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TRIBUNE – Tunisie-Allemagne: de la coopération à la coproduction, le nouveau pacte de souveraineté

31. August 2026 um 12:58


La visite à Tunis du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, intervient dans une séquence particulièrement significative pour les relations tuniso-allemandes. À l’occasion du 70e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, cette visite, comprenant une délégation économique, intervient avec un agenda qui dépasse largement le cadre diplomatique traditionnel : commerce, investissements, chaînes d’approvisionnement, énergie, innovation et coopération technologique.

Ces signaux méritent d’être lus au-delà du calendrier diplomatique. Ils posent une question stratégique à la Tunisie : comment transformer une relation de coopération déjà dense en une relation de coproduction créatrice de valeur, de compétences et de souveraineté ?

La relation industrielle tuniso-allemande constitue déjà un actif considérable. La Tunisie est devenue un maillon des chaînes de valeur européennes, notamment dans les industries mécaniques et électriques et dans les composants automobiles. Pour l’Allemagne, la sécurisation de ces chaînes d’approvisionnement devient d’autant plus importante que les entreprises européennes évoluent dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les ruptures logistiques et la nécessité de rapprocher certaines productions de leurs marchés.

Mais cette interdépendance peut être regardée de deux manières. La première consiste à considérer la Tunisie comme une plateforme compétitive permettant à l’industrie européenne de sécuriser certains approvisionnements. La seconde, plus ambitieuse, consiste à faire de la Tunisie un partenaire industriel capable de monter progressivement dans la chaîne de valeur.

 

Cette interdépendance peut être regardée de deux manières. La première consiste à considérer la Tunisie comme une plateforme compétitive permettant à l’industrie européenne de sécuriser certains approvisionnements.

 

C’est cette deuxième voie qu’il faut désormais privilégier. La souveraineté économique ne signifie pas produire seul ce que l’on peut produire avec les autres. Dans une économie mondiale interdépendante, une telle ambition serait à la fois coûteuse et illusoire. Elle consiste plutôt à disposer de suffisamment de compétences, d’ingénierie et de capacités industrielles pour que l’interdépendance fonctionne dans les deux sens.

Il ne s’agit donc pas de demander à l’Allemagne de renoncer à ses intérêts, ni à la Tunisie de rompre avec ses partenaires historiques. Il s’agit de franchir progressivement les différents étages de la chaîne de valeur : de la production à l’industrialisation, de l’industrialisation à l’ingénierie, puis de l’ingénierie à la recherche, au développement et à la conception. Cette montée en gamme ne se décrète pas. Elle se construit par des investissements, des formations, des partenariats industriels et des projets communs de recherche et développement.

L’Industrie 4.0 comme nouveau terrain de coopération

Cette évolution est d’autant plus nécessaire que l’industrie mondiale change de nature. L’automatisation, l’intelligence artificielle, la robotique, l’analyse des données et la maintenance prédictive redessinent progressivement les chaînes de production.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien de composants peuvent être produits en Tunisie. Elle est de savoir quelle part de l’intelligence industrielle de ces composants peut être conçue, développée et maîtrisée en Tunisie.

C’est ici que le partenariat avec l’Allemagne peut changer d’échelle. Des programmes conjoints de formation, des laboratoires de R&D, des centres d’ingénierie industrielle, des plateformes de test et des projets communs dans l’IA appliquée à l’industrie permettraient de créer une valeur beaucoup plus durable qu’une simple extension de capacités de production.

La Tunisie dispose pour cela d’un atout majeur : son capital humain. La présence de milliers de jeunes Tunisiens en Allemagne constitue un pont naturel entre les deux économies. Ce capital humain ne doit pas être considéré uniquement sous l’angle de la mobilité. Il peut devenir une infrastructure invisible de la coproduction tuniso-allemande.

 

La présence de milliers de jeunes Tunisiens en Allemagne constitue un pont naturel entre les deux économies. Ce capital humain ne doit pas être considéré uniquement sous l’angle de la mobilité.

 

De la fuite des compétences à la circulation des compétences

La mobilité internationale des compétences n’est pas nécessairement une perte pour la Tunisie. Elle le devient lorsque le pays ne parvient pas à organiser les passerelles permettant aux compétences expatriées de continuer à contribuer à son économie. L’objectif ne devrait donc pas être de retenir artificiellement tous les talents, mais de créer les conditions d’une circulation productive des compétences : projets communs, laboratoires de recherche, missions d’expertise, investissements, enseignement, création d’entreprises et réseaux professionnels transnationaux.

Un ingénieur tunisien travaillant en Allemagne peut contribuer à un projet industriel en Tunisie. Un chercheur tunisien installé en Allemagne peut participer à un laboratoire commun à Tunis. Une entreprise allemande peut installer en Tunisie une unité de R&D plutôt qu’une simple unité de production. Une université tunisienne peut développer avec son partenaire allemand des formations directement alignées sur les besoins de l’Industrie 4.0. C’est cette logique qu’il faut encourager.

Le capital humain tunisien à l’étranger ne doit pas être uniquement une perte statistique. Il peut devenir un réseau économique, scientifique et technologique transnational.

L’énergie : ne pas reproduire le modèle de l’exportation brute

Le deuxième grand chantier est énergétique. La coopération autour des énergies renouvelables et des connexions énergétiques méditerranéennes ouvre des perspectives considérables pour les deux pays. Pour la Tunisie, cette perspective est stratégique. Mais elle doit être abordée avec une doctrine claire. Il serait réducteur d’opposer exportation d’énergie verte et souveraineté énergétique. La question n’est pas de choisir entre les deux, mais de déterminer comment les articuler.

Une partie de l’avantage énergétique tunisien doit pouvoir contribuer à réduire le coût et l’empreinte carbone de notre industrie, tandis que l’exportation peut apporter les devises et les investissements nécessaires au financement de cette transformation.

L’énergie verte doit donc devenir non seulement un produit d’exportation, mais également un avantage industriel territorial. Une usine tunisienne capable de produire avec une énergie compétitive et décarbonée devient elle-même un actif stratégique dans les chaînes de valeur européennes.

 

La souveraineté énergétique et l’intégration européenne ne sont donc pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent se renforcer mutuellement, à condition que la Tunisie ne se contente pas de fournir l’énergie,…

 

La souveraineté énergétique et l’intégration européenne ne sont donc pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent se renforcer mutuellement, à condition que la Tunisie ne se contente pas de fournir l’énergie, mais utilise cette énergie pour transformer son propre appareil productif.

De la coopération technologique à la souveraineté numérique

Cette même logique vaut pour le numérique. La future relation tuniso-allemande ne devrait pas seulement porter sur les infrastructures physiques ou les échanges industriels. Elle doit également intégrer la donnée, l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les systèmes numériques industriels.

C’est probablement ici que se trouve l’un des espaces les plus prometteurs de coopération. La Tunisie peut devenir davantage qu’une plateforme industrielle proche de l’Europe. Elle peut devenir une plateforme d’ingénierie et de services technologiques euro-africaine.

L’enjeu est de passer progressivement du « made in Tunisia » au « engineered in Tunisia ». Cette évolution serait particulièrement cohérente avec l’ambition de faire de la Tunisie un trait d’union entre les deux rives de la Méditerranée et entre l’Europe et l’Afrique.

Passer du partenariat au projet

La question décisive sera finalement celle de l’exécution. Une nouvelle ambition tuniso-allemande ne devrait pas se mesurer au nombre de déclarations d’intention ou de protocoles signés, mais au nombre de projets effectivement réalisés.

Quelques objectifs concrets pourraient servir de points de départ : des centres de R&D industriels, des programmes conjoints d’IA appliquée à l’industrie, des formations adaptées aux métiers de demain, des projets d’efficacité énergétique dans les sites industriels tunisiens et des mécanismes permettant aux compétences tunisiennes en Allemagne de participer directement à ces écosystèmes. Ce sont ces réalisations, et non la seule multiplication des accords, qui permettraient de mesurer le passage de la coopération à la coproduction.

Un nouveau contrat de partenariat

La visite de Johann Wadephul intervient donc à un moment où la relation tuniso-allemande peut franchir un nouveau seuil. L’objectif ne devrait plus être uniquement d’attirer davantage d’investissements. Il devrait être de rechercher des investissements qui créent davantage de capacités tunisiennes.

Pas seulement des emplois, mais des compétences. Pas seulement des usines, mais de l’ingénierie. Pas seulement des exportations, mais de la propriété intellectuelle. Pas seulement des infrastructures énergétiques, mais une industrie tunisienne plus compétitive. Pas seulement des mobilités de compétences, mais des réseaux permanents de recherche, d’innovation et de production. C’est à cette condition que la coopération internationale devient une politique de souveraineté.

Devenir plus indispensable

La Tunisie n’a aucun intérêt à opposer souveraineté et ouverture. Dans une économie mondiale interdépendante, la souveraineté absolue est une illusion. La véritable souveraineté consiste à devenir suffisamment compétent, suffisamment utile et suffisamment intégré pour que l’interdépendance fonctionne dans les deux sens. C’est précisément ce que le partenariat avec l’Allemagne peut permettre.

 

La Tunisie recherche davantage d’investissement, de technologie, de débouchés et de montée en gamme. Les intérêts ne sont donc pas opposés. Ils peuvent converger. Mais cette convergence doit désormais produire un nouveau modèle.

 

L’Allemagne recherche des chaînes d’approvisionnement plus résilientes, des partenaires fiables et de nouvelles opportunités énergétiques et industrielles en Méditerranée. La Tunisie recherche davantage d’investissement, de technologie, de débouchés et de montée en gamme. Les intérêts ne sont donc pas opposés. Ils peuvent converger. Mais cette convergence doit désormais produire un nouveau modèle.

La prochaine étape des relations tuniso-allemandes ne devrait pas être simplement de faire davantage ensemble. Elle devrait être de savoir davantage faire ensemble. Car la souveraineté économique du XXIe siècle ne se mesure plus à la capacité de tout produire seul. Elle se mesure à la capacité de coproduire, de maîtriser la technologie, de retenir la valeur et de transformer l’interdépendance en puissance économique.

Passer de la coopération à la coproduction, ce n’est pas tourner le dos à l’Europe. C’est entrer dans la relation euro-africaine avec une ambition nouvelle : ne plus être seulement un partenaire fiable, mais devenir un partenaire à plus forte valeur stratégique.

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Maladies chroniques : le lourd fardeau qui pèse sur les familles tunisiennes

31. August 2026 um 12:02

En Tunisie, les maladies chroniques ne pèsent pas uniquement sur la santé. Elles s’installent aussi dans le budget des ménages, avec des dépenses qui se répètent mois après mois. Consultations, médicaments, analyses, examens et, dans les cas les plus graves, hospitalisations : la prise en charge peut rapidement devenir une charge financière durable.

Dans cet entretien exclusif accordé à L’Économiste Maghrébin, Chokri Arfa, professeur universitaire et expert en économie et financement de la santé, analyse le coût souvent invisible des maladies chroniques et plaide pour un rééquilibrage du système de santé en faveur de la prévention et des soins de première ligne.

Les chiffres donnent la mesure du problème. En 2016, l’hypertension artérielle concernait 29 % des Tunisiens âgés de 15 ans et plus, tandis que le diabète touchait 16 % de cette population. Cinq ans plus tard, en 2021, la dépense directe de santé par personne atteignait environ 397 dinars dans les ménages comptant au moins un membre atteint d’une maladie non transmissible, contre environ 176 dinars dans les autres ménages. Soit une dépense moyenne 2,25 fois plus élevée.

Ce chiffre ne signifie évidemment pas que chaque patient coûte exactement 2,25 fois plus cher. Il traduit toutefois un écart considérable entre les ménages concernés et les autres, dans un pays où les familles supportent déjà directement une part importante des dépenses de santé.

Car contrairement à une affection ponctuelle, une maladie chronique impose une prise en charge dans la durée. Le patient doit consulter régulièrement, effectuer des analyses, suivre son traitement et surveiller son état de santé. Lorsque la maladie est mal contrôlée, le risque de complications augmente, tout comme le recours à des soins plus lourds et plus coûteux.

À mesure que ces pathologies progressent, la pression ne se limite donc plus aux ménages. Elle concerne également la CNAM et les finances publiques. Derrière la question médicale se pose ainsi celle de la soutenabilité du financement de la santé.

Une pression qui risque de s’accentuer

Cette pression pourrait encore s’intensifier avec le vieillissement de la population tunisienne. Selon le RGPH 2024 de l’Institut national de la statistique, les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 16,9 % de la population.

Or, l’avancée en âge s’accompagne généralement d’une augmentation des besoins en soins et d’une prise en charge plus longue. Le système de santé doit donc se préparer à accompagner un nombre croissant de patients vivant avec une ou plusieurs maladies chroniques.

Mais le problème ne réside pas uniquement dans la prévalence de ces maladies. Leur dépistage et leur contrôle restent également insuffisants. Selon la Banque mondiale, seuls 11 % des cas d’hypertension et 14 % des cas de diabète étaient contrôlés.

Le défi est donc double : diagnostiquer plus tôt, mais surtout mieux suivre les patients une fois la maladie identifiée. Une prise en charge régulière au niveau des soins de première ligne pourrait permettre d’éviter que des pathologies souvent contrôlables ne se transforment en complications nécessitant des soins plus complexes.

Cette évolution est d’autant plus importante que certains patients cumulent plusieurs pathologies et ont besoin de traitements et d’un suivi au long cours. Une situation qui alourdit progressivement les dépenses publiques, les coûts supportés par l’assurance maladie et, surtout, les budgets des ménages.

Une facture qui ne s’arrête jamais

Le coût d’une maladie chronique ne se limite pas au prix des médicaments. Il faut également compter les consultations, les analyses, les examens médicaux et les déplacements. Lorsque l’état de santé se dégrade, les hospitalisations et les traitements plus complexes viennent alourdir davantage la facture.

Le niveau de contrôle de la maladie devient alors déterminant. Moins une pathologie est maîtrisée, plus le risque de complications augmente et plus la prise en charge devient coûteuse.

C’est précisément là que la prévention prend toute son importance. Or, selon la Banque mondiale, plus de 80 % des dépenses publiques de santé sont consacrées aux fonctions curatives, contre environ 5 % seulement à la prévention et aux fonctions de santé publique.

Ce déséquilibre pose question. Dépister une maladie à temps et assurer son suivi peut permettre de la contrôler pendant des années. À l’inverse, une prise en charge tardive peut déboucher sur des complications, des hospitalisations et des traitements plus coûteux.

Pour les familles, la différence est très concrète. Même lorsque leurs revenus stagnent, les dépenses liées à la maladie continuent de s’accumuler. Les médicaments constituent à cet égard le principal poste de dépense. Ils représentent plus des deux tiers des paiements directs de santé. En 2021, leur part atteignait 78 % dans le quintile le plus pauvre, contre 64 % dans le quintile le plus riche.

La maladie chronique transforme ainsi une dépense de santé ponctuelle en une charge financière régulière. Et lorsque les médicaments ou les prestations nécessaires ne sont pas disponibles dans le secteur public, le poids se reporte davantage sur les familles, notamment à travers les achats dans les pharmacies privées.

La prévention, un investissement plutôt qu’une dépense

Pour Chokri Arfa, cette situation impose de revoir les priorités. La CNAM ne devrait pas intervenir uniquement lorsque la maladie est déjà installée et que les dépenses ont commencé à s’accumuler. Elle pourrait également jouer un rôle plus actif dans le dépistage, la prévention et le suivi des maladies chroniques.

L’objectif est à la fois sanitaire et économique : éviter aujourd’hui des complications humaines et financières beaucoup plus lourdes demain.

Le renforcement des soins de santé primaires constitue, dans cette perspective, un levier essentiel. Un dépistage plus précoce de l’hypertension et du diabète, associé à un suivi régulier et à une meilleure observance des traitements, pourrait réduire le recours à certaines hospitalisations et à des soins spécialisés qui auraient pu être évités.

L’enjeu devient encore plus important avec le vieillissement de la population et la progression des maladies chroniques. Les parcours de soins s’allongent alors même que le système de santé doit composer avec des contraintes financières importantes.

Le chiffre de 2021 résume à lui seul l’ampleur du défi : la dépense directe de santé par personne était 2,25 fois plus élevée dans les ménages touchés par une maladie non transmissible que dans les autres ménages.

Derrière cette moyenne se cache une réalité beaucoup plus concrète : pour de nombreuses familles, la maladie représente une dépense qui revient chaque mois, parfois pendant des années.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien de Tunisiens vivent avec une maladie chronique. Il faut également s’interroger sur le coût collectif de l’insuffisance du dépistage, du contrôle des maladies et de l’investissement dans la prévention.

La CNAM appelée à changer de rôle

La transformation pourrait également passer par la digitalisation et l’intelligence artificielle. Sous réserve d’un cadre strict de protection des données personnelles, les informations disponibles auprès des structures sanitaires et de la CNAM pourraient contribuer à identifier les profils à risque, orienter le dépistage et améliorer le suivi des patients.

L’objectif serait notamment de mieux anticiper les complications et d’intervenir plus tôt, avant que la situation ne nécessite des soins lourds.

Cette évolution permettrait aussi de faire progressivement passer la CNAM d’un simple rôle de payeur à celui d’acheteur stratégique de soins, capable d’orienter les ressources vers la prévention, la qualité et la continuité des parcours de santé.

Pour le système de santé comme pour les familles, l’enjeu est considérable. En santé, prévenir une complication coûte souvent moins cher que la traiter. Mais le bénéfice de la prévention ne se mesure pas uniquement en dinars : il se mesure aussi en années d’autonomie préservées, en hospitalisations évitées et en familles moins exposées à une charge financière durable.

Prévenir aujourd’hui, c’est donc protéger les familles demain. Pour y parvenir, la Tunisie devra renforcer les soins de première ligne, investir davantage dans le dépistage et la prévention et repenser le rôle de ses mécanismes de financement de la santé.

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