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Carnets Scandinaves (5) : Dans le train du retour

24. August 2026 um 11:29

J’ai repéré deux bars irlandais « Sir Winston » et le « Wild Rover ». Je reviens dans les parages, l’ambiance y est plutôt tiède et malgré des bières alléchantes, je passe mon chemin. J’aurais bien voulu m’y encanailler mais les prix sont horriblement chers. Je finis par me rabattre sur une bouteille de Doctor Pepper achetée chez l’épicier du coin, un 7/11 qui apparemment ne ferme pas de la nuit. J’ai une longue histoire d’amour avec ce docteur moustachu et le soda qu’il a concocté en 1885. Je bois avec plaisir et presse un peu le pas dans le réseau de rues qui peu à peu se vident.

Un autre bistrot irlandais, « The Dubliner », me fait de l’œil. Vais-je me laisser tenter malgré le temps qui m’est compté ? Je préfère poursuivre mon chemin dans cette ville dont je ne sais presque rien. La bière attendra des heures moins intenses et peut-être, un jour prochain, me sera-t-il donné de savourer une Guiness à Dublin.

Dans le train du retour. La boucle est presque bouclée et il ne me restera bientôt que quelques heures à passer à Copenhague avant de rallier Paris puis Tunis. Souvent, ce voyage scandinave a ressemblé à une course contre la montre. Chaque minute était précieuse même au cœur de toutes ces nuits duelles puisque le jour ne fléchissait presque jamais.

Le convoi vient de s’ébranler. Oslo qui rime avec solo est maintenant derrière moi. Un dernier regard sur la ville et ses banlieues alors que le train prend de la vitesse. J’ai l’esprit déjà ailleurs mais je continue à savourer ces vingt-quatre heures de veille et d’éveil qui m’ont rappelé mes premiers voyages à Prague, Amsterdam ou Helsinki. Certains de ces souvenirs ont presque cinquante ans et sont habités par les bruissements d’un temps révolu.

D’autres bribes de mémoire remontent depuis le début de ce voyage en train qui me rappelle un livre de Michel Butor et un autre d’Alain Rondeau.

Je me sens à l’image d’un personnage qui se serait échappé d’un roman pour en vivre un autre. Depuis le début, je n’ai pas cessé de discrètement observer les passagers et parfois m’entretenir avec eux. Aujourd’hui, le train a l’air d’une tour de Babel nomade : une famille indienne est à ma gauche et à côté et en face de moi, ce sont des Suédois qui reviennent à Malmö.

Juste derrière, un couple de Libanais voyagent avec leurs enfants. Au-delà, j’ai du mal à voir car la voiture s’étire en longueur, avec une allée centrale et des sièges sur les côtés.

Je ne sais pourquoi ce train m’évoque les immeubles humainement bigarrés du Passage et de Lafayette lorsque malgré les différences, l’harmonie était la règle tacite entre Siciliens, Maltais et Tunisiens juifs ou musulmans. Ce que m’apprennent constamment les villes européennes – où qu’elles soient – réside dans cette diversité assumée, ce meltingpot qui saute aux yeux et constitue un élément important de l’identité occidentale dans son ensemble.

Loin de moi l’idée de disserter. Il n’en reste pas moins que notre propre diversité tunisienne est derrière nous, figée dans les oripeaux de la nostalgie et de villes qui ne sont plus. Pourtant, les migrants africains et même nos propres conjoints interrogent notre conscience du monde, de notre identité et de l’altérité d’où qu’elle vienne.

Malheureusement, au lieu de répondre aux questions contemporaines, nous préférons esquiver en cherchant à justifier ce qui ne saurait l’être.

Parfois, le paysage norvégien me tire de ma rêverie. Des bras de mer qui s’enfoncent dans les terres, des granges rouges qui attendent les meules de foin, toutes les déclinaisons du vert et bien sûr quelques clochers qui, altiers, ponctuent villes et villages. Je ne me sens pas étranger à ce paysage. Autrement dit, je le reconnais et en saisit pleinement la beauté et certains détails.

Parfois, je savoure certaines similitudes avec d’autres contrées que j’ai également traversées en train. Mais ici, alors que nous approchons de la frontière suédoise, la sensation est différente à cause de la lumière qui change sans arrêt, des nuages que le vent ne cesse de repousser et aussi du jour dont les tonalités successives me rappellent, par leurs fluctuations, les bleus innombrables de la baie de la Marsa.

Il pleut et le vent est plus fort. De ma fenêtre, je vois les ondulations des arbres et la nature qui regorge d’eau. Ni oliviers, ni palmiers : la Méditerranée est loin alors que la Baltique est proche. L’horizon s’est obscurci et se confond avec les forêts qui barrent mon regard alors que les petites gares se succèdent et se ressemblent.

Ma réflexion continue bercée par le ronronnement du train. Toutefois, ma nuit blanche et Morphée finissent par me rattraper. Je renonce à écrire à cause de mes yeux qui se ferment. Une sieste ne pourra me faire que du bien.

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Le coûteux ratage du « raccourci nucléaire » par l’Iran

24. August 2026 um 08:07

La rumeur que l’administration Trump discute l’option d’utiliser « l’arme nucléaire tactique » contre l’Iran circule depuis quelque temps dans les réseaux sociaux. Le 15 août, cette rumeur s’est amplifiée par ce tweet sur X publié par l’ancienne représentante de Géorgie au Congrès, Marjorie Taylor Greene : « L’administration Trump a évoqué la possibilité d’utiliser l’arme nucléaire contre l’Iran lors de réunions stratégiques de haut niveau. » Sans surprise, la Maison Blanche a démenti l’allégation, la qualifiant de « pure invention. »

Juste une semaine plus tard, le samedi 22 août, l’Agence Tasnim nous informe que deux parlementaires iraniens, Akhlaqi-Amiri et Ravanbakhsh ont soumis au Parlement une proposition de « retrait de l’Iran du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et de révision de la doctrine de Défense de la République islamique. » Les deux députés expliquent, d’après Tasnim : « Après l’attaque sauvage contre l’Iran, l’assassinat du Guide suprême et d’un grand nombre de commandants et de citoyens, une révision de la doctrine de Défense s’impose. »

Le même jour, le nouveau chef des Gardiens de la Révolution, Mohsen Redhaï, publie ce texte sur les réseaux sociaux : « L’attaque de Trump contre l’Iran a accru le désir de certains pays d’acquérir l’arme nucléaire. Un désir d’autant plus justifié qu’ils ont constaté l’inefficacité de l’adhésion à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et au TNP de prévenir les attaques américaines. » Il faut bien préciser ici que l’adhésion de l’Iran au Traité de non-prolifération nucléaire remonte à 1968, ratifiée en 1970, soit neuf ans avant l’établissement de la République islamique. En d’autres termes, si la proposition des deux députés est adoptée par le Parlement et Téhéran se retire du TNP, l’ultime trace juridique du régime du Chah s’effacera.

Il est certain que des millions d’Iraniens, y compris parmi les hauts responsables de l’Etat, doivent ressentir une grande amertume à l’idée que leur pays est resté 47 ans durant fidèle à l’engagement signé par le Chah auprès de l’AIEA. Si Khomeiny avait abrogé cet engagement avec tout l’arsenal juridique du régime du Chah, l’Iran, la région et le monde seraient aujourd’hui dans un bien meilleur état. Peut-être Khomeny ne l’a pas fait alors, parce que, il y a 47 ans, le monde était beaucoup plus sûr. La division Est-Ouest avec l’Otan d’un côté et le Pacte de Varsovie de l’autre ne permettait à aucune puissance, petite ou grande, de se comporter en force sanguinaire sans foi ni loi, comme le font aujourd’hui les Etats-Unis et Israël.

Mais, malgré les huit ans de guerre dévastatrice avec l’Irak (1980-1988) que Saddam Hussein, encouragé par les Américains et les Européens, avait déclenchée ; malgré les provocations, les agressions et les assassinats perpétrées par Israël et malgré les sanctions étouffantes imposées par les Etats durant des décennies, l’Iran est non seulement resté fidèle au TNP, mais subissait en silence tout le mal dont était capable de lui infliger l’alliance américano-sioniste. A Téhéran, cette passivité était appelée « patience stratégique ». Certes, il s’est avéré que durant les décennies de « patience stratégique », l’Iran se préparait à la guerre inévitable que l’alliance américano-sioniste déclenchera un jour ou l’autre et a fini par déclencher. Et la République islamique s’est bien préparée. Ses missiles et ses drones ont terrifié les ennemis qui ne s’attendaient certainement pas à une telle réaction, et enchanté les amis qui ne s’attendaient pas non plus à de telles performances militaires de la part d’un pays sous sanctions depuis un demi-siècle.

Mais en dépit de la résistance héroïque iranienne, en dépit de la défaite des agresseurs dans le sens où ils n’ont accompli aucun de leurs objectifs de départ, la guerre n’est pas finie pour autant. Trump et Netanyahu refusent de reconnaître leur défaite, et le monde se trouve en 2026 dans une situation « plus grave » que celle dans laquelle il se trouvait en 1939, à la veille du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.

Deux puissances nucléaires dont l’une vise la domination de la planète entière et l’autre la domination du grand Moyen-Orient, ne reconnaitront jamais leur défaite face à un pays sous sanctions depuis des décennies, et dont le budget militaire est moins de 1% de celui des Etats-Unis. D’où la peur que, face à son impuissance de résoudre le conflit ni par les moyens militaires, ni diplomatiques, ni à travers les pressions économiques, Trump ne recoure, dans un accès de folie, à l’arme nucléaire.

La peur est exacerbée par un récent rapport de la CIA qui détaille les dangers stratégiques qui menacent les Etats-Unis en cas de défaite : « effondrement de la crédibilité de la dissuasion américaines, la crise énergétique mondiale, et le renforcement de l’axe multipolaire adverse. » Pour ne pas en arriver là, le rapport recommande implicitement « une victoire de quelque manière que ce soit. » De là à penser que l’usage de l’arme nucléaire n’est plus exclu, beaucoup d’analystes ont franchi le pas.

L’argument est simple. Si le monde s’est montré incapable de prévenir le génocide de Gaza et indifférent à sa banalisation, que peut-il faire pour empêcher un usage de l’arme nucléaire et la banalisation de l’holocauste qui s’ensuivrait ? C’est là où l’amertume ressentie par des millions d’Iraniens de ne pas avoir quitté plus tôt le TNP prend tout son sens. Car, en toute logique, au lieu d’avoir dépensé autant d’énergie, d’effort et de temps à construire des usines de fabrication de missiles et de drones sous les montagnes, il aurait été beaucoup plus simple de prendre, à l’exemple de la Corée du nord, « le raccourci nucléaire. »

En d’autres termes, à la lumière de la dangereuse impasse dans laquelle se trouve non seulement les belligérants, mais le monde dans son ensemble, il aurait été plus judicieux que l’Iran quitte à temps le TNP, construise une dizaine de bombes, faire exploser une dans le désert pour annoncer officiellement son entrée dans le club nucléaire et assurer ainsi sa paix et sa sécurité par le biais de la dissuasion.

L’Iran et le monde avec sont en train de payer le prix fort de ce ratage du « raccourci nucléaire » par la République islamique. La proposition des deux députés de soumettre au parlement iranien un vote sur le retrait du TNP vient peut-être un peu tard.

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