Tunisie – Le pari de l’accélération économique
Le conflit en Iran constitue une guerre économique qui perturbe profondément les marchés de l’énergie ainsi que ceux des produits dérivés du pétrole et du gaz, notamment les plastiques et les engrais chimiques. L’ensemble des économies mondiales est affecté, y compris la Tunisie. L’ampleur de l’impact dépendra de la durée du conflit : s’il se prolonge, il entraînera sans doute une stagflation mondiale, combinant une inflation liée à la hausse des prix énergétiques et une stagnation économique.
Pour avoir une idée plus précise sur l’ampleur des répercussions sur l’économie tunisienne, nous avons interrogé un certain nombre d’experts de la place. Loin d’être alarmiste, leur conclusion devrait toutefois faire réagir décideurs et autres chefs d’entreprise.
Pour la Tunisie, soulignent-ils d’emblée, les effets de la guerre, opposant les États-Unis et Israël, d’une part, et l’Iran, de l’autre, se manifestent déjà à deux niveaux. D’abord, sur le plan des finances publiques, un prix du pétrole autour de 100 dollars le baril, contre 63 dollars retenus dans le budget, génère forcément un surcoût des subventions énergétiques, aggravant le déficit budgétaire, les besoins de financement et l’inflation.
Sur le plan extérieur, les déficits énergétiques représentant 60 % du déficit commercial, toute hausse des prix accentue le déséquilibre de la balance courante et augmente les besoins en devises, au risque d’entamer les réserves et de fragiliser les importations essentielles (alimentaires, équipements et autres), notent-ils. Dans ce contexte, nos interlocuteurs sont d’accord pour souligner que le recours aux financements internationaux apparaît pertinent, notamment via l’enveloppe de 70 milliards de dollars prévue par la Banque mondiale pour venir en aide aux pays fragilisés par la hausse du prix du pétrole, ce qui suppose la préparation (par la Tunisie) d’un dossier solide afin d’en bénéficier.
Trois leviers stratégiques immédiatement mobilisables
Il est impérieux de mettre en place trois leviers stratégiques immédiatement mobilisables, comme nous le confirment nos analystes. Le premier levier consiste à positionner la Tunisie comme “hub logistique maritime régional“. En effet, « les perturbations des circuits d’approvisionnement mondiaux, liées notamment à la fermeture du détroit d’Ormuz (20 % des flux mondiaux de gaz) et aux dommages subis par les installations qataries de gaz naturel liquéfié, poussent les armateurs à rechercher des alternatives en Méditerranée ».
Grâce à sa position centrale, à son capital humain et à sa base industrielle, la Tunisie dispose d’atouts significatifs. Dans ce cadre, le projet du port en eaux profondes d’Enfidha, dont les terrains sont expropriés et la maturité technique établie, repose sur trois axes : construction et financement avec des partenaires étrangers, attraction d’armateurs déjà intéressés via des négociations ciblées, et gestion confiée à des opérateurs spécialisés capables d’optimiser délais, coûts et performance, confirment-ils. Sa mise en œuvre peut être rapide sous réserve de décisions stratégiques claires et d’un partenariat public-privé garantissant une exploitation durable.
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Le deuxième levier consiste en l’accélération de la transition vers l’énergie solaire afin de réduire la dépendance aux importations de pétrole et de gaz. En effet, le coût du kilowattheure solaire est désormais inférieur à celui des énergies fossiles ; un avantage qui devrait s’accentuer. Malgré un objectif de 35 % de production électrique d’origine solaire, le rythme reste cependant insuffisant. Mais pour ce faire, des mesures rapides doivent être mises en place, en levant les contraintes réglementaires, en résolvant les blocages entre opérateurs privés et STEG, en renforçant la gouvernance du secteur et en envisageant la création d’une agence dédiée. Ces ajustements permettraient d’atteindre, voire de dépasser, cet objectif, en intégrant des solutions de stockage déjà disponibles.
Et ce n’est pas tout. Cette dynamique inclut également le développement du véhicule électrique comme stratégie nationale : déploiement accéléré de bornes de recharge via des partenariats public/privé, instauration d’un quota de véhicules électriques dans les importations en fonction de l’ambition du pays, et coopération avec la Chine – laquelle cherche des débouchés alternatifs au marché européen. La Tunisie pourrait alors offrir un marché local et un accès à l’Europe grâce à son accord de libre-échange, tout en s’appuyant sur sa base industrielle, notamment la filière câblerie automobile très développée, pour accueillir des unités de production, à l’image d’expériences menées en Égypte et au Maroc, expliquent nos interlocuteurs.
Accélérer plutôt que réinventer : une question d’exécution
Quant au troisième et dernier levier, il concerne la relance de la filière phosphate. Alors que la région du Golfe fournit 30 % des besoins mondiaux en engrais, essentiels à la production alimentaire, les tensions actuelles ouvrent une opportunité pour la Tunisie, riche en ressources et en savoir-faire technique, illustré par l’expertise d’ingénieurs ayant contribué à des projets industriels internationaux depuis les années 1980. La remise en activité des sites miniers permettrait aussi d’accroître les recettes fiscales, de créer des emplois dans les régions concernées et d’améliorer la balance courante grâce aux exportations.
In fine, toutes ces orientations et bien d’autres s’inscrivent dans une logique d’accélération économique : les projets existent déjà et sont encadrés juridiquement. « L’enjeu réside dans la levée des blocages, l’adaptation des contraintes réglementaires et l’accélération de leur mise en œuvre autour de trois priorités — hub logistique maritime, autonomie énergétique solaire et exportation de phosphate ». Pour ce faire, la Tunisie se doit de mettre en place une « loi d’accélération économique ».
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