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Lakhdar Ellala | Souvenir d’un compagnon de lutte

23. Oktober 2026 um 12:45

Hommage à Lakhdar Ellala, ancien leader du mouvement étudiant, de la gauche démocratique, de la société civile et de l’immigration tunisienne en France, décédé, décédé le 20 octobre 2026 et inhumé deux jours plus tard, dans sa ville natale Nefta, un homme qui a profondément marqué la mémoire de toutes celles et ceux qui ont croisé son chemin militant.   

Moncef Ben Slimane *

Nous sommes au début de l’année universitaire, 1972. Après une phase de concertation et de coordination entre les militants, nous avions estimé que le moment décisif était arrivé. Le congrès extraordinaire de l’Union générale des étudiants de Tunisie (Uget) devait se tenir cette année-là, du 3 au 5 février, à la Faculté de droit de Tunis. Des centaines d’étudiants se réunissaient alors en «cercles de discussion» pour débattre de l’avenir de l’Uget, de l’autonomie universitaire et de diverses questions politiques et sociales qui traversaient la société tunisienne.

Le matin du 5 février, alors que nous étions plongés dans nos débats, rassemblés sur l’esplanade de la Faculté de droit, nous aperçûmes au loin, du côté de l’École nationale d’ingénieurs de Tunis (Enit) et de la Faculté des sciences, des fourgons des forces de police en train de se déployer. L’inquiétude et l’agitation gagnèrent progressivement nos rangs.

C’est alors que Lakhdar Ellala monta à la tribune. À ses côtés se tenait Mokhtar Trifi. Dans un discours enflammé, Lakhdar nous encouragea, galvanisa les militants et nous appela à résister. Sa détermination, son courage et sa présence parmi nous donnaient à cet instant une force particulière à notre mobilisation.

Soudain, derrière les bâtiments de la faculté, surgirent un ou deux camions d’où débarquèrent des hommes en civil, armés de matraques. Ils se mirent à nous pourchasser, nous contraignant à quitter les lieux. Mais, à peine avions-nous quitté la Faculté de droit que nous nous retrouvions face aux BOP, les Brigades de l’ordre public, qui nous attendaient pour nous matraquer.

Je me souviens encore de cette fuite, aux côtés de mon camarade Noureddine Belhiba, étudiant francisant. Nous tentions d’échapper aux forces de police en prenant la direction du jardin du Belvédère. Les charges policières furent d’une grande violence et firent de nombreux blessés. Les jours suivants furent marqués par la fermeture des facultés, sur décision gouvernementale, et par la multiplication des arrestations.

Pour ma part, j’avais décidé de ne pas rentrer chez moi, afin d’éviter d’être arrêté. Je trouvai refuge chez mon cousin Mohamed, qui louait un studio. La présence d’un poste de télévision dans son logement me permit de suivre les événements et, notamment, le fameux meeting organisé par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) en soutien au pouvoir. C’est au cours de ce rassemblement que Habib Achour lança cette phrase devenue emblématique : «Eux sont des marxistes, nous, nous sommes bourguibistes.»

Avec le recul, je mesure combien les événements de février 1972 ont marqué toute une génération d’étudiants tunisiens. Parmi les souvenirs les plus vivaces que beaucoup d’entre nous ont conservés de cette période figure celui de Lakhdar Ellala. Il fut l’un des principaux animateurs de ce mouvement et l’une de ses figures les plus marquantes, un homme dont le nom s’imposa comme un symbole de la contestation étudiante.

Son engagement et son rôle dans ces événements furent tels que Radio Tripoli alla jusqu’à annoncer : «En Tunisie, le Zaïm des étudiants, Lakhdar Ellala, a conduit une révolte contre le régime de Bourguiba.» 

C’est ainsi que naquit, parmi ses amis et ses camarades, ce surnom qui ne le quittera plus : le «Zaïm». Au-delà du mot, il y avait la reconnaissance d’un leadership, d’un courage et d’une capacité à entraîner les autres dans les moments les plus difficiles. Ce surnom était aussi le témoignage d’une époque, de nos engagements et des espoirs que nous portions alors.

En évoquant Lakhdar, je ne rends pas seulement hommage à un ancien leader du mouvement étudiant, de la gauche démocratique et de la société civile. Je rends hommage à un ami, à un camarade de lutte et à un homme qui a profondément marqué notre mémoire collective. Son parcours appartient à notre histoire, mais aussi à l’histoire du mouvement étudiant tunisien.

Lakhdar, mon ami, mon camarade, notre Zaïm, tu nous quittes, mais tu ne quittes pas notre mémoire. Paix à ton âme !

* Universitaire et activiste de la société civile.

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Tunisie | Criminalisation de la contestation environnementale à Gabès

23. Oktober 2026 um 09:18

Le collectif Stop Pollution Gabès a dénoncé la condamnation à six mois de prison avec sursis pour des militants anti-pollution dans cette ville côtière et oasienne du sud-est de la Tunisie, suite à une manifestation de 2020 contre les émanations toxiques et polluantes de l’air, du sol et de l’eau de mer d’un complexe chimique implanté dans la région depuis la fin des années 1970.

Les militants écologistes ont été condamnés, le 21 octobre 2026, dans le cadre d’une procédure engagée par le Groupe chimique tunisien (GCT), l’entreprise publique spécialisée dans la fabrication des engrais chimiques au cœur des contestations concernant la pollution industrielle dans la région, considérée par les juges comme partie lésée.

Les faits remontent à 2020, lorsque treize militants avaient participé à un sit-in devant la direction régionale du GCT pour revendiquer le droit à la santé, à un environnement sain et au développement durable.

Parmi les prévenus figure Khayreddine Debaya (au milieu de la photo), membre du collectif Stop Pollution. En mars 2023, douze manifestants avaient été condamnés par contumace à un an de prison, et un treizième à huit mois, pour des faits liés à l’entrave à la liberté de travail. Les personnes concernées avaient par la suite formé opposition. Le verdict intervient à une date symbolique pour Gabès : exactement un an après la grève générale du 21 octobre 2025, marquée par une vaste mobilisation populaire contre la pollution industrielle.

Les protestations avaient éclaté à la suite d’épisodes répétés d’intoxication et de difficultés respiratoires — touchant notamment des élèves —, attribués aux émissions du complexe chimique.

Depuis des décennies, la population de la région dénonce les conséquences environnementales du traitement des phosphates, marquées par des émissions industrielles et des rejets de phosphogypse dans le golfe de Gabès, ce qui suscite de vives inquiétudes quant à la santé publique, à la pêche et à l’écosystème marin.

Malgré les engagements pris par les autorités en vue du démantèlement des unités industrielles polluantes, la situation demeure inchangée. À la veille du verdict, Stop Pollution avait appelé à un rassemblement de solidarité devant le tribunal, dénonçant par ailleurs de nouvelles fuites industrielles ainsi que la remise en service d’installations obsolètes. Le collectif, qui perçoit ces poursuites judiciaires comme une forme de criminalisation de la contestation environnementale, a réitéré sa revendication de démanteler les installations polluantes, tout en annonçant de nouvelles actions de mobilisation pour défendre le droit des habitants de Gabès à vivre dans un environnement sain.

I. B.

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Violence urbaine en France | Les vraies raisons de la colère

23. Oktober 2026 um 07:34

Les images provenant de plusieurs villes de France — voitures brûlées, vitrines brisées et commerçants en pleurs, impuissants face au saccage de leurs boutiques par des hordes de pilleurs — laissent sans voix. Ces scènes de chaos et de désolation, qui ont fait le tour de la planète, tranchent avec l’image de cette «douce France» tant célébrée par Charles Trenet. Qu’est-il arrivé à ce beau pays, pourtant connu mondialement pour son raffinement extrême et la richesse de sa culture ? La France n’est-elle pas la patrie des belles-lettres et de l’art de la table, le berceau des peintres impressionnistes, et sa capitale la référence mondiale de la haute couture et du parfum ?

Adel Zouaoui *

Les scènes de violence extrême impliquant des casseurs cagoulés, qui se sont produites en marge des manifestations lycéennes du 17 octobre — pourtant pacifiques à leurs débuts —, ont frappé de stupeur les médias du monde entier.

Pour expliquer cette vague de violence, les responsables politiques y sont allés chacun de leur propre analyse, dans une tentative de récupérer, à quelques mois de l’élection présidentielle, ce triste et malheureux événement. Si certains représentants de la gauche plurielle critiquent vertement les forces de l’ordre, qu’ils accusent d’avoir provoqué ces affrontements, d’autres sont allés un peu vite en besogne en pointant d’un doigt accusateur les populations issues de l’immigration.

Les biais cognitifs face à la réalité citoyenne

«Il y a un lien entre une immigration massive qui crée des désordres sécuritaires et ce qui s’est passé dimanche. Oui, je le dis et je l’affirme», a déclaré Bruno Retailleau lors d’une conférence de presse.

Une analyse on ne peut plus simpliste, qui tranche avec la complexité de la crise socio-économique actuelle. Elle témoigne, de surcroît, de la mauvaise foi de cette droite conservatrice, toujours prompte à accuser les populations issues de l’immigration de tous les maux auxquels la France est confrontée.

Force est de souligner qu’une telle lecture de ces derniers événements déforme et altère la réalité objective des faits, quand elle ne jette pas de l’huile sur le feu. Les casseurs du 17 octobre, au cas où certains responsables politiques de la droite conservatrice feindraient de l’ignorer, sont bel et bien Français, même si certains d’entre eux sont issus de familles immigrées. Qu’ils se nomment Mohamed, Mamadou ou Jean importe peu : ils sont tous nés en France, sont titulaires d’une carte d’identité française et ont reçu leur première éducation dans des institutions scolaires françaises. La France est leur pays, ils n’en ont pas d’autre, et c’est en France qu’ils passeront toute leur vie.

Le face-à-face des deux France

En fait, les causes de cette violence — condamnable, bien entendu — se trouvent bien ailleurs. Elles résident dans la confrontation silencieuse entre deux France : l’une blanche, dite «de souche», et l’autre, de couleur, d’origine maghrébine, subsaharienne ou asiatique; ou encore, l’une riche, prospère et au pouvoir, et l’autre pauvre, marginalisée et sans voix au chapitre. Et c’est parce qu’elles échouent à se réconcilier que la cocotte-minute explose par moments.

La cause de cet échec est le sentiment, éprouvé par la jeunesse en France, notamment celle d’origine maghrébine et africaine, d’être stigmatisée et malmenée par l’arbitraire d’une société qui ne répond ni à ses besoins, ni à ses espoirs, ni à ses attentes. Cette même société lui demande de s’intégrer tout en lui fermant à double tour les portes de l’insertion sociale. Heureusement que le ridicule ne tue pas.

Bien qu’ils en soient à la troisième, voire à la quatrième génération, la plupart d’entre eux peinent à trouver leur voie. Car décrocher un emploi ou trouver un logement relève d’un véritable chemin de croix lorsqu’on porte un nom à consonance arabe ou africaine. Parqués dans des HLM insalubres, situés dans les banlieues des grandes métropoles où règnent l’ennui et l’oisiveté, ils tentent de survivre au naufrage de leur propre destin. C’est dans ces territoires pathogènes, coupés de ce que devrait être une vie digne de tout être humain, qu’ils se sentent largués, oubliés et poussés à la marge par une xénophobie de plus en plus décomplexée.

Et pourtant, on oublie souvent que, sans la présence de cette immigration, la France ne serait jamais devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les populations maghrébines et africaines ont été largement appelées à participer au développement économique du pays. Ce sont les ouvriers immigrés originaires du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, du Mali, du Sénégal et d’ailleurs qui ont largement contribué à la construction des réseaux routiers, des ponts et des barrages. L’industrie automobile, tout comme la sidérurgie, n’aurait pu se passer de leur travail. Et cela, sans compter leur contribution à l’effort de guerre lors des deux guerres mondiales, sous le drapeau tricolore.

Les vraies racines du mal : le déclin géopolitique

Aujourd’hui encore, les Français d’origine maghrébine et africaine sont présents dans des secteurs à haute valeur ajoutée : ils sont médecins, ingénieurs en informatique, universitaires, scientifiques, écrivains ou sportifs de haut niveau, et participent au rayonnement international de leur pays. Feindre d’ignorer cette réalité, c’est faire preuve d’ingratitude.

Le nœud du problème en France est loin d’être l’immigration ; il est plutôt lié aux grandes mutations qui se produisent à l’échelle mondiale. Il va sans dire que l’épicentre des découvertes scientifiques et de l’innovation technologique se déplace aujourd’hui vers l’Asie, notamment vers la Chine. La France, l’Europe et l’Occident tout entier perdent pied face à ce Léviathan chinois.

Cette nouvelle configuration n’est pas sans conséquences. Son impact se fait de plus en plus sentir à l’échelle internationale, notamment en Afrique. Après avoir longtemps constitué le pré carré de l’Hexagone, le continent est en train de lui échapper. Cette perte d’influence politique prive la France d’un accès privilégié aux richesses et aux matières premières africaines, contribuant ainsi à affaiblir considérablement son économie.

Face à cette nouvelle réalité géopolitique, la droite française tourne le dos aux faits et demeure dans le déni. Elle s’obstine, en revanche, à faire du racisme une méthode, un outil de conquête et un projet politique.

Pour conclure, voter pour les vieilles lubies identitaires et anti-immigration de l’extrême droite aura sans aucun doute de lourdes conséquences. La France en sera encore plus pénalisée. Faut-il alors sonner le tocsin contre ces égarés du nationalisme ? La nation de Voltaire, de Victor Hugo, de Montesquieu et de Tocqueville fera-t-elle preuve de bon sens et de modération ? On le saura très bientôt, dans quelques mois.

* Cadre retraité de la Cité des Sciences à Tunis.

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