Les Houthis s’emparent du détroit de Bab el-Mandeb, le monde retient son souffle
Les Houthis ont avancé vers l’ouest du Yémen, les forces armées du gouvernement internationalement reconnu et soutenues par l’Arabie Saoudite se sont rapidement effondrées et ont battu retraite et les Houthis se sont emparés du détroit de Bab el-Mandeb, voie maritime reliant la mer Rouge au Golfe d’Aden et seule alternative pour contourner le verrouillage du détroit d’Ormuz et pour exporter le pétrole saoudien. Comment ce scénario cauchemardesque a-t-il pu avoir lieu ? Concomitamment, des drones venus d’Irak ont frappé l’oléoduc Est-Ouest saoudien conduisant à sa fermeture. Ces événements n’ont pas uniquement donné des sueurs froides aux Saoudiens mais le monde entier retient son souffle car les conséquences peuvent être désastreuses que ce soit pour l’énergie surtout avec l’arrivée prochaine de l’hiver mais aussi pour le commerce international en général.
Imed Bahri
Dans le Sunday Times, version du week-end du Times, Mark Urban s’est interrogé sur les conséquences pour le monde de l’avancée rapide des Houthis dans l’ouest du Yémen. Il y soutient que l’effondrement soudain des forces soutenues par l’Arabie saoudite au Yémen a engendré un scénario catastrophe, les forces supplétives iraniennes s’emparant du détroit de Bab el-Mandeb et perturbant le commerce mondial du pétrole. La prise de contrôle du détroit de Bab el-Mandeb par les Houthis a déclenché une crise profonde. Compte tenu de l’impasse dans le conflit américano-iranien, cette situation représente des risques importants pour les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et l’économie mondiale.
Un scénario désastreux
Pour les Saoudiens, qui soutiennent depuis longtemps les forces gouvernementales yéménites, le contrôle de cette voie maritime vitale, conjugué à d’autres crises, a créé un scénario désastreux.
La semaine dernière, les Houthis ont lancé des attaques contre des installations énergétiques et des infrastructures civiles saoudiennes, faisant des dizaines de blessés.
Vendredi, le ministère saoudien de l’Énergie a annoncé la fermeture de l’oléoduc reliant l’est et l’ouest du pays, un contournement crucial du détroit d’Ormuz, après une attaque de drones lancée depuis l’Irak. Les alliés de l’Arabie saoudite, des États-Unis au Pakistan, en passant par l’Égypte et la Turquie, se sont abstenus, pour l’instant, de fournir un soutien militaire.
Ce changement soudain d’équilibre des forces est surprenant, d’autant plus que les forces gouvernementales yéménites avaient réalisé des progrès significatifs jusqu’au milieu de la semaine dernière, progressant vers l’ouest du pays. Il est intervenu après un mois marqué par une augmentation notable des exportations de pétrole via le détroit d’Ormuz.
Après une avancée fulgurante en fin de semaine dernière, les forces houthies ont annoncé avoir pris le contrôle de la côte de la mer Rouge, s’assurant ainsi un accès vital via le détroit de Bab el-Mandeb. Mohammed al-Farah, membre du bureau politique houthi, a déclaré sur les réseaux sociaux que «cette victoire devrait être une leçon marquante et un avertissement pour ceux qui comptent encore sur la puissance saoudienne». Il a également menacé de détruire la principale raffinerie de pétrole du royaume, Ras Tanura, en cas de frappes aériennes saoudiennes sur Mocha, le port conquis par les Houthis jeudi lors de leur progression.
S’interrogeant sur la manière dont les Houthis ont réalisé cet exploit et sur sa signification, Urban a souligné que les désaccords entre les factions anti-houthies impliquées dans le conflit, ainsi que les relations tendues entre elles ont joué un rôle important dans les récents développements.
Plus tôt cette année, des avions de combat saoudiens ont bombardé des groupes yéménites alliés aux Émirats arabes unis, contraignant les forces émiraties à se retirer du Yémen. Le groupe houthi a exploité cette situation et contrôle désormais des zones où habitent 75% de la population yéménite alors même que les Zaïdites, le groupe confessionnel auquel appartiennent les Houthis, ne représentent qu’un tiers des 34 millions d’habitants du pays.
Echec de l’Arabie saoudite et des États-Unis
Grâce au soutien militaire et aux conseils des Gardiens de la révolution iraniens, les Houthis ont pu constituer une armée plus importante et plus redoutable. Bien que leurs forces combattantes actives ne dépassent pas 20000 hommes, avec les réserves, ce chiffre atteint plus de 150000, surpassant ainsi les effectifs de l’armée du gouvernement internationalement reconnu.
Compte tenu de la petite taille du pays, les forces gouvernementales, relativement peu nombreuses et souvent légèrement armées, peinent à maintenir leurs positions. Ces derniers jours, assiégées dans les régions désertiques de l’ouest, elles se sont effondrées. Des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des soldats en fuite humiliés alors qu’ils traversent le désert, certains s’arrêtant pour vendre leurs armes au bord de la route. Ailleurs, des factions rivales, se réclamant du même camp, se moquent des soldats qui ont battu retraite.
Selon certains témoignages, les Houthis auraient utilisé un faux message généré par intelligence artificielle, prétendument envoyé par le commandant des forces gouvernementales, ordonnant un retrait général. Ils ont sans aucun doute profité du manque de coordination entre les forces gouvernementales, les Saoudiens et les Américains, ce qui a entraîné un soutien aérien inefficace.
Selon Urban, l’échec de l’Arabie saoudite et des États-Unis ces dernières années à contenir les Houthis est largement dû à leur dépendance à la puissance aérienne et à l’absence de forces terrestres efficaces.
Depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque du Hamas contre Israël, les Houthis ont subi des frappes aériennes israéliennes, britanniques, saoudiennes et américaines. Nombreux sont ceux qui ont remis en question la campagne de bombardements américains de huit semaines l’année dernière, mais celle-ci, conjuguée aux diverses incitations financières offertes par l’Arabie saoudite, a peut-être empêché les Houthis de mettre à exécution leurs menaces répétées de fermer le détroit de Bab el-Mandeb et de paralyser le secteur pétrolier du royaume.
Suite à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran en février, les Houthis sont restés neutres et largement à l’écart de l’escalade du conflit régional.
Cependant, la situation a changé après l’effondrement du mémorandum d’entente américano-iranien en juillet. La République islamique a alors utilisé ses alliés de l’Axe de la résistance pour accroître son influence dans la région en réponse au blocus américain du détroit d’Ormuz.
Les Houthis ont exploité la faiblesse des forces gouvernementales, brisant leur contrôle sur la côte et le détroit de Bab el-Mandeb. Les répercussions de cette situation commencent à se faire sentir sur les prix mondiaux de l’énergie et renforcent la position de l’Iran.
La fermeture de l’oléoduc saoudien aggrave les difficultés tant pour le pays que pour les États-Unis. Cet oléoduc transportait environ 5% de l’approvisionnement mondial en pétrole, selon Reuters. Le prix du pétrole a dépassé les 100 dollars le baril la semaine dernière pour la première fois depuis juillet.
L’Arabie saoudite se trouve confrontée à plusieurs choix difficiles. Ni la Turquie ni le Pakistan ne se sont empressés de fournir une assistance militaire dans le cadre de l’Accord de La Mecque pour la défense conjointe et le ministère saoudien des Affaires étrangères a exclu toute aide de ce type.
L’Iran à la manœuvre
De même, Axios a rapporté vendredi que les États-Unis avaient rejeté une demande saoudienne d’effectuer des frappes aériennes jeudi. Tariq Saleh, commandant de la coalition combattant les Houthis, a déclaré mercredi à CNN que les récentes déclarations concernant un soutien américain n’étaient que des paroles en l’air. Les risques sont désormais manifestes : contrôle des voies maritimes internationales par les Houthis, diminution continue des approvisionnements pétroliers saoudiens, renforcement significatif de l’Iran et reprise des hostilités et de la crise humanitaire au Yémen même.
Une option envisagée est la reconquête de l’île de Perim, qui permettrait de contrôler le détroit de Bab el-Mandeb. L’île est située près des bases américaines de Djibouti, de l’autre côté du détroit.
Selon Urban, cette option est envisageable, mais la probabilité d’un déploiement de troupes américaines sur le territoire yéménite est extrêmement faible.
Les Saoudiens, forts de leur expérience malheureuse lors de leur dernière invasion, sont parfaitement conscients des difficultés opérationnelles sur place. Cependant, la menace qui pèse sur leurs intérêts nationaux vitaux pourrait ne leur laisser d’autre choix. Farea al-Muslimi, de Chatham House à Londres, a déclaré : «Je serais très surpris si les Saoudiens ne lançaient pas une guerre à grande échelle au Yémen dans les plus brefs délais».
Si de nombreux experts estiment qu’il est possible de reconstruire les forces gouvernementales yéménites, voire de rétablir une coopération fructueuse entre les États du Golfe dans ce dossier, cela ne se fera pas rapidement.
Parallèlement, les pressions sur le marché de l’énergie, la hausse des prix des carburants et l’arrivée de l’hiver dans les pays occidentaux influenceront considérablement les décisions des responsables politiques. Les Saoudiens concluront probablement qu’ils doivent faire des concessions à la fois aux Houthis et à l’Iran, ce qui pourrait offrir aux faucons de Téhéran une occasion cruciale de s’opposer au président Trump.
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