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L’impérialisme du XXIe siècle ou le nouveau primitivisme des puissances

06. Januar 2026 um 10:20

Depuis quelques années, une théorie séduisante mais pernicieuse émerge dans certains cercles stratégiques occidentaux : la «Théorie Donroe» (1), qui postule que certains États ou régions, en raison de facteurs culturels, historiques ou religieux structurels, seraient «incapables» d’accéder à une démocratie stable ou à une souveraineté pleine sans supervision extérieure. Présentée comme un réalisme géopolitique éclairé, cette théorie n’est en réalité qu’un habillage savant d’un vieux réflexe colonial : le «déni d’égalité politique universelle». L’affaire du Venezuela, avec la tentative de renversement reconnu par une partie de la communauté internationale, en est une illustration flagrante, mais on en trouve les prémisses dans les discours sur le Monde arabe, l’Afrique ou l’Asie centrale.

Abdelhamid Larguèche *

I. Les présupposés philosophiques d’une régression 

La Théorie Donroe repose sur trois piliers philosophiques malsains :

1. Le culturalisme déterministe qui essentialise les peuples et les cultures, leur assignant une trajectoire politique fixe. Comme le soulignait déjà Emmanuel Todd dans ‘‘Après l’empire’’, cette tendance à figer les civilisations est un symptôme de l’affaiblissement de l’Occident, qui, ne parvenant plus à imposer son modèle par la simple force, le fait désormais par le discours de l’«incapacité native». Ce déterminisme nie la possibilité de l’événement politique – au sens d’Alain Badiou, c’est-à-dire de la rupture historique par laquelle un peuple invente sa propre forme d’émancipation.

2. L’universalisme asymétrique : sous couvert de défendre des valeurs universelles (démocratie, droits humains), cette théorie en réserve l’application aux seuls peuples «éligibles», jugés selon des critères opaques définis par les puissances dominantes. Badiou y verrait une «trahison de l’idée même d’universalité» : l’universel ne se décrète pas depuis un centre, il se conquiert dans la singularité des luttes.

3. La négation de la souveraineté comme concept vide :  pour les tenants de la Théorie Donroe, la souveraineté des États «faillis» ou «immatures» serait un concept dépassé, justifiant des interventions sous formes variées : ingérences humanitaires, sanctions ciblées, soutien à des oppositions, jusqu’à la reconnaissance de présidents autoproclamés. Cette posture revient à «institutionnaliser l’état d’exception géopolitique».

II- L’application géopolitique : un impérialisme de l’urgence permanente

Sur le terrain, la Théorie Donroe sert à légitimer une gamme d’actions qui violent le droit international tout en prétendant le servir :

– «La délégitimation systématique» : tout régime qui résiste à l’alignement géopolitique occidental est progressivement étiqueté comme «illégitime», «autoritaire» ou «défaillant». Le Venezuela de Maduro, la Syrie d’Assad, ou encore la Biélorussie de Loukachenko deviennent ainsi des cibles désignées, non pas nécessairement pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils «symbolisent» : une résistance à l’ordre libéral-atlantiste.

– L’ingérence comme norme : le «droit d’ingérence» mute en «devoir d’ingérence» pour les États «responsables». Cette logique a été poussée à son paroxysme dans la tentative de changement de régime au Venezuela en 2019, où les États-Unis et plusieurs alliés ont reconnu un président parallèle sans élection, au nom de la «restauration démocratique».

– La criminalisation de la résistance : tout État qui défend sa souveraineté face à ces pressions est accusé de «nationalisme déviant» ou de «populisme rétrograde». La Théorie Donroe fournit ainsi un lexique commode pour diaboliser la résistance à l’hégémonie.

III- Les conséquences : un monde moins stable, moins libre, moins juste 

L’application de cette théorie produit des effets contraires à ses prétentions :

1. Destabilisation régionale : les interventions menées au nom du «salut démocratique» génèrent souvent du chaos, des guerres civiles et des flux migratoires. L’exemple libyen, après 2011, est une tragique démonstration de ce scénario.

2. Renforcement des régimes autoritaires :  sous la menace permanente d’une ingérence, les régimes ciblés se durcissent, mobilisent le nationalisme comme bouclier et répriment toute opposition interne perçue comme une «cinquième colonne».

3. Érosion de l’ordre international : en sapant le principe de souveraineté, pilier de la Charte de l’Onu, cette théorie ouvre la voie à un monde de puissances rivales où chaque bloc justifiera ses ingérences par sa propre «exception». Nous risquons de basculer dans une «jungle normative», où le droit n’est plus que l’instrument du plus fort.

4. Trahison des peuples :  en niant aux peuples leur capacité à écrire leur propre histoire, on les infantilise et on étouffe dans l’œuf les véritables mouvements d’émancipation locaux, qui ne sauraient être réduits à une imitation du modèle occidental.

IV- Pour un universalisme de l’émancipation, contre un universalisme de la tutelle 

Il est urgent d’opposer à la Théorie Donroe une autre vision du monde, fondée sur :

– L’égalité politique inconditionnelle :  tout peuple, quelle que soit sa culture ou son histoire, est présumé capable de se gouverner et de choisir son destin. C’est le principe de base de l’auto-détermination.

– La non-ingérence comme éthique minimale : le respect scrupuleux de la souveraineté n’est pas un relativisme moral, mais la condition nécessaire pour que les changements soient durables et légitimes.

– La solidarité des luttes singulières : plutôt que d’imposer un modèle, il s’agit de soutenir les forces progressistes et démocratiques «là où elles émergent», à leur rythme et selon leurs modalités propres, comme le suggère une lecture attentive de Badiou sur l’«idée» et de Todd sur la nécessaire «décentralisation du monde».

– «Un multilatéralisme authentique» :  refonder les institutions internationales pour qu’elles ne soient plus le lieu où les puissances légitiment leurs interventions, mais l’espace où se construisent des compromis entre égaux.

V- Refuser le primitivisme savant 

La Théorie Donroe est un retour en arrière masqué en avancée conceptuelle. Sous des atours scientifiques, elle réactive le vieux mythe de la «mission civilisatrice». Face à cela, la tâche de la pensée critique est de démasquer cette fiction et de rappeler, avec force, que «la liberté ne s’exporte pas, elle se conquiert de l’intérieur»

Le Venezuela, comme d’autres pays pris dans l’étau de ces théories, nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : un peuple n’a pas besoin de tuteurs pour être libre ; il a besoin de respect, de temps et du droit à l’expérimentation politique – y compris celui de se tromper et de se corriger lui-même. 

C’est seulement en renonçant à cette arrogance théorique que nous pourrons espérer construire un monde commun, où la diversité des chemins ne sera plus perçue comme une menace, mais comme la richesse de l’humanité politique en mouvement.

* Historien.

1- Le terme «Théorie Donroe» est une construction fictive vulgarisée par les médias, utile pour critiquer un courant de pensée réel qui, sous divers noms et formes, a justifié l’ingérence, l’interventionnisme et le déni de souveraineté au nom de la démocratie, de la stabilité ou des droits humains ou tout simplement des intérêts stratégiques. Cette théorie de Monroe née aux USA en 1823, revient en force sous une version nouvelle.

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