Economie tunisienne | Pour une euthanasie salvatrice ! (1-3)
Le diagnostic est accablant : l’économie tunisienne aurait perdu des centaines de milliards de dollars en termes de PIB global, de PIB par habitant, de création d’emplois ou d’accumulation de la richesse, depuis les années soixante jusqu’à nos jours, à cause de choix de politiques économiques erronées et de stratégies timorées et minimaliste ! Ces choix auraient- ils empêché la Tunisie de se transformer en leader régional de l’industrie navale par exemple ou en hub méditerranéen de l’industrie financière ou même en pole des industries électroniques ? Notre pays aurait-t-il ainsi raté des occasions de devenir une puissance régionale dans quelques domaines que ce soit ? (Photo: Palais du gouvernement, à la Kasbah).
Noureddine Horchani *

Ne cherchons pas des réponses à ces questions chez les comptables focalisés plutôt sur les équilibres financiers de l’Etat et les ratios de la comptabilité publique. Pendant des décennies, notre économie aurait supporté des manques à gagner substantiels qui auraient pu propulser notre pays au rang des pays développés. C’est ce que nous révèle, avec beaucoup de réserves de notre part, les conclusions d’un exercice d’extrapolation réalisé grâce à l’IA.
La démarche consiste à procéder à un benchmark avec des pays du bassin méditerranéen et avec la Corée du sud dont les économies étaient relativement proches de la nôtre vers les années 1960 en termes de PIB, de PIB per capita, de tissu entrepreneurial, de démographie, d’infrastructure et de développement humain.
C’est le cas du Portugal, pays aux 10 millions d’habitants avec lequel nous partagions, à l’époque, un nombre de caractéristiques de sous-développement et des défis semblables : rareté des ressources, pauvreté, analphabétisation, détérioration des services de santé, etc. Nous étions même mieux lotis que ce pays sur certains registres. Il s’agit pour nous de comparer des parcours de développement entre pays afin d’évaluer les choix de politique économique et de politique tout court.
Développement du sous-développement ou management équitable de la misère
Cette démarche analogique nous permet de cerner le manque à gagner supporté par l’économie tunisienne et de réaliser que d’autres alternatives auraient pu être envisagées qui auraient abouti à la construction d’une économie nationale prospère, développée, résiliente et en compétition avec ces économies qui nous ressemblaient il y a une soixantaine d’années mais qui nous ont largement dépassés pour être classées aujourd’hui parmi les vingt plus grandes économies du monde grâce à des choix judicieux et surtout ambitieux.
Pendant que ces économies (Espagne, Portugal, Grèce, Corée du Sud) prospéraient, la Tunisie s’engouffrait dans ce que les économistes tiers-mondistes qualifient de développement inégal fondé sur la stratégie minimaliste de sous-traitance et de dépendance à l’égard des économies du centre développé.
Certes, cette stratégie a joué un rôle social indéniable en absorbant des milliers de chômeurs non qualifiés puis relativement qualifiés surgissant dans la périphérie des villes sous l’effet de l’exode rural et la désertification des campagnes appauvries par les politiques publiques. Cependant, elle a favorisé l’émergence d’une économie de rente qui arrive aujourd’hui à son terme.
En effet, l’Etat n’arrive plus aujourd’hui à assurer, après plus d’un demi-siècle d’indépendance politique, la prospérité et le développement intégral. Pire encore, la situation de l’économie tunisienne se dégrade et elle n’est même plus capable, après 2020, d’honorer aisément ses factures de denrées alimentaires de base : blé, café, viande, etc., ou de moderniser les machines de production de son phosphate indispensable aux équilibres de ses finances ni même de sauver financièrement sa compagnie de transport aérien ?
L’Etat est aujourd’hui incapable d’assurer la maintenance de ses écoles, de ses hôpitaux, de ses routes et des canalisations d’eau (Banque mondiale : Diagnostic des infrastructures en Tunisie – Décembre 2019). Sfax, la capitale du sud, n’a bénéficié d’une autoroute l’arrimant à Tunis qu’en 2009 soit 53 ans après l’indépendance.
D’une loi de finance à une autre et d’un plan de développement à un autre, les décennies passent et on a l’impression d’un remake permanent du même scénario reproduisant la gestion de la pauvreté, du manque et de la misère.
Les plans de développement qui se sont succédé depuis l’indépendance n’ont résolu ni le problème de la pauvreté, estimée en 2023 à 18,4% de la population, soit une aggravation par rapport à 2021 où il atteignait + 16% ni celui des disparités régionales.
Le plan de développement 2026 – 2030 annonce une stratégie économique fondée sur la priorité du social !! Cette orientation nous laisse perplexe car il s’agit d’une invitation à partager équitablement la misère en l’absence d’une stratégie de création préalable de la richesse.
Limite du modèle économique ou carence de la pensée politique ?
Des solutions non orthodoxes empruntées à des expériences étrangères peuvent être appliquées pour la relance de l’économie tunisienne, comme le New Deal appliqué aux Etats Unis au lendemain de la crise de 1929 et les mesures économiques prises dans le cadre du plan Marshall destiné à relancer les économies européennes exsangues et dévastées par les conséquences de la seconde guerre mondiale.
Ces programmes n’étaient pas cohérents avec les principes de l’orthodoxie de la comptabilité publique. Un respect rigoureux des principes des «équilibres financiers» et de l’orthodoxie libérale capitaliste n’auraient pas permis de réaliser ces projets économiques à succès, inédits et hors normes. Notre pays a besoin d’emprunter l’esprit de ces initiatives.
La Tunisie doit innover dans sa politique économique, faire preuve de courage et même de sens du risque calculé sans se soucier de la rigueur des équilibres financiers. La prudence excessive affichée par les dirigeants de la Banque centrale depuis longtemps, traduite par l’application d’un taux directeur élevé décourageant l’investissement et la création d’entreprise, ne devrait pas être considérée comme un mérite ou une prouesse économique.
Cette approche doit être bannie car elle n’a résolu ni l’inflation qui accable le consommateur ni la détérioration des finances publiques qui ne cesse de s’aggraver. Au contraire, il est temps aujourd’hui de récompenser la prise de risque à tous les niveaux, celui de l’Etat et celui des opérateurs économiques, et d’encourager l’innovation et pourquoi pas la folie créatrice. C’est-à-dire, en d’autres termes, ménager le citoyen avant de ménager les comptes publiques.
Les limites de l’approche comptable : l’illusion des équilibres financiers
Le plan de développement 2026- 2030 table sur un taux de croissance cible de 4% annuel ce qui témoigne de l’exiguïté des perspectives et de l’absence d’ambitions. Pourtant les artisans des plans de développement successifs, des techniciens souvent respectables et sincères, savent pertinemment qu’un taux de chômage endémique de plus de 15%, qu’un flux annuel de plus de 50 000 nouveaux diplômés du supérieur atterrissant sur le marché du travail ainsi que les inégalités régionales de plus en plus aiguisées d’une année à une autre, ne peuvent être endigués qu’à travers des taux de croissance à deux chiffres que le modèle économique en place et les plans de développement successifs sont incapables structurellement d’atteindre. Notre benchmarking ne consiste pas donc pas à comparer des chiffres qui en définitive ne reflètent que des réalités socio- économiques et surtout culturelles différentes. Il s’agit au contraire de se libérer de la tyrannie des chiffres chère aux comptables et de comparer des parcours, et des visions de politiques économiques. Soyons clairs, il est question de comparer des ambitions !!
Pour beaucoup d’observateurs le mode de développement est souvent invoqué pour justifier le sous-développement. Force est de constater que les Etats qui ont réussi leur développement (Portugal, Grèce, Espagne, Corée du Sud) n’ont vraisemblablement pas perdu leur temps à discuter du mode de développement à adopter : «développement inclusif», «développement durable», «développement autocentré», avant de planifier leur décollage économique. L’économie tunisienne aurait pu suivre la même trajectoire à succès suivie par ces Etats prospères.
En nous appuyant sur des scénarios plus au moins ambitieux traités par l’IA, nous pouvons cerner le manque à gagner que l’économie tunisienne aurait supporté dans sa globalité et par secteur en adoptant des stratégies économiques passives, timorées et sans ambitions.
* Enseignant en sciences politiques et ancien cadre de banque.
A suivre
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