Les scandales financiers de la famille Trump
Quelques jours avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, une société d’investissement contrôlée par un membre éminent de la famille régnante des Émirats arabes unis a secrètement conclu un accord pour acquérir près de la moitié d’une start-up de cryptomonnaie fondée par la famille Trump pour la somme de 500 millions de dollars. Sous n’importe quel autre président, un tel deal –révélé par le Wall Street Journal– aurait provoqué un véritable séisme politique à Washington. Il aurait déclenché des appels à des enquêtes parlementaires, des auditions télévisées et des mois de gestion de crise.
Imed Bahri
Mohamad Bazzi, professeur de journalisme à l’Université de New York, qui a analysé dans les colonnes du Guardian ce scandale, estime que ce dernier exemple de corruption impliquant le vénal président américain et les entreprises de sa famille est passé presque inaperçu car relégué au second plan par la tentaculaire affaire Epstein qui domine l’actualité ainsi que le flux d’informations incessant dominé par les actions et les déclarations de Trump.
Bazzi considère que c’est scandale mérite toute notre attention : un accord d’un demi-milliard de dollars avec un responsable étranger, conclu dans l’ombre de l’investiture de Trump, qui a directement enrichi le président et sa famille.
L’accord qui a permis aux Émirats arabes unis d’acquérir 49% des parts de World Liberty Financial, une société de cryptomonnaies fondée par la famille Trump et leurs proches à l’automne 2024 en pleine campagne présidentielle, a bénéficié du soutien du cheikh Tahnoun ben Zayed Al Nahyan, l’une des personnalités les plus influentes des Émirats.
Surnommé The Spy Cheikh (le cheikh espion) et ne se séparant jamais se ses lunettes noires, Tahnoun est le frère du président des Émirats et occupe le poste de conseiller à la sécurité nationale. Il supervise également l’un des plus grands empires d’investissement au monde, dirigeant deux fonds souverains à Abou Dhabi dont les actifs combinés s’élèvent à 1 500 milliards de dollars, ainsi que la société d’intelligence artificielle G42.
La présidence comme source de revenus
Il est fastidieux de recenser toutes les manières dont Trump a transformé la présidence en source de revenus et l’a utilisée à des fins personnelles durant son second mandat.
La Trump Organization, dirigée par les fils du président, a négocié des transactions immobilières à l’étranger se chiffrant en milliards de dollars, certaines impliquant des sociétés privées soutenues par les gouvernements des trois pays arabes producteurs de pétrole les plus riches : l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats.
En mai, alors que Trump se préparait à un voyage au Moyen-Orient, le gouvernement qatari lui a fait don d’un luxueux Boeing 737 d’une valeur de 400 millions de dollars, actuellement en cours d’aménagement par l’armée américaine pour servir d’avion présidentiel à Trump. Il s’agit peut-être du cadeau le plus onéreux jamais offert par un gouvernement étranger aux États-Unis. Trump a déclaré que l’avion serait transféré à sa bibliothèque présidentielle lorsqu’il quittera ses fonctions en 2029, ce qui signifie qu’il pourrait continuer à l’utiliser après son départ de la Maison-Blanche.
Fin mai, le président a offert un dîner privé dans son club de golf de Virginie aux 220 plus importants acheteurs de sa cryptomonnaie dérivée, appelée $Trump. Cette cryptomonnaie, sans valeur intrinsèque, est liée à une blague ou une mascotte trouvée sur Internet. Les 25 premiers acheteurs de ce concours de cryptomonnaies ont été invités à une réception VIP en compagnie de Trump et à une visite de la Maison Blanche.
Au total, la famille Trump a engrangé environ 148 millions de dollars grâce à ce concours, provenant principalement d’acheteurs étrangers ou anonymes. Le plus gros dépensier était Justin Sun, un milliardaire chinois spécialisé dans les cryptomonnaies, qui a acheté pour plus de 20 millions de dollars de $Trump.
En février 2025, quelques semaines après l’entrée en fonction de Trump, la Securities and Exchange Commission a suspendu une procédure civile pour fraude engagée contre Sun en 2023, ce qui a suscité des accusations de favoritisme à son encontre, car il avait investi 75 millions de dollars dans un autre projet de cryptomonnaie de la famille Trump. Un porte-parole de Sun a déclaré qu’il n’avait «ni demandé de traitement de faveur, ni conditionné son activité commerciale à des décisions réglementaires».
Des conflits d’intérêt à la pelle
Malgré l’ampleur des conflits d’intérêts entourant Trump au cours de l’année écoulée, l’accord de 500 millions de dollars impliquant World Liberty et le cheikh Tahnoun constitue, selon le Wall Street Journal, «le seul cas connu d’un responsable gouvernemental étranger ayant acquis une participation significative dans une entreprise appartenant à Trump après son élection».
En mêlant sa fortune personnelle aux familles régnantes du Golfe, Trump a compromis sa capacité –et celle de toute son administration– à négocier une politique étrangère indépendante et à agir en médiateur impartial. Comment Washington peut-il exercer une pression crédible sur les Émirats concernant leur rôle dans l’exacerbation de la guerre civile au Soudan, alors que le conseiller à la sécurité nationale des Émirats est un partenaire commercial du président américain ?
Depuis une dizaine d’années, cheikh Tahnoun mène les négociations de politique étrangère avec les États-Unis sur des questions majeures, notamment la lutte contre le terrorisme, les investissements financiers et l’accès des Émirats aux technologies informatiques de pointe. En mars 2025, lors de sa visite à Washington, il a rencontré Trump et a bénéficié d’un accès privilégié aux hauts responsables de l’administration ainsi qu’à un dîner à la Maison-Blanche, des privilèges habituellement réservés aux chefs d’État en visite officielle. Le public ignorait l’accord secret que la société d’investissement de Tahnoun avait signé deux mois auparavant avec une entreprise de cryptomonnaies appartenant à la famille Trump.
Ces révélations soulignent également pourquoi l’incursion de Trump dans les cryptomonnaies est devenue le moyen le plus lucratif –et le plus risqué– de tirer profit de sa présidence. Depuis son premier mandat, l’empire commercial de sa famille s’est considérablement étendu, dépassant largement le cadre d’un conglomérat immobilier où le nom Trump est associé à des hôtels, des complexes de golf et des tours résidentielles à travers le monde. Il englobe désormais des plateformes médiatiques comme TruthSocial et divers projets liés aux cryptomonnaies.
Selon Bloomberg, la famille Trump a engrangé environ 1,4 milliard de dollars grâce à ces projets l’an dernier, soit environ un cinquième de sa fortune estimée à 6,8 milliards de dollars.
Ces investissements dans les cryptomonnaies permettent à Trump et à sa famille de lever des centaines de millions de dollars auprès d’investisseurs étrangers et de responsables gouvernementaux qui, en temps normal, hésiteraient à transférer des fonds à un homme politique américain.
Trump ne se contente pas de s’enrichir grâce à sa présidence, il s’est également aventuré dans un secteur gangrené par la fraude et le manque de transparence. Quelques mois après son retour au pouvoir, son administration a commencé à assouplir la réglementation du secteur et a ordonné au Département de la Justice de dissoudre une unité nationale chargée d’enquêter sur la fraude aux cryptomonnaies, créée en 2022 sous l’administration Biden.
Si l’investissement de 500 millions de dollars dans World Liberty Financial l’an dernier a été une opération lucrative pour Trump et sa famille, il n’avait aucun sens financier pour le cheikh Tahnoun, qui a orchestré cet investissement dans une toute nouvelle entreprise de cryptomonnaies peu active avant l’arrivée de Trump au pouvoir. Alors, qu’ont obtenu les Émirats en retour ?
Il semble que la monarchie autoritaire ait mis la main sur les clés de l’avenir de l’intelligence artificielle. L’investissement secret de Tahnoun était l’un des deux accords majeurs conclus l’an dernier entre la branche cryptomonnaies de la famille Trump et le gouvernement des Émirats. Lors d’une conférence sur les cryptomonnaies à Dubaï en mai, Eric Trump, fils du président, et son associé Zach Witkoff (fils de Steve Witkoff, envoyé spécial du président pour le Moyen-Orient), ont annoncé que MGX, société également dirigée par Tahnoun, investirait 2 milliards de dollars via un stablecoin émis par World Liberty. Un stablecoin est une cryptomonnaie dont le cours est fixe à un dollar, et l’accord avec MGX pourrait générer des dizaines de millions de dollars d’intérêts par an pour le président et sa famille.
Lors de cette conférence, Zach Witkoff a présenté cet investissement comme un vote de confiance envers World Liberty, une jeune entreprise technologique, sans toutefois révéler que les deux sociétés partagent d’importants investisseurs et que certains de leurs dirigeants sont également à la tête des deux entreprises. Un précédent investissement de 500 millions de dollars de Tahnoun lui a permis de nommer deux membres au conseil d’administration de World Liberty, les mêmes personnes qui siègent également au conseil d’administration de MGX, selon une enquête du Wall Street Journal.
Deux semaines seulement après l’investissement de 2 milliards de dollars de MGX dans la société de cryptomonnaies de la famille Trump, l’administration Trump a autorisé les Émirats à acquérir des centaines de milliers de puces informatiques de pointe, essentielles au développement de l’intelligence artificielle. Ces puces sont fabriquées par des entreprises américaines, principalement Nvidia. L’administration Biden avait imposé des restrictions sur le nombre de puces que certains pays étrangers pouvaient acheter, craignant un détournement de cette technologie. Cependant, Trump a levé ces restrictions.
Deux sénateurs démocrates membres de la commission des finances du Sénat ont demandé, vendredi 13 février 2026, au secrétaire au Trésor Scott Bessent d’évaluer les éventuelles implications pour la sécurité nationale de l’acquisition, par le conseiller à la sécurité nationale des Émirats, de cette participation à hauteur de 500 millions de dollars dans la société de cryptomonnaies appartenant à la famille Trump. À signaler que Donald Trump et Steve Witkoff sont membres honoraires de cette société.
Pour une enquête impartiale et indépendante
Les sénateurs Elizabeth Warren et Andy Kim ont demandé à M. Bessent, en sa qualité de secrétaire au Trésor est président du Comité sur les investissements étrangers aux États-Unis (CFIUS), de déterminer si le CFIUS devait examiner la participation de 49% des Émirats dans World Liberty Financial et de mener une enquête approfondie, impartiale et indépendante s’il le jugeait nécessaire.
Dans une lettre, les sénateurs lui ont demandé de répondre à plusieurs questions concernant cette transaction avant le 5 mars, notamment si le CFIUS avait mené un examen de l’opération ou formulé des recommandations à ce sujet au président républicain Donald Trump.
«Cette transaction soulève d’importantes préoccupations en matière de sécurité nationale», ont écrit les sénateurs.
Le département du Trésor n’a pas encore commenté cette lettre. Comme si l’affaire ne revêtait aucune importance. Des présidents américains avaient été poussés vers la sortie pour beaucoup moins que cela.
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