Choc pétrolier : Mouez Soussi alerte sur les risques pour les finances publiques
Choc pétrolier : Mouez Soussi alerte sur les risques pour les finances publiques
Dans un entretien consacré aux conséquences économiques de la flambée des cours du pétrole, expert économiste Mouez Soussi livre une analyse détaillée de l’exposition de la Tunisie à un choc énergétique prolongé, revenant sur les tensions géopolitiques en cours, leurs répercussions budgétaires possibles et les marges de manœuvre dont dispose encore l’État.
L’impact d’un baril à 120 dollars sur le déficit budgétaire
Mouez Soussi a d’abord rappelé que la guerre dans le Golfe et les perturbations du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz avaient fragilisé les approvisionnements énergétiques mondiaux, et que les tensions autour de Bab el-Mandeb élargissaient désormais le risque à un autre passage stratégique. Citant Reuters, il a indiqué que l’avancée des Houthis sur l’île de Périm et les attaques contre les infrastructures saoudiennes accentuaient les menaces sur les voies d’exportation. Il estime qu’aucune stabilisation durable ne pouvait être anticipée à court terme.
Pour la Tunisie, il explique que cette instabilité accroissait la pression sur les réserves en devises et les dépenses de compensation. L’économiste précise que l’enveloppe initiale des subventions énergétiques, selon la loi de finances 2026, s’élevait à 4,993 milliards de dinars, et que l’hypothèse d’un Brent à 63,3 dollars, retenue lors de la préparation du budget, apparaissait désormais dépassée, appelant une réévaluation des besoins de financement.
Pour mesurer cette exposition, il a indiqué avoir simulé trois scénarios — 90, 100 et 120 dollars le baril —, précisant qu’il s’agissait de prix moyens annuels, une pointe passagère ne produisant pas le même effet. S’appuyant sur les données de l’ONEM, selon lesquelles les importations pétrolières et gazières avaient représenté 13,349 milliards de dinars en 2025 pour un Brent moyen de 69,1 dollars, il a retenu une hausse de 9 % des volumes importés en 2026, précisant que cette hypothèse portait sur les importations et non la consommation, celle-ci n’ayant progressé que de 3 % tandis que les ressources nationales avaient reculé de 8 %. Ses calculs supposaient par ailleurs des tarifs intérieurs et un taux de change inchangés.
(Voir Tableau 1)
Tableau 1 — Facture énergétique et subventions simulées en 2026 selon le prix du baril (en milliards de dinars)
| Indicateur — milliards de dinars | Référence 63,3 $ | Scénario 90 $ | Scénario 100 $ | Scénario 120 $ |
| Facture d’importation estimée | 13,33 | 18,95 | 21,06 | 25,27 |
| Surcoût par rapport à la référence | — | 5,62 | 7,73 | 11,94 |
| Enveloppe initiale des subventions | 4,99 | 4,99 | 4,99 | 4,99 |
| Subventions totales simulées sous couverture intégrale du surcoût | 4,99 | 10,62 | 12,72 | 16,93 |
Source : Calcul de l’auteur à partir des données de l’ONEM avec hausse des volumes de 9 % dans les quatre configurations et facture hors électricité importée.
Selon ses chiffres, le surcoût par rapport à la référence budgétaire atteindrait 5,62 milliards de dinars à 90 dollars et 7,73 milliards à 100 dollars, portant les subventions simulées à 10,62 puis 12,72 milliards en cas de couverture intégrale. À 120 dollars, il a indiqué que la facture d’importation grimperait à 25,27 milliards de dinars, avec un surcoût de 11,94 milliards, creusant le déficit d’autant si l’État l’absorbait sans recette nouvelle ni économie ailleurs, les subventions atteignant alors 16,93 milliards, soit près de 3,4 fois l’enveloppe initiale.
Il a toutefois nuancé ces résultats, rappelant qu’ils mesuraient une pression potentielle et non une prévision certaine du déficit. Il a conclu qu’un baril à 120 dollars en moyenne annuelle constituerait un scénario de crise potentiellement chaotique, dont il a dit espérer qu’il ne se réaliserait pas, tout en avertissant qu’une dépréciation du dinar ou un recul supplémentaire de la production nationale aggraverait encore la situation.
Effets sur les réserves en devises et le dinar
Mouez Soussi a expliqué que la hausse des prix énergétiques pesait directement sur les besoins en devises du pays. Citant la BCT du 11 septembre 2026, il a indiqué que les avoirs nets en devises s’établissaient à 25,329 milliards de dinars, soit 99 jours d’importation, un ordre de grandeur qu’il a utilisé pour situer le choc énergétique. En conservant l’hypothèse d’une hausse de 9 % des volumes importés, il a estimé que le surcoût annuel représenterait environ 22 jours d’importation à 90 dollars, 30 jours à 100 dollars et 47 jours à 120 dollars.
(Voir Tableau 2)
Tableau 2 — Surcoût énergétique annuel et équivalent en jours d’importation en 2026
| Indicateur | Baril à 90 $ | Baril à 100 $ | Baril à 120 $ |
| Surcoût par rapport à 63,3 dollars — milliards de dinars | 5,62 | 7,73 | 11,94 |
| Économie brute de devises si le baril était à 63,3 dollars — milliards de dollars¹ | 1,87 | 2,58 | 3,98 |
| Équivalent en jours d’importation² | 22 jours | 30 jours | 47 jours |
Calculs de l’auteur selon les hypothèses de la simulation. ¹ Conversion au taux constant de 3 dinars pour un dollar. ² Conversion des surcoûts en dinars sur la base du rapport entre les réserves et les 99 jours publiés par la BCT ; coût journalier maintenu constant.
Il a précisé qu’un baril à 63,3 dollars permettrait d’éviter des paiements substantiels, tout en avertissant que ces économies restaient brutes. S’agissant du dinar, il a expliqué que la demande supplémentaire de devises, si elle n’était pas compensée, ferait pression sur les réserves et le taux de change, une dépréciation renchérissant à son tour les achats énergétiques. Il a jugé que le scénario à 120 dollars représenterait une pression équivalente à près de la moitié des 99 jours de couverture actuels.
Il a relevé que cette pression se manifestait déjà dans le commerce extérieur : citant l’INS, il a indiqué que le déficit commercial énergétique avait atteint 7,946 milliards de dinars sur les sept premiers mois de 2026, contre 6,037 milliards un an plus tôt, soit une aggravation de 31,6 %, l’énergie représentant 53,1 % du déficit commercial total. Il a précisé que ce déficit déjà constaté ne devait pas être additionné aux surcoûts simulés, au risque de compter deux fois le même choc.
L’État peut-il continuer à absorber le choc sans toucher aux prix à la pompe ?
Selon Mouez Soussi, l’État peut continuer à amortir le choc sans relever les prix à la pompe, mais cette protection a un coût budgétaire croissant, dont la soutenabilité dépend de la durée du renchérissement, des recettes publiques et des financements mobilisables. Sans ressources suffisantes, a-t-il averti, le maintien des tarifs risquerait de se traduire par davantage d’endettement, une réduction d’autres dépenses ou une accumulation d’impayés envers les entreprises énergétiques.
Rappelant les prix actuels — 1,985 dinar le litre pour le gasoil ordinaire, 2,205 dinars pour le gasoil sans soufre et 2,525 dinars pour l’essence super sans plomb, selon l’ONEM —, il a simulé une répercussion intégrale du surcoût d’importation par litre.
(Voir Tableau 3)
Tableau 3 — Prix à la pompe simulés avec répercussion du surcoût pétrolier en 2026
| Carburant — dinars par litre | Tarif actuel | Baril à 90 $ | Baril à 100 $ | Baril à 120 $ |
| Gasoil ordinaire | 1,985 | 2,667 | 2,922 | 3,433 |
| Gasoil sans soufre | 2,205 | 2,889 | 3,146 | 3,658 |
| Essence super sans plomb | 2,525 | 3,186 | 3,434 | 3,929 |
Calculs de l’auteur : prix simulé = tarif actuel + coût d’importation unitaire de 2025 × (prix du scénario − 63,3) / 69,1.
Il a précisé que ces montants correspondaient à la répercussion du seul renchérissement supplémentaire et ne constituaient donc ni des tarifs recommandés ni des prix de suppression totale des subventions. Il a averti qu’une telle révision aurait des coûts économiques et sociaux importants, renchérissant déplacements, transport de marchandises et activités agricoles, avec des effets sur les prix alimentaires et le pouvoir d’achat, les ménages modestes et les petites entreprises étant les plus exposés.
Toutefois, l’expert économiste souligne par ailleurs qu’augmenter les prix à la pompe ne résolvait pas directement la pression sur les devises, les recettes supplémentaires étant perçues en dinars alors que les fournisseurs étrangers doivent être payés en devises : à volumes importés inchangés, la facture extérieure resterait identique. Un allégement réel, selon lui, ne pourrait venir que d’une baisse effective de la consommation et des importations, ce qui suppose d’agir aussi sur l’efficacité énergétique, les transports collectifs et la production nationale.
À partir de quel niveau le choc devient-il dangereux ?
Interrogé sur un éventuel seuil critique, Mouez Soussi a répondu qu’il n’en existait pas de fixe, le risque dépendant autant de la durée du renchérissement que du niveau des prix et des capacités de financement de l’État. Il a rappelé que la vulnérabilité tunisienne était déjà structurelle, le taux d’indépendance énergétique se limitant à 34 % au premier semestre 2026 selon l’ONEM, soit une dépendance de 66 % des besoins.
Il a fait valoir que même à des prix modérés, la facture restait lourde — 13,33 milliards de dinars à 63,3 dollars dans sa simulation — sans que cela supprime le déséquilibre énergétique structurel. Dès 90 dollars, a-t-il insisté, le surcoût de 5,62 milliards de dinars dépasse déjà l’enveloppe initiale des subventions ; il atteindrait 7,73 milliards à 100 dollars et 11,94 milliards à 120 dollars. Le danger, selon lui, se concrétise lorsque l’absorption de ces montants impose de réduire des dépenses essentielles, d’accumuler des impayés ou de recourir à un endettement difficilement soutenable.
Il a rappelé que la Tunisie devait simultanément régler sa facture énergétique et honorer le service de sa dette extérieure, ce qui réduit d’autant les capacités de financement disponibles pour l’investissement et les services publics. Il a conclu qu’attendre un baril à 120 dollars pour juger la situation dangereuse serait une erreur, la pression étant déjà considérable dès 90 dollars de moyenne annuelle, tout en réaffirmant qu’un scénario à 120 dollars constituerait une crise particulièrement sévère qu’il espère voir évitée.
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