PCF et Maghreb | Radicalisme d’apparat et rendez-vous manqué
Fondé en 1920, le Parti communiste français (PCF) se présentait comme la force radicale capable de porter la révolution et de combattre l’impérialisme. Mais lorsque le parti se tourne vers le Maghreb français, son idéal se heurte à la réalité du terrain et à la complexité des sociétés locales. L’historien Chokri Ben Fradj retrace dans son dernier ouvrage, ‘‘Le Parti communiste français face à la question coloniale : le cas du Maghreb – Militantisme politique et errance idéologique entre deux rives 1920-1939’’, les espoirs, les erreurs et les limites d’un engagement qui restera marqué par un rendez-vous manqué avec les nationalistes maghrébins.
Djamal Guettala
Dès ses débuts, le PCF se définit par un radicalisme affirmé. Inspiré par la Révolution russe et l’Internationale communiste, il prône la révolution prolétarienne et rejette le patriotisme comme incompatible avec la solidarité internationale. La démocratie parlementaire bourgeoise est critiquée, jugée illusoire et oppressive.
Dans cette logique, le Maghreb devient un «laboratoire» où la révolution pourrait s’ancrer avant même la métropole. Le PCF cherche à organiser les masses coloniales, soutenir la lutte anticoloniale et s’imposer comme leader sur le terrain. Pour ce faire, il s’appuie sur des militants européens et maghrébins partageant un même idéal révolutionnaire.
Incohérences et limites
Mais la réalité est vite plus complexe. Répression, manque de moyens et méconnaissance des sociétés locales freinent l’action du parti. Les nationalistes maghrébins, bien qu’ayant des affinités idéologiques, déplorent l’absence d’un dialogue stratégique et d’une alliance durable. Chokri Ben Fradj parle d’«errance idéologique» : le parti peine à adapter ses principes universels aux réalités locales.
L’histoire du PCF au Maghreb illustre la difficulté de concilier audace et efficacité. Les militants européens ont souvent considéré les populations locales comme une masse à encadrer, tandis que les nationalistes revendiquaient d’être entendus dans leurs priorités. Les malentendus se multiplient, limitant l’impact des initiatives communistes malgré l’énergie et l’enthousiasme des militants.
L’arrivée du Front populaire en 1934 change les priorités. La lutte antifasciste devient centrale, reléguant l’anticolonialisme au second plan. La proposition Blum-Viollette, qui offre la citoyenneté à quelques milliers d’Algériens, illustre ces tensions : le PCF critique certaines mesures réformistes mais collabore ponctuellement avec radicaux et socialistes.
À cela s’ajoutent des contraintes externes : répression coloniale, faiblesse des moyens humains et matériels. Ces facteurs, combinés aux divisions internes et à la méconnaissance des cultures locales, compromettent la capacité du PCF à créer une véritable alliance avec les nationalistes maghrébins.
Leçons d’un rendez-vous manqué
Pour Chokri Ben Fradj, l’histoire du PCF au Maghreb est celle d’un rendez-vous manqué. Les ambitions et le dévouement des militants se heurtent aux malentendus, rivalités et priorités divergentes. Les nationalistes maghrébins n’ont pas rejeté totalement le parti, mais l’absence d’un dialogue authentique et d’une stratégie commune a empêché la réussite des objectifs communs.
L’ouvrage dépasse l’analyse historique. Il montre que même des idéologies radicales peuvent se heurter à des réalités sociales et culturelles complexes. La leçon est claire : un engagement politique durable exige audace, stratégie et compréhension mutuelle.
Publié aux Éditions L’Harmattan le 4 septembre 2025 dans la collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes, l’ouvrage s’adresse aux historiens, étudiants et lecteurs curieux de la mémoire coloniale et des dynamiques révolutionnaires en Méditerranée.
Chokri Ben Fradj est historien et ancien enseignant-chercheur à l’université de Tunis. Titulaire d’un doctorat en histoire contemporaine du XXe siècle consacré à l’itinéraire de l’immigration maghrébine en France avant la Seconde Guerre mondiale, il est également l’auteur d’études sur la laïcité en milieu colonial et l’histoire de l’olivier et de l’oléiculture en Tunisie.
Avec ce livre, il propose une plongée passionnante dans les ambitions et limites du PCF au Maghreb, rappelant que l’histoire aurait pu prendre un autre cours si l’écoute et la compréhension mutuelle avaient prévalu.
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