Edgar Morin, le dernier grand passeur de la Méditerranée
La disparition de Edgar Morin, survenue ce samedi à l’âge de 104 ans, marque la fin d’un siècle intellectuel.
Résistant, sociologue, philosophe, théoricien de la complexité, il fut l’un des rares penseurs à avoir traversé plus de huit décennies de débats politiques et culturels sans jamais céder aux dogmatismes.
Son œuvre, fondée sur le dialogue entre les disciplines, les cultures et les peuples, a profondément influencé plusieurs générations d’intellectuels du Sud, notamment en Afrique du Nord.
La relation de Morin avec la Tunisie ne fut ni superficielle ni simplement académique. Dès les années 1960, il fréquente le milieu intellectuelle cosmopolite de Tunis, invité notamment par Jean Duvignaud, alors enseignant à Tunis. Il y noue des amitiés durables avec des intellectuels tunisiens et découvre une Tunisie ouverte, méditerranéenne, à la croisée des héritages arabes, africains et européens. Il évoquera plus tard avec émotion ses séjours à Sidi Bou Saïd et dans le Sud tunisien comme des moments fondateurs de sa réflexion sur la pluralité culturelle.
Des figures de la sociologie tunisienne comme Abdelwahab Bouhdiba, Abdelkader Zghal… ont évolué dans un espace intellectuel où les questions de modernité, d’identité et de dialogue des cultures rejoignaient souvent les préoccupations moriniennes.
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Son influence sur la vie intellectuelle tunisienne fut considérable, bien que souvent discrète. Les travaux de Morin sur la « pensée complexe » ont inspiré plusieurs générations de sociologues, philosophes, pédagogues et chercheurs tunisiens confrontés aux limites des approches idéologiques rigides. Des figures majeures de la sociologie tunisienne comme Abdelwahab Bouhdiba, Abdelkader Zghal ou Khelil Zammiti ont évolué dans un espace intellectuel où les questions de modernité, d’identité et de dialogue des cultures rejoignaient souvent les préoccupations moriniennes. Lors de la remise du Prix Ibn Khaldoun à Tunis en 2015, Morin fut d’ailleurs honoré aux côtés de plusieurs grandes figures tunisiennes des sciences sociales, reconnaissance symbolique de cette proximité intellectuelle.
Après la révolution tunisienne de 2011, il observa avec attention l’expérience démocratique du pays. Contrairement à de nombreux commentateurs occidentaux, il refusait les lectures simplistes du « printemps arabe ». Il préférait parler de « métamorphose », c’est-à-dire d’un processus mêlant continuité et changement, héritage et invention. Pour lui, la Tunisie incarnait la possibilité rare d’articuler droits humains, démocratie, émancipation des femmes et fidélité à une identité culturelle propre.
Opposant précoce à la guerre d’Algérie, défenseur des mouvements de décolonisation, critique des impérialismes comme des autoritarismes, il considérait l’Afrique non comme une périphérie du monde mais comme l’un des lieux où se jouait l’avenir de l’humanité.
Face à la montée des radicalismes religieux et identitaires, Morin défendit constamment l’éducation, la culture et l’esprit critique comme remparts contre le fanatisme. Lors d’une conférence à Tunis en 2016, il appelait à enseigner la compréhension de l’autre, l’acceptation de l’incertitude et la complexité du réel, thèmes devenus centraux dans les débats éducatifs tunisiens contemporains.
Son engagement progressiste dépassait largement la Tunisie. Opposant précoce à la guerre d’Algérie, défenseur des mouvements de décolonisation, critique des impérialismes comme des autoritarismes, il considérait l’Afrique non comme une périphérie du monde mais comme l’un des lieux où se jouait l’avenir de l’humanité.
Jusqu’à ses dernières années, il demeura attentif au devenir de la démocratie tunisienne. En 2023 encore, il s’associait à des intellectuels et défenseurs des droits humains pour alerter sur les risques de régression des libertés dans le pays. Cette fidélité témoigne d’un attachement ancien à la Tunisie et à ses aspirations démocratiques.
Dans un monde fragmenté par les certitudes et les passions identitaires, sa leçon conserve une actualité remarquable : comprendre avant de juger, relier plutôt que séparer, dialoguer plutôt que s’exclure. C’est sans doute là que réside la part la plus durable de son héritage.
Avec Edgar Morin disparaît un intellectuel universel, mais aussi un ami de la Tunisie. Son héritage demeure vivant dans les universités, les centres de recherche, les débats pédagogiques et chez tous ceux qui refusent les explications simplistes pour penser la complexité des sociétés méditerranéennes et africaines. Dans un monde fragmenté par les certitudes et les passions identitaires, sa leçon conserve une actualité remarquable : comprendre avant de juger, relier plutôt que séparer, dialoguer plutôt que s’exclure. C’est sans doute là que réside la part la plus durable de son héritage.
Kamel Grar
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