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Gestern — 26. Mai 2026Leconomiste Maghrebin

Décryptage – Quand les prix montent plus vite que les vies : la Tunisie face à une inflation qui ne dit pas son nom

26. Mai 2026 um 06:36

Le matin, dans les marchés tunisiens, il existe désormais un silence particulier. Un silence lourd, discret, presque invisible. Celui des familles qui calculent avant de remplir un panier. Celui des commerçants qui s’excusent presque en annonçant un nouveau prix. Celui des retraités qui regardent longuement les étals avant de renoncer à certains produits devenus trop chers. L’inflation n’est pas seulement un indicateur publié par les institutions. Elle est devenue une sensation quotidienne. Une fatigue collective. Une inquiétude qui s’installe dans les conversations familiales, dans les taxis, dans les cafés, jusque dans les regards.

Car lorsque les prix augmentent plus vite que les revenus, ce n’est pas uniquement le pouvoir d’achat qui s’effondre. C’est aussi une forme de confiance sociale. La capacité de se projeter dans l’avenir. Le sentiment que le travail permet encore de vivre dignement.

En Tunisie, le débat économique continue pourtant souvent d’être abordé à travers des mécanismes techniques qui donnent parfois l’impression que l’économie se résume à des tableaux Excel et à des courbes statistiques. Or, derrière chaque point d’inflation supplémentaire, il y a des existences concrètes qui se contractent. Des projets différés. Des sacrifices silencieux. Et surtout une vérité que l’on refuse parfois de regarder en face : l’inflation tunisienne ne relève pas uniquement d’un problème monétaire. Elle est devenue le symptôme d’un modèle économique profondément vulnérable.

L’inflation tunisienne : le miroir d’une dépendance ancienne

Pendant des décennies, une grande partie de la pensée économique dominante a défendu l’idée selon laquelle l’inflation était avant tout une question de monnaie. Trop d’argent en circulation provoquerait mécaniquement une hausse généralisée des prix. Cette vision, largement popularisée par Milton Friedman, a profondément influencé les politiques économiques contemporaines. Dans cette logique, la solution semble évidente : augmenter les taux d’intérêt pour freiner le crédit, ralentir la consommation et calmer l’inflation. Mais la Tunisie ne vit pas une inflation classique de surchauffe économique. Elle traverse une inflation enracinée dans ses fragilités structurelles.

Lorsque les prix internationaux du blé augmentent, la Tunisie subit immédiatement le choc. Lorsque le pétrole flambe, l’ensemble de l’économie est contaminé : transport, production, agriculture, logistique, consommation. Lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales se dérèglent, les tensions apparaissent rapidement sur les marchés locaux. La dépendance aux importations transforme chaque turbulence géopolitique internationale en tension sociale intérieure.

Et cette dépendance n’est pas seulement économique ; elle est devenue psychologique. Chaque crise mondiale rappelle brutalement à quel point le pays reste vulnérable aux décisions, aux conflits et aux spéculations qui se jouent ailleurs.

La pandémie mondiale avait déjà révélé cette fragilité. Puis les tensions géopolitiques internationales ont aggravé les déséquilibres énergétiques et alimentaires. Les coûts du transport maritime ont explosé. Les matières premières sont devenues plus chères. Dans un pays importateur net comme la Tunisie, ces chocs extérieurs pénètrent immédiatement dans la vie quotidienne.

Mais réduire l’inflation tunisienne à une simple inflation importée serait encore insuffisant. Car il existe aussi des fractures internes que l’on évoque souvent à demi-mot.

Les chemins invisibles de la spéculation et des dysfonctionnements

Entre le producteur et le consommateur tunisien, les circuits de distribution ressemblent parfois à un labyrinthe opaque. Les intermédiaires se multiplient. Les coûts s’accumulent. Les marges gonflent. Certaines pratiques spéculatives prospèrent sur les pénuries réelles ou artificielles. L’économie informelle brouille davantage les mécanismes de contrôle et de transparence.

Dans certaines régions, des agriculteurs vendent leurs produits à des prix dérisoires pendant que les consommateurs urbains les achètent à des tarifs exorbitants. Entre les deux, une chaîne entière de dysfonctionnements absorbe la valeur.

Cette situation nourrit une forme d’exaspération sociale diffuse. Car le citoyen finit par avoir le sentiment que les prix ne répondent plus à une logique économique compréhensible. L’inflation devient alors une expérience émotionnelle autant qu’économique. Elle produit de la frustration, de la colère, parfois même un sentiment d’injustice.

Et dans ce contexte, la réponse classique consistant à relever les taux directeurs apparaît de plus en plus déconnectée de la réalité vécue.

Quand le remède risque d’affaiblir davantage le malade

La hausse des taux d’intérêt repose sur une idée simple : rendre l’argent plus cher pour ralentir la demande. Mais que se passe-t-il lorsque la demande est déjà fragile ? Lorsque les ménages réduisent déjà leur consommation par contrainte et non par excès ? Lorsque les entreprises hésitent déjà à investir faute de visibilité ?

En Tunisie, la politique monétaire encore restrictive agit parfois comme un frein supplémentaire sur une économie déjà ralentie. Le jeune entrepreneur qui voulait agrandir son activité découvre des conditions de crédit plus difficiles. La PME qui espérait moderniser ses équipements reporte ses investissements. Le ménage qui rêvait d’acquérir un logement abandonne son projet face à l’explosion des mensualités. L’économie se fige progressivement.

Le paradoxe devient alors cruel : les prix continuent d’augmenter tandis que l’activité ralentit. Cette situation rappelle les grandes crises de stagflation qui ont marqué plusieurs économies dans l’histoire contemporaine. Une inflation persistante combinée à une croissance faible crée un climat économique profondément anxiogène. Les entreprises vendent moins mais paient plus cher leurs coûts de production. Les ménages gagnent relativement moins mais dépensent davantage pour survivre. L’économie cesse alors d’être un espace de progrès pour devenir un espace de résistance.

Le retour des grands débats économiques oubliés

Ce que vit aujourd’hui la Tunisie réactive en réalité des débats intellectuels anciens mais essentiels. Dans les années 1950 et 1960, plusieurs économistes du courant structuraliste latino-américain avaient déjà critiqué l’idée selon laquelle les pays en développement pouvaient combattre l’inflation uniquement par des politiques monétaires restrictives. Pour des penseurs comme Raúl Prebisch (1), les économies périphériques souffraient surtout de déséquilibres structurels : dépendance extérieure, faiblesse industrielle, vulnérabilité commerciale et rigidités productives.

Le cas tunisien illustre aujourd’hui cette réalité avec une force particulière. Une économie qui dépend massivement des importations énergétiques et alimentaires reste exposée à des formes d’inflation que les taux d’intérêt ne peuvent pas réellement neutraliser. On ne résout pas une pénurie de production par une contraction du crédit. On ne corrige pas des infrastructures défaillantes avec des outils monétaires. On ne combat pas des spéculations logistiques uniquement depuis une banque centrale.

Même au niveau international, les certitudes commencent à vaciller. Après les grandes secousses inflationnistes post-pandémie, plusieurs économistes occidentaux ont reconnu que l’inflation contemporaine provenait largement des chaînes d’approvisionnement mondiales, des tensions géopolitiques et des crises énergétiques plutôt que d’une simple surconsommation.

La Tunisie se trouve ainsi au cœur d’une question fondamentale : peut-on continuer à appliquer mécaniquement des recettes économiques standardisées à une réalité profondément spécifique ?

Une société qui s’épuise lentement

Mais les conséquences les plus profondes de l’inflation sont peut-être ailleurs. Elles se nichent dans l’usure psychologique d’une société qui s’adapte en permanence à la hausse des prix. Les familles modifient leurs habitudes alimentaires. Les classes moyennes réduisent leurs loisirs. Les jeunes retardent leurs mariages ou leurs projets immobiliers. Les parents multiplient les arbitrages douloureux entre santé, éducation et consommation courante. Même les petits plaisirs deviennent des calculs.

L’inflation transforme discrètement la manière de vivre. Et lorsque cette situation dure, elle finit par altérer le lien social lui-même. La confiance dans les institutions s’effrite. Le sentiment d’ascension sociale disparaît. Le travail semble parfois ne plus suffire pour maintenir une stabilité minimale. Une forme de lassitude collective s’installe progressivement. Dans ce climat, la question économique devient aussi une question politique et morale. Car une société qui ne parvient plus à protéger ses classes moyennes fragilise son équilibre profond.

Repenser le développement avant de simplement combattre les prix

La Tunisie se trouve aujourd’hui devant un choix historique. Continuer à traiter l’inflation uniquement comme un problème monétaire reviendrait à s’attaquer aux symptômes sans toucher aux causes profondes.

Le véritable défi est ailleurs : reconstruire une capacité productive nationale plus solide. Réduire les dépendances stratégiques. Moderniser les infrastructures logistiques. Investir dans l’agriculture, les énergies renouvelables et l’industrie locale. Réorganiser les circuits de distribution. Restaurer une forme de souveraineté économique. Cela exige une vision à long terme, à contre-courant des logiques de gestion immédiate. Car au fond, l’inflation tunisienne raconte une histoire plus vaste que celle des prix. Elle raconte les fragilités d’un modèle économique longtemps fondé sur la dépendance, la consommation importée et la vulnérabilité extérieure. Elle révèle aussi les limites d’une époque où l’on croyait que les banques centrales pouvaient, à elles seules, réguler les déséquilibres sociaux et économiques.

Aujourd’hui, la Tunisie ne se confronte pas uniquement à une poussée inflationniste passagère. Elle est surtout placée devant une question fondamentale et historique : quel modèle de développement économique souhaite-t-elle bâtir pour les générations futures et pour les décennies à venir ?

Et peut-être que la véritable réponse à l’inflation ne se trouve pas uniquement dans les taux d’intérêt, mais dans la capacité collective à produire davantage, à dépendre moins, et surtout à redonner aux citoyens une chose devenue rare : la confiance dans demain.

 

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Références :

(1)  Raúl Prebisch (1901–1986) est l’un des grands penseurs du développement économique et le principal représentant du courant structuraliste latino-américain. Il est surtout connu pour la thèse de Singer-Prebisch, élaborée avec Hans Singer, selon laquelle les pays en développement subissent une dégradation progressive des termes de l’échange dans le commerce mondial.

Selon cette théorie, les pays de la « périphérie » exportent principalement des matières premières à faible valeur ajoutée, tandis que les pays du « centre » exportent des produits industriels et technologiques plus coûteux. Avec le temps, les prix des matières premières augmentent moins vite que ceux des produits manufacturés, obligeant les pays en développement à exporter davantage pour importer la même quantité de biens industriels. Cette dynamique entretient une dépendance structurelle et freine le développement économique autonome.

Les travaux de Prebisch ont fortement influencé la théorie de la dépendance et ont servi de fondement aux politiques d’industrialisation par substitution aux importations (ISI), qui visaient à protéger les industries nationales naissantes afin de réduire la dépendance extérieure.

Sur le plan institutionnel, il fut le premier gouverneur de la Banque centrale d’Argentine, directeur de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) entre 1950 et 1963, puis premier secrétaire général de la CNUCED entre 1965 et 1969. Son héritage intellectuel demeure central dans les débats contemporains sur les inégalités Nord-Sud, la souveraineté économique et les stratégies de développement des pays émergents.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Décryptage – Quand l’État redevient le dernier refuge

21. Mai 2026 um 07:41

Entre les époques où l’on célèbre le marché comme une force presque magique, et celles, plus brutales, où les certitudes se fissurent, où les théories se heurtent à la réalité sociale, les peuples redécouvrent soudain que derrière les chiffres, les taux d’intérêt et les courbes de croissance, il existe des vies humaines fragiles, des familles inquiètes et des sociétés qui vacillent. Nous vivons précisément l’une de ces périodes.

Depuis plusieurs années, la Tunisie traverse une fatigue économique profonde. Le citoyen ne parle plus seulement d’inflation ou de déficit budgétaire ; il parle de son panier devenu plus léger, de ses projets suspendus, de son enfant diplômé qui ne trouve pas d’emploi, de son commerce qui survit difficilement, de ses factures qui augmentent plus vite que ses revenus. Derrière les grands débats économiques se cache une réalité beaucoup plus intime : celle d’une société qui doute de sa capacité à avancer. Et dans ces moments-là, une vieille question refait surface : quel doit être le rôle de l’État ?

La peur ancienne d’un État trop puissant

Pendant des décennies, une partie de la pensée économique occidentale a regardé l’État avec méfiance. Plus il grandissait, plus certains estimaient que les libertés individuelles rétrécissaient. Cette vision a été portée avec force par Milton Friedman, figure emblématique du monétarisme et défenseur convaincu des mécanismes de marché.

Pour Friedman et les courants libertariens, l’État finit toujours par devenir envahissant. Il taxe, régule, contrôle, intervient. Et à mesure qu’il étend son influence, il étouffe selon eux l’initiative privée, la créativité économique et les libertés individuelles. Dans cette logique, le marché serait naturellement plus efficace, plus rationnel et plus innovant que l’administration publique.

Cette philosophie a profondément marqué le monde à partir des années 1980. Les privatisations se sont multipliées, les dépenses publiques ont été comprimées, les banques centrales sont devenues les nouveaux centres de gravité de l’économie moderne. Même la Tunisie, sous l’effet des programmes d’ajustement structurel et des réformes libérales, avait progressivement intégré cette vision. Le problème est qu’aucune théorie économique ne résiste totalement aux grandes crises.

Quand les crises rappellent la nécessité de l’État

À chaque choc majeur, les discours changent brusquement. Ceux qui glorifiaient hier le retrait de l’État réclament soudain son intervention. La pandémie (de la Covid-19) l’a montré avec une force spectaculaire. Quand les entreprises ont fermé, quand les revenus se sont effondrés, quand les travailleurs ont perdu leurs activités et que les familles ont commencé à craindre pour leur survie quotidienne, personne ne s’est tourné vers les marchés financiers pour demander secours. C’est vers l’État que tous les regards se sont dirigés.

En Tunisie, comme ailleurs, l’État est redevenu le dernier rempart. Il fallait soutenir les entreprises, garantir les salaires, maintenir les services publics, financer les dépenses sanitaires, empêcher un effondrement social. Même les économies les plus libérales ont dû ouvrir massivement les robinets budgétaires.

Ce moment historique a révélé quelque chose d’essentiel : le marché peut produire de la richesse, mais il ne sait pas gérer seul les grandes fragilités collectives. Lorsqu’une société entre en zone de turbulence, seule la puissance publique peut encore jouer le rôle d’amortisseur social. Et pourtant, pendant longtemps, on a voulu croire qu’une autre institution pouvait remplir cette mission : la banque centrale.

L’épuisement silencieux des banques centrales

Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales sont devenues les pompiers permanents de l’économie mondiale. Elles ont injecté des quantités gigantesques de liquidités dans les marchés, abaissé les taux d’intérêt jusqu’à des niveaux historiquement faibles et parfois même négatifs. L’idée était simple : rendre l’argent moins cher afin de stimuler l’investissement et la consommation. Mais la réalité s’est révélée beaucoup plus complexe.

Car une économie ne redémarre pas uniquement grâce à l’argent injecté dans le système financier. Une entreprise n’investit pas simplement parce que les taux sont bas. Elle investit lorsqu’elle croit en l’avenir. Lorsqu’elle voit des consommateurs capables d’acheter. Lorsqu’elle perçoit une stabilité politique, fiscale et sociale. Or aujourd’hui, cette confiance manque profondément.

En Tunisie, ce phénomène est visible partout. Les entrepreneurs hésitent. Les ménages consomment avec prudence. Les jeunes diplômés rêvent davantage d’émigration que d’entrepreneuriat. Les investisseurs attendent. Le crédit existe, mais la visibilité économique, elle, reste brouillée.

John Maynard Keynes avait parfaitement compris cette limite il y a près d’un siècle. Il expliquait qu’injecter de l’argent dans une économie sans restaurer la confiance et la demande revenait à croire qu’on peut grossir simplement en achetant une ceinture plus large. Cette image reste d’une actualité saisissante.

Le vrai débat tunisien : moins d’État ou meilleur État ?

En Tunisie, le débat économique se résume souvent à une opposition simpliste. Certains accusent l’État d’être trop lourd, trop coûteux, trop inefficace. D’autres réclament davantage de protection publique face à la précarité sociale.

Mais la véritable question n’est peut-être pas celle de la taille de l’État. Elle est celle de sa qualité. Car un État absent peut laisser une société se désagréger lentement. Mais un État mal organisé peut également étouffer les énergies, nourrir les blocages administratifs et décourager l’investissement.

Le drame tunisien est précisément là : nous avons parfois cumulé les défauts des deux modèles. Une administration souvent lente et bureaucratique, mais un État qui peine malgré tout à protéger efficacement les classes moyennes et populaires.

Le citoyen tunisien ne demande pas nécessairement un État omniprésent. Il demande un État fonctionnel. Un État capable de garantir des transports dignes, des hôpitaux efficaces, une école publique solide, une justice rapide, une fiscalité équitable et des perspectives économiques crédibles. Autrement dit, un État qui redonne confiance.

Le grand retour mondial de l’État stratège

Le plus frappant est que le monde entier semble aujourd’hui revenir à cette idée. Les États-Unis investissent massivement dans leur industrie. L’Europe subventionne son énergie et ses secteurs stratégiques. Même les grandes économies libérales parlent désormais de souveraineté industrielle, de relocalisation et de sécurité économique.

Le mythe d’un marché capable de tout réguler seul s’effrite progressivement. La mondialisation heureuse a montré ses limites : dépendances excessives, fragilité des chaînes d’approvisionnement, explosion des inégalités, vulnérabilité énergétique. Les crises géopolitiques récentes ont accéléré cette prise de conscience. Pour la Tunisie, cette évolution mondiale représente à la fois un risque et une opportunité.

Le risque serait de rester enfermé dans une économie fragile, dépendante des importations, du tourisme saisonnier et de l’endettement extérieur.

L’opportunité serait de reconstruire un modèle économique plus résilient, davantage tourné vers la production, la souveraineté alimentaire, l’industrie, les nouvelles technologies et la valorisation des compétences locales. Mais cela suppose une vision de long terme. Et cette vision ne peut émerger sans un État stratège.

Entre Friedman et Keynes, la réalité humaine

Avec le recul, le débat entre Friedman et Keynes apparaît presque comme le reflet de deux visions de l’être humain. Pour Friedman, l’individu libre et rationnel constitue le moteur essentiel de la prospérité. Pour Keynes, les sociétés restent traversées par des peurs, des incertitudes et des comportements collectifs qui rendent parfois indispensable une intervention publique forte.

La vérité est probablement entre les deux. Oui, l’économie a besoin d’initiative privée, d’innovation et de liberté entrepreneuriale. Mais elle a également besoin de stabilité sociale, de confiance collective et de perspectives communes. Aucune société ne peut durablement prospérer lorsque les inégalités deviennent excessives, lorsque les classes moyennes s’effondrent ou lorsque la jeunesse perd espoir. Ibn Khaldoun l’avait formalisé il y a six siècles.

C’est peut-être cela, au fond, que notre époque tente de nous rappeler : une économie n’est pas seulement un ensemble de statistiques. C’est d’abord une organisation humaine. Et que la science économique est une science sociale.

Et lorsque les sociétés doutent, lorsque les marchés hésitent et que les fragilités s’accumulent, l’État cesse d’être une abstraction idéologique. Il redevient ce qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être : un outil collectif au service de la dignité humaine… Un Etat social.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Décryptage – Une économie mondiale sous tension et ses résonances humaines en Tunisie

18. Mai 2026 um 07:39

L’économie tunisienne a enregistré une croissance de 2,6 % en glissement annuel au cours du premier trimestre 2026 (janvier, février et mars) par rapport à la même période de 2025. C’est ce qu’indiquent les données publiées par l’Institut national de la statistique (INS). Mais derrière cette progression apparente, les comptes nationaux trimestriels révèlent une dynamique plus fragile : le produit intérieur brut, en volume, s’est en réalité contracté de 0,3 % par rapport au quatrième trimestre 2025. Entre amélioration annuelle et essoufflement conjoncturel, les chiffres dessinent une trajectoire ambiguë, presque hésitante.

C’est dans cet interstice – entre reprise statistique et recul conjoncturel – que se loge la véritable question économique du moment. Car l’économie, en Tunisie comme ailleurs, ne se laisse plus lire comme une courbe linéaire. Elle devient une succession de tensions, de respirations courtes, de déséquilibres qui s’ajustent sans jamais totalement se résorber.

Il existe des périodes où l’économie cesse d’être un langage réservé aux techniciens pour devenir une expérience quotidienne. L’inflation appartient précisément à ces moments-là. Elle ne se contente pas d’habiter les indices ou les modèles des banques centrales ; elle s’invite dans les marchés, dans les factures, dans les arbitrages silencieux des ménages, dans les repas que l’on simplifie et parfois dans les projets que l’on reporte sans le dire.

Lorsque les prix des matières premières s’emballent à l’échelle mondiale, ce ne sont pas seulement des équilibres macroéconomiques qui vacillent, mais des équilibres de vie. La hausse du blé, du pétrole ou du sucre, fixée sur des marchés lointains, devient en Tunisie une réalité immédiate, presque intime : comment préserver un niveau de vie stable dans une économie où une part essentielle des prix dépend de décisions prises ailleurs ? C’est là que la question initiale prend toute sa profondeur : l’inflation étouffera-t-elle la croissance, ou est-elle déjà en train de redessiner, silencieusement mais sûrement, les contours de la vie économique et sociale ?

Une inflation venue d’ailleurs, mais vécue ici

L’une des caractéristiques les plus marquantes de cette période est la nature importée de l’inflation. Elle ne naît pas d’un excès de consommation interne ou d’une création monétaire incontrôlée à l’intérieur du pays. Elle arrive de l’extérieur, portée par les marchés mondiaux de l’énergie, des céréales et des métaux.

Dans une économie comme la Tunisie, cette réalité prend une dimension presque intime. Le prix du pain, de l’huile ou du carburant n’est pas seulement un sujet économique : c’est un marqueur social. Lorsque ces prix augmentent, ce n’est pas uniquement le budget de l’État qui se tend, mais aussi celui des familles. On parle souvent « d’inflation importée », mais cette expression technique masque une réalité plus sensible : une dépendance structurelle aux fluctuations mondiales. Et cette dépendance transforme chaque choc international en épreuve domestique.

Le monde en 2008 : une mémoire encore vive

Pour comprendre les tensions actuelles, il faut revenir à 2008, non pas comme un souvenir abstrait, mais comme une expérience économique globale. À cette époque, la flambée du pétrole jusqu’à 140 dollars le baril avait précédé une chute brutale de l’économie mondiale. Les marchés financiers s’étaient effondrés, mais les prix élevés des matières premières avaient déjà fragilisé les équilibres. Cette séquence rappelle une vérité souvent oubliée : les crises ne commencent pas toujours dans la finance, elles se nourrissent parfois de tensions plus discrètes, comme celles des prix de l’énergie et des denrées.

Pour les pays émergents et/ou en transition, et plus encore pour les économies importatrices comme la Tunisie, ce type de choc agit comme un multiplicateur de fragilité. Il réduit la marge de manœuvre budgétaire, comprime la consommation et rend toute reprise plus incertaine.

Les banques centrales face à un monde qui leur échappe partiellement

Dans ce contexte, les banques centrales tentent de jouer un rôle de stabilisation. La Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres économies émergentes relèvent leurs taux pour contenir les tensions inflationnistes. Les économies développées, elles, hésitent entre soutien à la croissance et anticipation des risques inflationnistes. Mais derrière ces décisions techniques se cache une question plus large : jusqu’où la politique monétaire peut-elle compenser des déséquilibres qui ne sont pas monétaires ?

Les taux d’intérêt peuvent influencer la demande, mais ils ne peuvent pas produire du pétrole, stabiliser les récoltes mondiales ou réduire les tensions géopolitiques. Cette limite devient de plus en plus visible dans un monde où les chocs viennent autant de l’offre que de la demande. Pour la Tunisie, cette réalité est encore plus aiguë : la politique monétaire nationale évolue dans un espace contraint, où une grande partie des pressions inflationnistes est importée et donc partiellement incontrôlable.

L’économie réelle face à la fatigue des ménages

Derrière les débats sur les taux d’intérêt et les indices des produits, il existe une réalité plus silencieuse : celle des ménages. Lorsque les prix augmentent plus vite que les revenus, ce n’est pas seulement un problème statistique. C’est une transformation du quotidien. On ajuste les achats, on modifie les priorités, on renonce parfois à des dépenses jugées secondaires mais qui participent à la qualité de vie.

En Tunisie, cette pression est d’autant plus forte que les salaires évoluent lentement et que les mécanismes de compensation sont limités. L’inflation devient alors une forme de contrainte diffuse, qui ne frappe pas brutalement mais s’installe progressivement.

C’est dans ces ajustements invisibles que se joue une partie essentielle de la stabilité sociale.

La mécanique mondiale des prix et ses effets en cascade

Les marchés des matières premières fonctionnent comme des amplificateurs. Une tension géopolitique, une perturbation climatique ou une reprise de la demande dans une grande économie suffit à provoquer une hausse globale des prix. Cette hausse se transmet ensuite par vagues : énergie, transport, production industrielle, alimentation. À chaque étape, une partie de la hausse est absorbée, mais une autre est répercutée.

Pour les économies comme la Tunisie, cette chaîne est particulièrement contraignante. Le pays importe une part significative de son énergie et de ses intrants agricoles. Ce qui signifie que chaque variation internationale se transforme en pression interne. Cette dépendance structurelle pose une question fondamentale : comment construire une résilience économique dans un monde où les prix sont déterminés ailleurs ?

Le dilemme tunisien : stabilité sociale ou équilibre macroéconomique

Face à ces tensions, les autorités économiques se retrouvent confrontées à un dilemme récurrent. D’un côté, maintenir les subventions et les mécanismes de soutien permet de préserver le pouvoir d’achat et d’éviter des tensions sociales immédiates. De l’autre, ces politiques pèsent sur les finances publiques et aggravent les déséquilibres budgétaires.

Ce dilemme n’est pas seulement technique. Il est profondément social et politique. Il interroge la capacité d’une société à absorber les chocs sans fragiliser son tissu social. C’est ici que le débat économique rejoint le débat de société : jusqu’où peut-on protéger les ménages sans compromettre la stabilité financière de l’État ?

La croissance sous contrainte : une dynamique fragilisée

L’inflation élevée agit comme un frein silencieux à la croissance. Elle réduit le pouvoir d’achat, limite la consommation et augmente l’incertitude des entreprises. Mais elle a aussi un effet plus subtil : elle brouille les anticipations. Dans un environnement où les prix sont instables, les décisions d’investissement deviennent plus prudentes, parfois reportées. Les entreprises hésitent, les ménages arbitrent, les États compensent. L’économie continue de fonctionner, mais avec une forme de fatigue structurelle. Dans ce contexte, la croissance n’est pas forcément interrompue, mais elle devient plus fragile, plus irrégulière, plus coûteuse à maintenir.

Les marchés financiers et la distance avec le réel

Pendant que les prix des matières premières augmentent, les marchés financiers peuvent continuer à afficher des performances positives, soutenus par des politiques monétaires accommodantes. Cette coexistence entre tension réelle et abondance de liquidité crée une forme de décalage. Les actifs financiers semblent évoluer dans un univers parallèle, où la liquidité compense temporairement les déséquilibres économiques.

Mais ce décalage ne peut pas durer indéfiniment. À un moment ou à un autre, les contraintes du réel finissent par se répercuter sur les valorisations financières. Pour les économies intégrées comme la Tunisie, ce mécanisme est important : il influence les conditions de financement, les flux d’investissement et la perception du risque pays.

Vers une économie de l’adaptation permanente

Face à ces défis, une idée s’impose progressivement : les économies modernes ne peuvent plus viser uniquement la stabilité ou la croissance, elles doivent apprendre à vivre dans l’instabilité. Cela implique de renforcer les capacités d’adaptation, de diversifier les sources d’approvisionnement, d’améliorer l’efficacité énergétique et de repenser certains modèles de redistribution.

Pour la Tunisie, cela signifie également une réflexion sur la structure de son économie : comment réduire la vulnérabilité aux chocs externes sans compromettre la cohésion sociale ?

In fine, une économie vécue, pas seulement mesurée

L’inflation n’est pas seulement un phénomène monétaire. C’est une expérience collective. Elle se manifeste dans les décisions des banques centrales, mais aussi dans les gestes quotidiens des ménages.

La question de savoir si elle étouffe la croissance dépasse donc le cadre des modèles économiques. Elle interroge la capacité d’une société à maintenir un équilibre entre contraintes globales et aspirations internes.

En Tunisie, cette tension est particulièrement visible. Entre dépendance extérieure et exigences sociales, entre équilibre budgétaire et protection du pouvoir d’achat, l’économie se construit dans un espace de compromis permanent.

Et peut-être que la véritable question n’est plus seulement celle de la croissance, mais celle de la dignité économique : comment continuer à avancer dans un monde où les équilibres sont de plus en plus fragiles, sans perdre le lien entre les chiffres et les vies qu’ils représentent.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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