La stratégie du déni | Kamel Ghribi n’est pas (encore) candidat !
Après un article publié le 1er mai 2026 par le quotidien italien ‘‘Il Foglio’’ autour des scénarios possibles de succession du président Kaïs Saïed, plusieurs noms d’hommes d’affaires tunisiens ont commencé à circuler, parmi lesquels celui de Kamel Ghribi. Deux jours plus tard, le président de GKSD Investment Holding publiait un vrai faux démenti sur les réseaux sociaux. Mais à la fin de la lecture, une question demeure : avons-nous réellement entendu un refus… ou commencé à imaginer une possibilité ?
Manel Albouchi *
À un moment où les mots ne sont jamais tout à fait innocents, un discours surgit pour affirmer : «Je ne suis pas candidat». Pourtant, quelque chose, dans la tonalité, dans l’agencement des phrases, dans ce qui est dit comme dans ce qui demeure suspendu entre les lignes, ouvre une autre interrogation : un démenti est-il toujours un refus ? Ou peut-il devenir, parfois, une autre manière d’entrer en scène ?
À première lecture, le texte apparaît comme une tentative d’apaisement, une manière de mettre fin aux spéculations. Mais en s’en approchant davantage, on découvre un mécanisme plus subtil. Le discours ne ferme pas totalement l’hypothèse : il la réorganise. Il calme la rumeur tout en lui donnant une forme plus structurée, presque plus durable dans l’imaginaire collectif.
Un registre plus implicite
Comme l’a montré Jacques Lacan, le déni ne supprime pas le sens ; il le reconfigure. Dire «je ne suis pas candidat» ne signifie pas nécessairement la disparition de l’idée. Cela peut aussi déplacer cette idée vers un registre plus implicite, plus symbolique, mais parfois plus puissant.
Dans une expérience devenue célèbre, on demandait à des participants de ne surtout pas penser à un ours blanc. Plus ils tentaient de chasser l’image, plus celle-ci revenait avec insistance dans leur esprit.
Le déni produit souvent un effet rebond : ce que l’on cherche à éloigner devient parfois encore plus présent. Ironique, n’est-ce pas ?
Dans le champ politique, ce phénomène donne au discours de démenti une fonction particulière. À force de répéter qu’une hypothèse n’existe pas, le langage peut contribuer, malgré lui, à l’installer davantage dans l’espace mental collectif. Le refus ne supprime pas nécessairement la représentation ; il peut aussi participer à sa consolidation symbolique.
«Aucun propos n’a été prononcé de ma part». Mais cette phrase ne dit pas : «Je ne serai jamais candidat». Elle affirme seulement l’absence de déclaration officielle. Et c’est précisément là que s’installe une zone d’indétermination. Le silence devient moins un refus qu’une suspension du positionnement.
La reconstruction de soi
Nous ne sommes donc plus dans un simple exercice de clarification. Ce qui se joue ici relève d’une reconstruction de soi dans l’espace public. Peu à peu, la figure de l’homme d’affaires se transforme : elle s’élargit vers celle d’un homme d’Etat en puissance, d’un acteur politique potentiel, d’un bienfaiteur de l’humanité. Le discours ne décrit plus uniquement une fonction professionnelle ; il produit progressivement une identité politique potentielle.
À ce niveau, le processus rejoint ce que Pierre Bourdieu désignait comme une forme de pouvoir symbolique : la capacité des mots à créer du positionnement dans un champ social et politique. Les déclarations publiques ne se contentent pas de commenter la réalité ; elles fabriquent aussi des places possibles à l’intérieur de celle-ci.
Cette dynamique apparaît avec encore plus de force lorsqu’est évoquée la crise de l’oxygène. L’événement n’est pas mobilisé comme un simple fait sanitaire, mais comme une scène symbolique. Une scène d’asphyxie collective dans laquelle une figure intervient au moment où les autres semblent incapables d’agir. Dans l’analyse psychologique du discours, ce type de récit produit une image : celle du «sauveur», celui qui apparaît lorsque le système vacille. Et cette image devient, avec le temps, une forme de légitimité implicite.
Mais le statut symbolique n’est jamais fixe : il bascule avec les effets du pouvoir. Comme celui qui se présente comme victime, une fois au pouvoir, devient persécuteur au nom de la «justice» ou de la «réparation». De la même manière, celui qui est initialement perçu comme «sauveur» peut rapidement devenir un «bourreau» lorsqu’il met en œuvre des réformes qui bouleverseront les équilibres existants.
Réseaux, relations et connexions
Un autre élément traverse le texte : la figure du «pont». Le pont n’appartient jamais totalement à un seul espace. Il relie. Entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’économie et le politique, entre le local et l’international.
Cette position intermédiaire ne renvoie pas seulement à une fonction stratégique ; elle révèle aussi une structure psychologique particulière : une forte capacité à négocier, à créer des alliances, à circuler entre différents espaces de pouvoir et d’influence. Ce type de personnalité construit souvent son efficacité à travers les réseaux, les relations et la capacité de connexion entre les mondes.
Mais cette configuration comporte également ses risques. L’excès de gestion des équilibres peut conduire à une dilution de la décision, à une dépendance indirecte vis-à-vis des cercles d’influence environnants, ou encore à une forme de flou stratégique dans les moments nécessitant un affrontement frontal et des positions plus nettes.
Une mise en scène de soi
Parallèlement, on observe que l’apparition publique n’est jamais totalement spontanée ; elle s’inscrit dans une gestion du regard des autres, dans une construction de l’image adaptée aux attentes de l’espace social. C’est précisément ce que Erving Goffman analysait à travers la notion de mise en scène de soi.
Dès lors, une question centrale émerge : sommes-nous face à un homme de pouvoir ou à un homme d’influence ?
Son discours semble pencher vers la seconde figure : celle d’un acteur capable de relier, de négocier, de créer des alliances, de maintenir des équilibres et de créer des espaces de circulation entre différents champs de pouvoir et d’influence. Mais cette même posture soulève une interrogation plus profonde : que devient ce type de leadership lorsque la politique cesse d’être un espace de médiation pour devenir un espace de confrontation ?
Kamel Ghribi par lui-même
Dans un second «démenti» publié hier, mercredi 6 mai 2026, sur sa page Facebook, et reproduit ci-dessous en fac-similé, Kamel Ghribi vante son parcours et énumère ses qualités de leadership. Et demande aux Tunisiens de ne pas «surinterpréter» ses déclarations ! Les prend-il (déjà?) pour des cons ?

L’article La stratégie du déni | Kamel Ghribi n’est pas (encore) candidat ! est apparu en premier sur Kapitalis.