Liban : Après les funérailles de Nasrallah, quelle vision pour l’avenir ?
Le 23 février 2025, Beyrouth a vu défiler des centaines de milliers de personnes venues rendre un dernier hommage à Hassan Nasrallah. Une foule compacte, traversée par cette ferveur étrange qui naît lorsque l’histoire vacille. Il ne s’agissait pas simplement de pleurer un leader, mais de sceller une page du destin collectif. Dans cet instant suspendu, une conscience obscure flottait : quelque chose ici dépassait l’individu.
Manel Albouchi *
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Les funérailles de Hassan Nasrallah ont marqué un moment de recueillement intense, où la tristesse s’est mêlée à la solennité d’un rituel qui dépasse la simple perte pour toucher une mémoire plus vaste. Ce type d’événement ne s’efface jamais immédiatement; il laisse une empreinte, réactive des souvenirs collectifs et ouvre une période d’incertitude où chacun cherche à comprendre ce qui va suivre.
La psychologie des foules, théorisée par Gustave Le Bon, montre que dans les moments de crise, l’individu tend à s’effacer derrière le collectif, adoptant des comportements émotionnels plutôt que rationnels. L’effet de contagion émotionnelle est alors à son apogée : une colère mal canalisée peut devenir un incendie difficile à maîtriser.
L’histoire nous a maintes fois montré que ces instants de flottement sont décisifs. Qui parvient à modeler le récit dans l’immédiat contrôle souvent l’avenir.
Un mythe en construction
À travers les âges, les grandes figures politiques n’ont jamais vraiment disparu. César assassiné devient un emblème plus puissant que César vivant; Napoléon en exil, loin d’être un homme défait, devient une idée qui traverse les siècles. Hassan Nasrallah, à sa manière, entre dans cette logique. Il cesse d’être un homme pour devenir un récit.
La disparition d’un leader ne laisse pas seulement un vide; elle crée une brèche dans laquelle se projettent attentes, craintes et espoirs. Freud, dans Deuil et mélancolie, expliquait que le deuil bien intégré permet de transformer la perte en moteur d’évolution. À l’inverse, un deuil non résolu peut conduire à une fixation sur le passé, empêchant tout renouveau. Tout se joue donc dans la capacité d’une société à symboliser l’absence, à en faire un levier plutôt qu’une entrave.
Les funérailles de Hassan Nasrallah ne sont pas un point final, mais le début d’un récit en mutation. Elles sont un moment de catharsis collective, où l’émotion brute se transforme en rituel structurant. Ce deuil ne concerne pas un homme seul; il touche une société entière, en quête d’un nouvel équilibre identitaire et stratégique.
Un pays au bord du gouffre ou d’une renaissance? Le Liban oscille entre l’abîme et la lumière, entre l’éternel retour du chaos et la volonté farouche de renaître. À chaque épreuve, il vacille sans tomber tout à fait. Mais jusqu’à quand?
Le deuil collectif auquel nous assistons n’est pas seulement un phénomène psychologique; il est un révélateur des tensions profondes qui traversent le pays. À court terme, la disparition de Hassan Nasrallah crée un état de sidération. Vient ensuite la nécessité de donner un sens à la perte. Deux chemins se dessinent. Le premier, celui de la répétition, où l’émotion brute prend le dessus et pousse le pays vers une nouvelle escalade. C’est le piège du trauma collectif non résolu, ce cycle infernal où chaque génération rejoue les mêmes drames que la précédente, prisonnière d’un passé jamais digéré. Le second, plus rare, plus exigeant, serait celui d’une recomposition subtile. Une prise de conscience, non pas dictée par l’urgence, mais par une volonté de rupture avec les schémas du passé. C’est ici que tout se joue. Car si l’on sait que l’histoire se répète, elle n’est pas pour autant condamnée à toujours le faire de la même manière.
La recomposition des forces
Au-delà des frontières libanaises, cette disparition est un séisme dont les ondes se propagent bien au-delà du Levant. Dans un jeu d’échecs où chaque acteur avance ses pions avec prudence, le vide laissé par Hassan Nasrallah sera comblé, d’une manière ou d’une autre. Les puissances régionales ne manqueront pas d’exploiter cette brèche, chacune avec son agenda propre. Certains chercheront à y voir une opportunité d’affaiblissement, d’autres, au contraire, tenteront d’en faire un levier de mobilisation. L’équilibre fragile dans lequel se trouvait le Liban se trouve désormais soumis à de nouvelles pressions, où la stratégie primera sur l’émotion brute. Mais la véritable question demeure: le Liban peut-il encore exister en tant qu’entité autonome, ou sera-t-il condamné à n’être qu’un terrain de jeu pour des intérêts qui le dépassent?
Le choix d’un destin
L’avenir d’une nation ne se joue jamais sur un seul événement. Il se façonne dans l’accumulation des décisions, des réactions, des récits que l’on construit autour des faits. La disparition d’un leader, aussi marquante soit-elle, n’est qu’un révélateur des tensions latentes.
Si le Liban veut éviter de retomber dans une logique de conflits sans fin, il devra se poser la question fondamentale de son propre récit. Qui veut-il être ? Un pays condamné à revivre les mêmes fractures, ou une nation capable de transcender ses divisions?
L’émotion collective est une force puissante, mais elle peut être une arme à double tranchant. Elle peut nourrir la vengeance autant que la reconstruction. Le pays se trouve aujourd’hui à une bifurcation : répéter les erreurs du passé, ou réécrire son propre destin. L’histoire, capricieuse, laisse parfois une chance à ceux qui savent lire entre ses lignes. Mais encore faut-il vouloir la saisir.
Si le Liban veut éviter de retomber dans une logique de conflits sans fin, il devra se poser la question fondamentale de son propre récit. Qui veut-il être? Un pays condamné à revivre les mêmes fractures, ou une nation capable de transcender ses divisions? L’émotion collective est une force puissante, mais elle peut être une arme à double tranchant. Elle peut nourrir la vengeance autant que la reconstruction.
Le pays se trouve aujourd’hui à une bifurcation : répéter les erreurs du passé, ou réécrire son propre destin. L’histoire, capricieuse, laisse parfois une chance à ceux qui savent lire entre ses lignes. Mais encore faut-il vouloir la saisir.
* Psychologue, psychanalyste.
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