Tunisie | Inondations, fragilités et turbulences économiques
Quand la réalité déborde tandis que l’on se rassure par des discours vides : le 20 janvier 2026, alors que la Tunisie subissait des inondations d’une ampleur exceptionnelle, le One Business Forum se tenait au Palais des Congrès à Tunis. À l’intérieur, le pays se montrait sous son jour préféré : rationnel, ambitieux, maîtrisé. Costumes bien taillés, discours calibrés, mots-clés familiers : croissance, investissement, vision, résilience. Mais dès l’appel initial, une vérité s’imposait : le forum s’est ouvert sur un appel direct au pouvoir exécutif et législatif. Yassine Gouiaa, président de l’Organisation nationale des entrepreneurs, a donné le ton en appelant à sortir du registre du discours pour entrer dans celui de la décision, de la structuration et de l’action coordonnée. (Ph. La Tunisie qui tchatche, et la Tunisie qui coule).
Manel Albouchi

Un autre point frappant : l’absence de la ministre des Finances remplacée par la ministre de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Personnes âgées révélait, par contraste, une priorité sur la protection du fragile plutôt que sur la structuration économique.
À l’extérieur, la réalité était brutale : les égouts débordaient, les routes devenaient des veines congestionnées, des quartiers entiers se transformaient en bassins d’eau usée. Les citoyens progressaient dans l’eau et la boue, dignité trempée.
Débattre de l’avenir pendant que le présent coule
Deux scènes, un seul pays. Entre elles, un clivage psychique : débattre de l’avenir pendant que le présent déborde.
Cette dissonance n’est pas accidentelle : elle traduit une difficulté collective à faire dialoguer projection économique et réalité sociale, planification abstraite et vulnérabilité concrète.
Les inondations n’ont pas seulement causé des dégâts matériels. Elles ont mis à nu des infrastructures insuffisantes, des zones périphériques oubliées et une anticipation des risques défaillante. L’eau ne crée pas la faille : elle la révèle.
Lorsque des rues deviennent des rivières et que des maisons se retrouvent piégées, ce n’est pas la nature seule qui déborde : c’est un système entier qui montre ses limites. Et dans une Tunisie déjà marquée par la fatigue sociale, l’incertitude économique et la tension politique, la violence de ces pluies révèle la fragilité collective et la vulnérabilité psychique du pays.
Un pays en mode survie
À l’intérieur du forum, les projets présentés reflètent cette réalité : pâtisserie traditionnelle, artisanat alimentaire, micro-entreprises familiales affichent des bénéfices tangibles et immédiats, plus que nombre de start-ups innovantes. Ces initiatives répondent à un réel concret : produire, vendre, nourrir.
À l’inverse, l’innovation reste suspendue à l’exportation : huile d’olive, dattes, labels… dans un contexte où complications douanières, logistique fragile et absence de vision intégrée rendent ces paris incertains. La Tunisie peine encore à transformer son capital humain en valeur enracinée.
Toute politique économique est aussi une politique du désir. Ce que l’on finance, ce que l’on valorise ou ce que l’on abandonne révèle moins une stratégie rationnelle qu’un imaginaire collectif : celui d’un pays qui privilégie la survie immédiate quand il n’arrive plus à se représenter dans le temps long.
Une économie imbriquée dans un monde clivé
L’intervention de Nizar Yaïche, ancien ministre des Finances, a rappelé que l’économie tunisienne est profondément imbriquée dans l’économie mondiale. Mais le monde traverse une phase de déséquilibre majeur.
Les États-Unis, engagés dans un retour au rapport de force, se détachent des cadres du droit international.
La Chine affiche un excédent commercial record, fruit d’une stratégie méthodique.
L’Europe, fragilisée par les tensions géopolitiques et le vieillissement démographique, peine à maintenir son équilibre.
La France, premier partenaire économique de la Tunisie, voit l’intérêt des investisseurs pour la dette à long terme décliner.
Ces dynamiques ne sont pas extérieures à la Tunisie : elles la traversent, la secouent et la contraignent.
Nizar Yaïche a souligné les grandes tendances mondiales : bipolarité sino-américaine, fragmentation commerciale, instabilité au Moyen-Orient, changement démographique, crise climatique, endettement massif des États et montée de l’intelligence artificielle. Ce monde clivé menace non seulement les emplois, mais aussi le sens même du travail et la place de l’humain dans l’économie.
Les ondes de choc des grands blocs
Dans le face-à-face Chine-États-Unis, les puissances majeures semblent presque intouchables. Leur force économique, militaire et technologique leur permet de naviguer les crises sans subir de turbulences immédiates.
Mais les puissances moyennes et petits États, comme la Tunisie, sont les récepteurs des ondes de choc : hausse des prix, instabilité financière, pressions géopolitiques, perturbations commerciales, dépendances stratégiques.
C’est comme lorsque deux courants d’air gigantesques se rencontrent dans l’atmosphère : les masses elles-mêmes restent stables, mais les rafales se propagent loin, frappant les zones vulnérables en aval. La Tunisie est balayée par ces vents invisibles, sentant les secousses d’un monde où les grands blocs dictent la trajectoire, tandis que les petits subissent les remous.
Logocratie, souveraineté et nouvelles ingérences
Un autre point central abordé fut la logocratie : le pouvoir du discours, de l’information et de l’algorithme. Dans un monde où la souveraineté se joue moins sur les frontières physiques que sur la capacité à produire, maîtriser et interpréter ses propres données, un pays sans contrôle numérique ne décide plus : il réagit.
Parmi les solutions proposées : le corridor énergétique via la Méditerranée centrale, pour inscrire la Tunisie dans les flux stratégiques mondiaux ; et l’exportation de compétences, présentée comme levier financier et diplomatique.
Mais, derrière ces solutions rationnelles, subsiste une réalité inconfortable : alors que d’autres nations exportent produits et technologies, exporter ses forces vives reste la principale stratégie du pays, une forme polie et contractualisée de servitude économique.
Au même moment, au Forum économique mondial, Mark Carney soulignait que le monde est en rupture, et non en simple transition. Les grandes puissances utilisent l’intégration économique comme un instrument de coercition. Mais des pays comme le Canada peuvent et doivent construire un nouvel ordre fondé sur nos valeurs : respect des droits humains, développement durable, solidarité, souveraineté et intégrité territoriale.
La solidarité n’est pas seulement une vertu morale, c’est une stratégie de survie. Pour la Tunisie, agir ensemble, construire des alliances locales ou régionales, devient vital. Isolée, elle reste vulnérable aux turbulences.
Construire l’arche : un impératif national
Si les États-Unis, la Chine et l’Europe existent comme blocs, ce n’est pas seulement pour défendre des intérêts : c’est par solidarité structurelle. Ils se protègent et se projettent ensemble.
Sans cohérence interne, on ne peut bâtir des alliances externes solides. La Tunisie, fragmentée, doit tisser ses ponts : renforcer les liens locaux, en identifiant les zones vulnérables, en protégeant chacun et en faisant circuler l’information et les ressources ; connecter les acteurs économiques, en partageant savoir-faire et innovation pour que la réussite de l’un profite à tous et que le capital humain devienne un moteur durable de croissance ; et renforcer la cohésion sociale et psychique, en reconnaissant la peur et l’incertitude, pour transformer ces fragilités en actions collectives capables de soutenir le pays face aux crises.
Construire l’arche, ce n’est pas seulement une réponse économique ou politique. C’est un travail psychique collectif : accepter de regarder ce qui déborde, ce qui fissure, ce qui effraie, pour cesser de colmater par des discours et commencer à transformer par du lien. Car un pays ne s’effondre jamais d’un manque de ressources, mais d’un manque de cohérence entre ce qu’il vit, ce qu’il dit et ce qu’il ose devenir.
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