule, mais elle reste étroitement encadrée. La stabilité observée repose davantage sur une gestion active que sur un équilibre naturel du marché.

Un État momentanément soulagé, des banques plus prudentes

Du côté des finances publiques, l’amélioration du solde du compte courant du Trésor constitue un élément positif. Avec plus de 2,6 milliards de dinars, l’État dispose d’un peu plus de marge à court terme. Ce qui lui offre un certain répit.

Cependant, cette embellie reste fragile et ne remet pas en cause les déséquilibres structurels. En parallèle, les banques évoluent dans un environnement plus tendu. Le recul de leur trésorerie et la baisse des échanges interbancaires au jour le jour traduisent une prudence accrue.

Les établissements financiers deviennent plus sélectifs, ajustent leurs engagements et privilégient la gestion du risque. Il en résulte un déséquilibre implicite : l’État respire un peu mieux, mais au prix d’une pression persistante sur le système bancaire.

Le retour du cash : un signal à ne pas sous-estimer

La hausse continue des billets et monnaies en circulation, désormais bien au-delà de 28 milliards de dinars, en dit long sur le fonctionnement réel de l’économie.

Ce recours croissant au cash dépasse les simples besoins quotidiens. Il reflète une défiance persistante envers le système bancaire, mais aussi l’importance de l’économie informelle. Dans un contexte incertain, les agents économiques privilégient la liquidité immédiate et la flexibilité.

Mais cette situation a un coût. Elle limite l’efficacité de la politique monétaire, réduit les capacités de financement des banques et prive l’État de ressources fiscales. L’économie se structure alors en deux sphères : une économie formelle encadrée et une économie informelle difficile à capter.

Allonger la dette : gagner du temps, mais à quel prix ?

La gestion de la dette publique évolue clairement vers un allongement des maturités. La baisse marquée des bons du Trésor à court terme, associée à la hausse des titres à plus long terme, en est la traduction.

Cette stratégie permet de réduire les risques immédiats de refinancement et d’améliorer la visibilité. Mais elle n’est pas sans contrepartie. En s’engageant sur des durées plus longues, l’État accepte des conditions de financement qui peuvent rester élevées dans le temps.

En d’autres termes, la Tunisie sécurise le court terme, mais au risque de rigidifier ses marges de manœuvre futures.

Un dinar stable… grâce à des équilibres fragiles

Sur le marché des changes, le dinar fait preuve d’une certaine stabilité. Il résiste face à l’euro et s’apprécie même face au dollar sur un an. Cette évolution s’appuie sur un niveau de réserves en devises relativement confortable, équivalant à 105 jours d’importation.

Mais cette solidité repose en grande partie sur des apports extérieurs, notamment les recettes touristiques et les transferts des Tunisiens à l’étranger.

Cela pose une question essentielle : cette stabilité est-elle durable ? En cas de choc sur ces flux, l’équilibre pourrait rapidement se fragiliser. Le dinar reste donc stable, mais sous condition.

Un environnement mondial toujours incertain

À l’échelle internationale, l’année 2026 reste marquée par des incertitudes. Certes, l’inflation ralentit dans plusieurs grandes économies, mais les tensions géopolitiques et les recompositions commerciales continuent d’alimenter l’instabilité.

Dans ce contexte, les économies comme celle de la Tunisie restent particulièrement exposées. Les variations des flux financiers, des devises ou des prix des matières premières peuvent rapidement modifier les équilibres internes.

La Tunisie évolue ainsi dans un environnement qu’elle ne contrôle pas, mais dont elle subit pleinement les effets.

Une stabilisation réelle… mais encore insuffisante

Les indicateurs montrent une amélioration globale de la situation. La liquidité est mieux gérée, le dinar est relativement stable et les réserves sont renforcées.

Mais cette stabilisation reste fragile. Elle repose en grande partie sur des ajustements de court terme et des facteurs extérieurs. Elle ne traduit pas encore une transformation profonde de l’économie.

Le risque est donc celui d’une économie stabilisée, mais sans véritable dynamique de croissance.

Changer de cap : au-delà de la gestion, une vision

La question centrale n’est plus seulement de stabiliser, mais de transformer. Une économie ne peut pas se contenter de maintenir ses équilibres ; elle doit créer de la croissance et de la valeur.

Pour la Tunisie, cela passe par des réformes structurelles : améliorer la productivité, renforcer la compétitivité, moderniser le système financier et élargir la base fiscale.

Sans ces changements, les équilibres actuels resteront fragiles et dépendants de facteurs extérieurs.

In fine, un équilibre à transformer en trajectoire

La Tunisie se trouve aujourd’hui dans une phase intermédiaire. Les équilibres sont mieux maîtrisés, mais la reprise n’est pas encore au rendez-vous. Cette stabilisation doit être vue comme une opportunité, non comme une finalité. Elle offre un point d’appui pour engager des transformations plus profondes. Car, au fond, une économie ne se juge pas seulement à sa capacité à tenir… mais à sa capacité à avancer. 

 

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (29/05/2026), données prix Brent / marché pétrolier (29/05/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – Chronique d’un équilibre précaire – Quand la géopolitique dicte la monnaie

27. April 2026 um 06:00

Il suffit parfois d’un cessez-le-feu pour faire vaciller les certitudes monétaires les mieux ancrées. Depuis le 7 avril, la trêve au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal d’une vérité que les marchés financiers n’ont jamais cessé de redouter : derrière les courbes lissées et les indicateurs apaisés, le monde reste suspendu à des décisions politiques dont l’issue demeure fondamentalement incertaine. Ce moment de calme relatif, presque artificiel, recompose les flux financiers globaux, modifie les arbitrages de change et interroge la solidité d’un système monétaire encore dominé par le dollar.

À première vue, les signaux sont rassurants. Le recul des prix du pétrole, consécutif à l’accalmie géopolitique, a immédiatement desserré l’étau inflationniste qui pesait sur les grandes économies. Dans le même temps, les marchés actions ont retrouvé des niveaux proches de leurs sommets récents, traduisant un retour de l’appétit pour le risque. Ce double mouvement a mécaniquement affaibli le dollar américain, dont le rôle traditionnel de valeur refuge s’est estompé dans un environnement perçu comme moins menaçant.

Ce basculement n’a rien d’anodin. Il confirme que le dollar reste, avant tout, une monnaie de crise. Dès lors que le risque systémique recule, même temporairement, les investisseurs se tournent vers des actifs plus rémunérateurs, abandonnant progressivement la sécurité relative du billet vert. Ce phénomène s’inscrit dans une logique bien connue : celle d’un système financier global où la hiérarchie des monnaies est dictée moins par les fondamentaux économiques que par la perception du risque.

Mais cette accalmie, aussi bienvenue soit-elle, repose sur des bases fragiles. Elle dépend d’un calendrier diplomatique incertain, d’engagements politiques réversibles et d’une confiance des investisseurs qui peut se dissiper aussi rapidement qu’elle est apparue.

Le retour en grâce des stratégies de portage

Dans cet environnement apaisé, une mécanique bien rodée, bien connue par nos étudiants, reprend ses droits : celle des opérations de portage, ou « carry trade ». Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Le cas est particulièrement révélateur. Maintenu artificiellement faible par une politique monétaire ultra-accommodante, il constitue une source de financement idéale pour ces arbitrages. Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

Dans le même temps, certaines devises dites « procycliques », comme le dollar australien, bénéficient de ce regain d’appétit pour le risque. Leur performance devient alors un baromètre implicite de la confiance des marchés dans la durabilité de l’accalmie géopolitique.

 

Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

 

Ce retour des stratégies de portage illustre une réalité plus profonde : les marchés financiers, en quête permanente de rendement, exploitent la moindre fenêtre de stabilité pour reconstituer des positions risquées. Mais cette dynamique contient en elle-même les germes de sa propre fragilité.

Le dollar affaibli, mais toujours dominant

L’affaiblissement récent du dollar ne doit pas être interprété comme un déclin structurel. Il s’agit davantage d’un ajustement conjoncturel, lié à la détente du contexte international. Le billet vert conserve encore des atouts fondamentaux considérables : profondeur de ses marchés financiers, statut de monnaie de réserve mondiale, et rôle central dans le système de paiements internationaux.

Cependant, cet épisode met en lumière une tension croissante. Le dollar est à la fois une monnaie de puissance et une monnaie de crise. Sa force dépend paradoxalement de l’instabilité du monde. Lorsque les tensions s’apaisent, il s’affaiblit ; lorsqu’elles s’intensifient, il se renforce. Cette dualité crée une forme de dépendance systémique à la volatilité géopolitique.

Dans ce contexte, les mouvements récents sur le marché des changes traduisent moins une remise en cause du dollar qu’une respiration temporaire du système. Une respiration qui pourrait rapidement céder la place à une nouvelle phase de tension.

Le spectre du risque extrême

De fait, derrière l’optimisme ambiant se profile un scénario que les marchés redoutent sans réellement l’intégrer : celui d’une reprise du conflit. Une escalade militaire majeure, notamment impliquant un engagement direct des forces américaines, provoquerait un choc brutal sur l’ensemble des actifs financiers.

Dans une telle hypothèse, les mécanismes actuels s’inverseraient instantanément. Le pétrole repartirait à la hausse, alimentant les craintes inflationnistes. Les marchés actions corrigeraient violemment. Tandis que les investisseurs se précipiteraient vers les actifs refuges. Le dollar, dans ce contexte, retrouverait toute sa vigueur, accompagné d’une explosion de la volatilité sur les marchés des changes.

Ce risque constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

 

Ce risque, qualifié d’« extrême » par les analystes, n’est pas pour autant marginal. Il constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

Cette sous-estimation potentielle du risque géopolitique rappelle les dynamiques observées avant certaines crises majeures, où la complaisance des investisseurs a amplifié les chocs ultérieurs.

Des politiques monétaires sous contrainte

Au-delà des dynamiques de marché, cet épisode met en lumière les dilemmes des banques centrales. Confrontées à des données économiques mitigées, elles hésitent sur la trajectoire de ses taux. Au Royaume-Uni, par exemple, les anticipations d’une baisse en 2026 pèsent déjà sur la livre sterling, reflétant l’incertitude qui entoure la politique monétaire britannique.

De son côté, la Banque centrale du Japon (BoJ) semble contrainte de maintenir une politique accommodante plus longtemps que prévu. L’incertitude mondiale justifie ce statu quo, mais au prix d’un affaiblissement prolongé du yen.

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes. La politique monétaire devient ainsi un exercice d’équilibriste, entre soutien à la croissance, maîtrise de l’inflation et gestion des chocs externes.

 

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes.

 

Une lecture systémique des marchés

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple évolution des devises. Il s’agit d’un moment révélateur de la manière dont les marchés financiers intègrent — ou ignorent — le risque géopolitique. La baisse de la volatilité, souvent interprétée comme un signe de stabilité, peut également traduire une forme de myopie collective.

Les investisseurs, en quête de rendement, ont tendance à privilégier les scénarios les plus favorables, reléguant les risques extrêmes au second plan. Cette dynamique, bien connue des économistes, alimente des cycles d’euphorie et de correction qui rythment l’histoire des marchés.

Dans le cas présent, la trêve agit comme un catalyseur de cette dynamique. Elle offre une fenêtre d’opportunité, mais ne garantit en rien une stabilisation durable.

Quelle lecture pour la Tunisie ?

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques. Un dollar plus faible peut également alléger le coût du service de la dette libellée en devises.

Mais cette amélioration reste conditionnelle. Une reprise des tensions inverserait rapidement ces bénéfices, exposant l’économie tunisienne à un choc externe difficile à absorber. Dans un contexte déjà marqué par des fragilités structurelles, la dépendance aux dynamiques internationales demeure un facteur de vulnérabilité majeur.

 

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques.

 

Plus profondément, cette séquence rappelle l’importance pour les économies émergentes de renforcer leur résilience face aux chocs externes. Diversification énergétique, consolidation budgétaire et développement de marchés financiers domestiques apparaissent comme des leviers essentiels pour atténuer l’impact de ces fluctuations.

In fine, le calme avant l’incertitude

Ce moment de répit sur les marchés financiers ressemble moins à une stabilisation qu’à une suspension. Une parenthèse fragile, suspendue aux aléas d’une négociation diplomatique dont l’issue reste incertaine.

Le paradoxe est saisissant : jamais les marchés n’ont semblé aussi confiants, et pourtant, les fondements de cette confiance n’ont jamais été aussi précaires. Entre espoir d’un accord durable et crainte d’une escalade, les investisseurs naviguent à vue, oscillant entre optimisme et prudence.

Dans ce théâtre global où la géopolitique dicte le tempo, les devises ne sont que le reflet d’une réalité plus profonde : celle d’un monde où l’équilibre reste, par nature, instable.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ON

L’article DECRYPTAGE – Chronique d’un équilibre précaire – Quand la géopolitique dicte la monnaie est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

DECRYPTAGE – L’art fragile du pilotage monétaire à l’ère des chocs géopolitiques

24. April 2026 um 05:00

Il est des moments où la politique monétaire cesse d’être une science de précision pour devenir un exercice d’équilibrisme.

À mesure que les tensions géopolitiques redessinent les flux énergétiques et bousculent les anticipations, les banquiers centraux avancent dans un brouillard épais, contraints de décider sans voir pleinement. La récente posture prudente de la Banque centrale européenne, face à l’incertitude liée à un conflit au Moyen-Orient et à ses répercussions sur les prix de l’énergie, illustre cette mutation silencieuse : celle d’un pilotage à vue de l’économie mondiale.

Derrière les mots mesurés de ses responsables, c’est toute une philosophie de l’action économique qui se révèle. Ni immobilisme ni volontarisme excessif, mais une navigation prudente entre des récifs invisibles. Cette hésitation apparente n’est pas une faiblesse ; elle est le reflet d’un monde où les modèles prédictifs vacillent, où les chaînes de causalité se fragmentent, et où chaque décision peut produire des effets inattendus.

 

La prudence comme doctrine : entre inflation importée et incertitude radicale

Au-delà des analyses sommaires et des scénarios déséquilibrants, en Tunisie et ailleurs, la montée des prix de l’énergie, catalysée par les tensions géopolitiques, agit comme un choc exogène classique. Pourtant, dans le contexte actuel, ce choc échappe aux cadres traditionnels d’analyse. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’inflation augmente, mais si elle se diffuse durablement dans l’économie réelle.

La distinction est fondamentale. Une inflation transitoire, liée à un renchérissement temporaire du pétrole ou du gaz, appelle une réponse mesurée. À l’inverse, une inflation qui s’ancre dans les anticipations et contamine les salaires et les prix des services exige une réaction plus ferme. Or, c’est précisément cette frontière qui devient floue.

Dans ce contexte, la prudence invoquée par les responsables monétaires, notamment tunisiens, traduit une reconnaissance implicite de l’incertitude radicale. Nous ne sommes plus dans un univers probabilisable où les risques peuvent être quantifiés avec précision. Nous sommes dans un régime d’incertitude où les événements eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu.

Ce glissement conceptuel rapproche la pratique actuelle des débats post-keynésiens sur la connaissance imparfaite et les limites de la rationalité économique, voire de la rationalité limitée chère à Nicholas Georgescu-Roegen (1). La politique monétaire ne peut plus être guidée uniquement par des règles fixes ou des modèles calibrés sur le passé. Elle devient un processus adaptatif, presque expérimental.

 

Le spectre de l’inflation énergétique : un choc asymétrique

L’augmentation des prix de l’énergie agit comme un impôt invisible, pesant davantage sur les économies importatrices. Pour la zone euro, dépendante des approvisionnements extérieurs, ce choc est particulièrement sensible. Mais ses effets ne sont pas homogènes.

Certains secteurs absorbent plus facilement la hausse des coûts, tandis que d’autres la répercutent rapidement sur les consommateurs. Cette hétérogénéité complique la lecture des données macroéconomiques. Une inflation globale modérée peut masquer des tensions sectorielles importantes, susceptibles de se diffuser progressivement.

La prudence de la Banque centrale de Tunisie (BCT) s’explique donc aussi par cette complexité. Relever les taux trop tôt risquerait de freiner une économie déjà fragilisée, sans pour autant résoudre un problème d’inflation d’origine externe. Ne rien faire, en revanche, pourrait alimenter une spirale inflationniste si les anticipations venaient à se désancrer.

Ce dilemme rappelle les débats classiques sur la courbe de Phillips, mais dans une version profondément transformée. L’arbitrage entre inflation et activité n’est plus stable. Il dépend désormais de facteurs géopolitiques, énergétiques et financiers qui échappent en grande partie au contrôle des autorités monétaires.

 

Le retour du pilotage à vue : une nouvelle normalité

L’expression « pilotage à vue » a longtemps été utilisée de manière critique, comme le signe d’une absence de stratégie. Aujourd’hui, elle devient une nécessité. Dans un environnement où les chocs sont fréquents et imprévisibles, la capacité d’adaptation prime sur la rigidité des règles.

Ce changement de paradigme s’inscrit dans une évolution plus large de la gouvernance économique. Les banques centrales, autrefois perçues comme des institutions technocratiques guidées par des modèles sophistiqués, apparaissent désormais comme des acteurs pragmatiques, contraints de composer avec l’incertitude.

Cette transformation n’est pas sans conséquences. Elle modifie la relation entre les autorités monétaires et les marchés. Lorsque les décisions deviennent moins prévisibles, les anticipations des investisseurs se fragmentent, augmentant la volatilité. Les communications des banques centrales, déjà délicates, deviennent un outil central de stabilisation.

Dans ce contexte, la prudence affichée n’est pas seulement une posture économique ; elle est aussi une stratégie de communication. Elle vise à éviter les réactions excessives des marchés, tout en préservant une marge de manœuvre pour l’avenir.

 

Les fragilités financières : une toile de fond inquiétante

Au-delà de l’inflation, les risques évoqués pour la stabilité financière rappellent que l’économie mondiale repose sur des équilibres précaires. Les valorisations élevées des actifs, les politiques budgétaires expansionnistes et les tensions dans le crédit privé constituent autant de sources potentielles de fragilité.

Ces éléments s’inscrivent dans une dynamique de long terme, marquée par une abondance de liquidités et une recherche accrue de rendement. Dans un tel environnement, toute remontée des taux peut provoquer des ajustements brutaux, révélant des vulnérabilités latentes.

La prudence monétaire apparaît alors comme une tentative de gérer ces risques sans déclencher de crise. Mais cette stratégie a ses limites. En retardant les ajustements nécessaires, elle peut aussi contribuer à l’accumulation de déséquilibres.

Ce paradoxe est au cœur des débats contemporains sur le rôle des banques centrales. Doivent-elles se concentrer sur la stabilité des prix, ou intégrer explicitement la stabilité financière dans leurs décisions ? La réponse reste incertaine, et varie selon les contextes.

 

Résonances tunisiennes : entre dépendance énergétique et contraintes structurelles

Pour la Tunisie, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles se traduisent par des tensions concrètes sur les équilibres macroéconomiques. En tant qu’économie importatrice d’énergie, le pays est directement exposé aux fluctuations des prix internationaux.

La hausse des coûts énergétiques se répercute sur les finances publiques, à travers les subventions, mais aussi sur le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. Dans un contexte de contraintes budgétaires et de fragilité sociale, ces effets peuvent être amplifiés.

Le pilotage à vue, observé au niveau des grandes banques centrales, trouve ainsi un écho particulier en Tunisie. Les autorités économiques doivent elles aussi naviguer dans un environnement incertain, avec des marges de manœuvre limitées.

Mais la comparaison s’arrête là. Là où les économies avancées disposent d’instruments sophistiqués et d’une crédibilité institutionnelle forte, la Tunisie fait face à des contraintes structurelles plus lourdes. Le recours à des ajustements graduels est souvent entravé par des impératifs sociaux et politiques.

Dans ce contexte, l’incertitude externe agit comme un multiplicateur de fragilité interne. Elle rend plus difficile la mise en œuvre de réformes, tout en accentuant les déséquilibres existants.

Entre lucidité et illusion de contrôle

La posture prudente des banques centrales reflète une forme de lucidité : celle de reconnaître les limites de leur pouvoir. Dans un monde interconnecté, où les chocs se propagent rapidement, aucune institution ne peut prétendre contrôler pleinement les dynamiques économiques.

Mais cette lucidité coexiste avec une certaine illusion de contrôle. Les marchés continuent d’attendre des banques centrales qu’elles stabilisent l’économie, qu’elles anticipent les crises et qu’elles maintiennent la confiance. Cette attente, souvent implicite, crée une pression constante.

Le risque est alors de voir les autorités monétaires surinterpréter des signaux faibles, ou réagir de manière excessive à des fluctuations temporaires. Le pilotage à vue, s’il devient permanent, peut engendrer une forme d’instabilité chronique. 

 

In fine, naviguer sans boussole fixe

La prudence affichée par la Banque centrale européenne face à l’incertitude géopolitique n’est pas un simple choix tactique. Elle révèle une transformation profonde de la politique économique, confrontée à un monde plus instable et moins prévisible.

Le pilotage à vue, loin d’être une anomalie, tend à devenir la norme. Il impose une nouvelle discipline : celle de l’adaptation permanente, de l’humilité face à l’incertitude, et de la gestion des risques plutôt que de leur élimination.

Pour la Tunisie, comme pour d’autres économies vulnérables, cette évolution constitue à la fois un défi et une leçon. Dans un environnement global incertain, la résilience ne peut plus reposer uniquement sur des ajustements conjoncturels. Elle nécessite une transformation structurelle, capable de réduire la dépendance aux chocs externes.

Dans un monde où les repères vacillent, la véritable boussole n’est plus la prévision parfaite, mais la capacité à réagir avec lucidité… ou la prévision limitée…

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(1) Economiste et mathématicien américain d’origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen (1906–1994). Né en Roumanie, il a étudié à Bucarest, Paris et Londres avant de collaborer avec Joseph Schumpeter à Harvard. Il a ensuite enseigné la majeure partie de sa carrière à l’Université Vanderbilt aux États-Unis et à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg(ULP). Bien qu’hétérodoxe, il était reconnu pour sa rigueur mathématique exceptionnelle.

Il est considéré comme une figure majeure de la pensée économique des années 1970 et 1980, notamment pour avoir posé les bases de l’économie écologique.

Ses principales contributions :

* La Loi de l’Entropie : Dans son ouvrage phare de 1971, The Entropy Law and the Economic Process, il démontre que l’activité économique transforme des ressources de basse entropie (utiles) en déchets de haute entropie (inutilisables), rendant une croissance infinie physiquement impossible.

* Père de la Décroissance : Ses travaux ont directement inspiré le mouvement de la « Décroissance » en soulignant que le système économique doit respecter les limites biologiques et physiques de la Terre.

* La Bioéconomie : Il a proposé dès le début des années 70 de réformer la science économique pour y intégrer les principes de la thermodynamique et de la biologie, fondant ainsi la « Bioéconomie ».

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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