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ECLAIRAGE – Le retour du baril-roi : chronique d’une dépendance révélée

03. April 2026 um 10:01

Il suffit parfois d’une déclaration, d’une inflexion dans le ton d’un dirigeant, pour que les marchés s’embrasent et que les équilibres économiques les plus fragiles vacillent. Lorsque Donald Trump évoque la perspective de frappes prolongées contre l’Iran, ce ne sont pas seulement les lignes de front qui se tendent, mais l’ensemble de l’économie mondiale qui se crispe. Le baril de Brent franchissant à nouveau le seuil symbolique des 105 dollars agit comme un révélateur brutal : celui d’un ordre énergétique encore dominé par la géopolitique, et d’économies périphériques enfermées dans une dépendance structurelle dont elles peinent à s’extraire.

À travers la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, c’est une artère vitale du capitalisme mondial qui se trouve menacée. Et dans cette configuration, l’Afrique, et plus encore le Maghreb, ne sont pas de simples spectateurs, mais des récepteurs passifs d’un choc dont les ondes se propagent avec une intensité redoutable.

 

L’un des paradoxes les plus frappants de la situation actuelle réside dans le décalage entre les discours de souveraineté et la réalité des dépendances. Depuis plusieurs décennies, les pays du Maghreb affichent des ambitions de maîtrise énergétique, investissant dans des stratégies nationales souvent présentées comme des piliers de leur autonomie économique. Pourtant, à la moindre secousse sur les marchés internationaux, cette souveraineté proclamée se dissout dans les faits.

La Tunisie et le Maroc, importateurs nets, subissent de plein fouet la hausse des cours. Même l’Algérie, pourtant exportatrice, n’échappe pas à une forme de vulnérabilité : car si la rente pétrolière s’accroît à court terme, elle renforce en réalité une dépendance à une ressource volatile, consolidant ce que la littérature économique désigne comme la «malédiction des ressources».

Dans ce contexte, la dépendance au pétrole du Golfe agit comme une contrainte externe permanente. Elle enferme les économies dans un schéma de transmission quasi automatique des chocs, où la politique nationale se réduit souvent à un ajustement marginal face à des forces globales.

Le choc inflationniste : une mécanique implacable

La hausse des prix du pétrole ne se contente pas d’affecter les balances commerciales; elle s’infiltre dans l’ensemble du tissu économique. Le carburant étant un intrant transversal, son renchérissement se diffuse à tous les niveaux : transport, production, distribution. Le résultat est une inflation généralisée, dont les effets sont d’autant plus violents qu’ils touchent en priorité les biens essentiels.

Les théories économiques ont depuis longtemps analysé ce type de phénomène. Les modèles inspirés de John Maynard Keynes mettent en évidence l’effet récessif des chocs d’offre (1). Tandis que les approches monétaristes, dans la lignée de Milton Friedman, insistent sur les risques d’emballement inflationniste si les autorités monétaires tentent de compenser ces chocs par une expansion excessive de la liquidité.

Or, dans les économies maghrébines, cette tension théorique se double d’une contrainte pratique : les marges de manœuvre sont limitées. Les banques centrales, déjà confrontées à une inflation persistante, hésitent entre resserrement monétaire et soutien à l’activité. Mais dans un contexte où l’inflation est importée, leur capacité d’action apparaît structurellement réduite.

Subventions : amortisseur social ou bombe budgétaire ?

Face à la montée des prix, les États recourent à un instrument devenu classique : la subvention. En maintenant artificiellement les prix à la pompe, ils cherchent à contenir l’inflation et à préserver la paix sociale. Mais ce choix, en apparence protecteur, dissimule une fragilité profonde.

Les subventions énergétiques, en absorbant une partie du choc, déplacent le problème plutôt qu’elles ne le résolvent. Elles creusent les déficits, alourdissent la dette publique et réduisent la capacité d’investissement de l’État. À moyen terme, elles peuvent même accentuer les inégalités, en bénéficiant davantage aux ménages les plus aisés, plus consommateurs d’énergie.

Les institutions internationales, telles que le Fonds monétaire international (FMI), ne cessent de dénoncer ces mécanismes, appelant à leur remplacement par des dispositifs ciblés. Pourtant, la réalité politique rend ces réformes particulièrement délicates. Dans des sociétés marquées par une défiance croissante envers les institutions, toute hausse des prix peut devenir le catalyseur d’une contestation sociale.

Le Maghreb se trouve ainsi pris dans une contradiction structurelle : maintenir les subventions pour éviter l’explosion sociale, ou les réduire pour préserver l’équilibre budgétaire. Une équation sans solution simple, où chaque choix comporte un coût élevé.

La fragmentation africaine : une réponse désordonnée

À l’échelle du continent africain, la crise actuelle met en évidence une absence de coordination frappante. Chaque pays réagit en fonction de ses contraintes internes, sans véritable stratégie collective. Tandis que certains augmentent les prix, d’autres les gèlent; tandis que certains compensent par des hausses salariales, d’autres laissent les ménages absorber le choc.

Cette fragmentation reflète l’absence d’un marché énergétique intégré. Elle limite la capacité des pays africains à négocier collectivement avec les fournisseurs ou à mutualiser leurs ressources. Dans ce contexte, les initiatives visant à développer des capacités de raffinage locales, comme celles portées au Nigeria, apparaissent comme des tentatives encore isolées de rééquilibrage.

Pour le Maghreb, cette absence d’intégration régionale constitue un handicap majeur. Malgré des complémentarités évidentes, les pays de la région peinent à construire des politiques communes, prisonniers de logiques nationales et de tensions politiques persistantes. 

Inflation et fractures sociales : le risque d’une rupture silencieuse

Au-delà des agrégats macroéconomiques, c’est la société elle-même qui est affectée. La hausse des prix du carburant agit comme un multiplicateur des inégalités. Elle pénalise les ménages modestes, dont le budget est déjà contraint, et réduit leur capacité à absorber les chocs.

Dans les zones urbaines comme rurales, le coût du transport devient un facteur déterminant du niveau de vie. Les produits alimentaires, dépendants des circuits logistiques, voient leurs prix augmenter, accentuant la pression sur le pouvoir d’achat. Ce phénomène nourrit un sentiment d’injustice, d’autant plus fort que les populations perçoivent ces hausses comme exogènes et incontrôlables.

Dans ce contexte, le risque n’est pas seulement économique, mais aussi politique. L’histoire récente de la région montre que les crises de prix peuvent rapidement se transformer en crises sociales. Le choc pétrolier actuel, s’il se prolonge, pourrait ainsi raviver des tensions latentes, mettant à l’épreuve la résilience des États.

Sortir de la dépendance : une nécessité stratégique

La crise actuelle ne fait que renforcer une évidence : la dépendance énergétique constitue un obstacle majeur au développement. Elle expose les économies à des chocs externes récurrents et limite leur capacité à définir des politiques autonomes.

La transition vers les énergies renouvelables apparaît dès lors comme une voie incontournable. Le Maghreb dispose d’un potentiel considérable en matière solaire et éolienne, qui pourrait être mobilisé pour réduire la dépendance aux importations. Mais cette transition ne peut être envisagée comme une simple substitution technologique ; elle implique une transformation profonde des structures économiques.

Elle suppose des investissements massifs, une réforme des cadres réglementaires et une coopération régionale renforcée. Elle nécessite également une vision politique capable de dépasser les logiques de court terme pour inscrire l’action publique dans une perspective stratégique.

Une crise révélatrice d’un modèle à bout de souffle

En définitive, la flambée des prix du pétrole ne constitue pas un simple épisode conjoncturel. Elle agit comme un révélateur des limites d’un modèle de développement fondé sur la dépendance externe, la consommation subventionnée et l’absence de diversification.

Le Maghreb se trouve aujourd’hui à un carrefour. Continuer de gérer les crises au coup par coup, au prix d’un endettement croissant et d’une fragilité accrue, ou engager une transformation structurelle, certes coûteuse et complexe, mais porteuse de résilience.

Dans ce choix se joue bien plus qu’une politique énergétique. C’est la capacité même des États à reprendre le contrôle de leur trajectoire économique qui est en question. Et dans un monde où les chocs se multiplient, cette capacité devient la condition première de la souveraineté.

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(1) : Dans la pensée de John Maynard Keynes, les crises viennent surtout d’un manque de demande.

Mais dans les approches néo-keynésiennes, un choc d’offre (comme la hausse du pétrole) est aussi récessif : il augmente les coûts, réduit le pouvoir d’achat et freine l’activité, tout en générant de l’inflation.

En toute rigueur, car elle touche à un point central du débat macroéconomique.

Chez John Maynard Keynes, l’analyse porte avant tout sur les insuffisances de la demande globale comme source principale des récessions. Dans son cadre théorique initial, les crises économiques sont d’abord liées à une contraction de l’investissement, à des anticipations pessimistes et à une demande effective insuffisante.

Cependant, dans les prolongements contemporains de sa pensée — notamment les modèles néo-keynésiens — les économistes ont intégré explicitement les chocs d’offre, comme une hausse brutale des prix du pétrole. Dans ce cadre élargi, un choc d’offre négatif produit un double effet :

D’une part, il augmente les coûts de production, ce qui réduit l’offre globale et alimente l’inflation.

D’autre part, il comprime le revenu réel des ménages, ce qui freine la consommation et donc la demande.

C’est cette combinaison qui engendre un effet récessif, souvent associé à des situations de stagflation.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DÉCRYPTAGE – Gouverner la pénurie ou organiser le recul ?

01. April 2026 um 06:00

Il est des décisions économiques qui, sous couvert de prudence, trahissent en réalité une forme d’impuissance. La circulaire n°2026-04 de la Banque centrale de Tunisie, en imposant une couverture intégrale des importations dites non prioritaires, appartient à cette catégorie de politiques qui donnent l’illusion de l’action tout en révélant la profondeur des déséquilibres. Car lorsque l’on en vient à administrer la rareté plutôt qu’à produire l’abondance, c’est moins une stratégie qu’un aveu.

Dans une économie fragilisée par des années de déséquilibres structurels, la tentation du contrôle réapparaît comme un réflexe presque mécanique. La guerre au Moyen-Orient, la volatilité des prix de l’énergie et la pression sur les réserves de change offrent un prétexte commode. Mais derrière l’urgence conjoncturelle se profile une question autrement plus dérangeante : la Tunisie est-elle encore en mesure de piloter son économie autrement que par la contrainte ?

 

Le crédit confisqué : quand la liquidité remplace la confiance

La mesure phare de la Banque centrale repose sur un principe simple en apparence : toute importation de produits non prioritaires doit désormais être financée à 100 % sur fonds propres. Ce glissement technique dissimule en réalité une transformation profonde du fonctionnement économique.

Car le crédit n’est pas un simple outil de financement. Il est, comme l’avait théorisé Joseph Schumpeter (1), le moteur même de la dynamique capitaliste, permettant aux acteurs économiques d’anticiper, d’investir et de créer de la valeur au-delà de leurs ressources immédiates. En le neutralisant, la Banque centrale de Tunisie (BCT) ne se contente pas de restreindre les importations : elle modifie la nature même de l’activité économique.

Le passage d’une économie fondée sur la solvabilité à une économie fondée sur la liquidité constitue une rupture silencieuse. Il consacre une hiérarchie implicite entre les acteurs : ceux qui disposent de trésoreries abondantes peuvent continuer à opérer, les autres sont relégués à la périphérie. Ce n’est plus la viabilité économique qui détermine l’accès au marché, mais la capacité à immobiliser du capital.

Dans un pays où les PME constituent l’ossature du tissu productif, une telle mutation revient à déplacer le centre de gravité de l’économie vers les acteurs les plus concentrés, au risque d’étouffer toute dynamique entrepreneuriale.

 

L’énigme des réserves : une justification qui ne tient pas

Officiellement, la mesure vise à préserver les réserves en devises. L’argument, à première vue, semble relever du bon sens. Pourtant, il se fissure dès que l’on en examine les ressorts.

Un dinar converti en devise reste un dinar sorti du pays, qu’il provienne d’un crédit bancaire ou d’une trésorerie privée. La nature du financement n’altère en rien l’impact sur les réserves. En ce sens, la logique économique de la mesure apparaît pour le moins fragile.

Cette contradiction fait écho aux critiques de Milton Friedman (2), bien connues de nos banquiers centraux, à l’égard des politiques monétaires qui s’attaquent aux symptômes plutôt qu’aux causes profondes. En tentant de maîtriser les modalités de financement sans intervenir sur le volume même des importations, la Banque centrale agit sur une variable périphérique, au risque de passer à côté de son objectif.

Derrière cette incohérence apparente se cache une réalité plus complexe : la tension sur la liquidité en dinars. L’État, en mobilisant massivement les ressources bancaires pour financer son déficit, réduit l’espace disponible pour le secteur privé (effets d’éviction, bête noire de nos étudiants de 2ème année). La restriction du crédit aux importations non prioritaires apparaît alors comme un mécanisme indirect de rationnement du financement, bien plus que comme un outil de gestion des réserves.

 

Une économie triée sur le volet : la fin de l’égalité d’accès

Ce que la circulaire introduit, en filigrane, c’est une sélection implicite des acteurs économiques. Elle ne dit pas qui peut importer, mais elle détermine qui en a les moyens.

Les grandes entreprises, les groupes structurés, les acteurs disposant d’une trésorerie solide peuvent absorber la contrainte sans difficulté. Pour eux, la mesure n’est qu’un ajustement. Pour les autres, elle devient un obstacle insurmontable.

Cette dynamique s’inscrit dans les analyses de Joseph Stiglitz (3) sur les asymétries d’information et les imperfections des marchés du crédit. Lorsque l’accès au financement devient inégal, les écarts entre les acteurs se creusent, et la concurrence s’érode.

Le résultat est prévisible : une concentration accrue des marchés, une réduction de la diversité des opérateurs et, à terme, une hausse des prix. La régulation, censée corriger les déséquilibres, finit par les amplifier.

 

Le mythe du « non essentiel » : quand l’État décide des besoins

La catégorisation des produits en « prioritaires » et « non prioritaires » soulève une question fondamentale : qui décide de ce qui est nécessaire ?

Dans une économie moderne, cette distinction est loin d’être évidente. Les chaînes de production sont complexes, les usages multiples, et les préférences des consommateurs évolutives. Ce qui apparaît comme un luxe pour l’un peut constituer un besoin pour l’autre.

Les critiques de Friedrich Hayek (4) trouvent ici une résonance particulière. L’idée qu’une autorité centrale puisse disposer de l’ensemble des informations nécessaires pour arbitrer efficacement entre les besoins relève d’une illusion. La connaissance est dispersée, fragmentée, et souvent tacite.

En figeant une liste de produits « non prioritaires », la BCT impose une vision statique de l’économie, déconnectée de ses dynamiques réelles. Elle risque ainsi de pénaliser non seulement la consommation, mais aussi la production, en restreignant l’accès à des intrants essentiels pour certaines activités.

 

Inflation et pénurie : le retour des mécanismes classiques

L’un des paradoxes les plus frappants de cette politique réside dans ses effets potentiellement inflationnistes. En limitant l’accès à certains produits, elle crée une rareté artificielle, propice à la hausse des prix.

Ce mécanisme est bien connu : lorsque l’offre se contracte dans un contexte de demande relativement rigide, les prix s’ajustent à la hausse. La réduction de la concurrence, induite par l’exclusion des petits importateurs, renforce cette dynamique.

Mais le phénomène ne s’arrête pas là. L’histoire économique tunisienne a montré à maintes reprises que les restrictions sur les circuits formels alimentent le développement du marché parallèle. La contrebande et son développement deviennent alors un canal alternatif, souvent plus coûteux, moins contrôlé et fiscalement inefficace.

Ce basculement vers l’informel ne constitue pas une simple dérive marginale. Il fragilise l’ensemble de l’économie, en réduisant les recettes de l’État, en dégradant la qualité des produits et en accentuant les inégalités.

 

La mémoire courte des politiques économiques

Ce qui rend cette décision particulièrement troublante, c’est son caractère de déjà vu. Une mesure similaire avait été adoptée en 2017, avant d’être abandonnée par notre estimé confrère Marouane Abassi ex Gouverneur de la BCT, en raison de ses effets négatifs.

La répétition de cette politique pose une question essentielle : pourquoi persister dans une voie dont les limites ont déjà été démontrées ? Comme le rappelait John Maynard Keynes, le véritable défi ne réside pas dans la découverte de nouvelles idées, mais dans la capacité à se libérer des anciennes.

Cette récurrence traduit une forme d’inertie institutionnelle, mais aussi une difficulté à élaborer des alternatives crédibles. Face à des contraintes structurelles profondes, les autorités semblent prisonnières d’un répertoire limité d’outils, qu’elles réactivent au gré des crises.

 

Une politique de court terme face à un défi de long terme

Au fond, la circulaire de la Banque centrale illustre un décalage entre la nature des problèmes et celle des réponses apportées. Le déficit commercial, la dépendance énergétique et la faiblesse de l’appareil productif sont des enjeux structurels, qui nécessitent des réformes profondes.

Or, la restriction des importations constitue une réponse conjoncturelle, qui agit sur les flux sans transformer les structures. Elle permet, au mieux, de gagner du temps. Mais ce temps n’est utile que s’il est mis à profit pour engager des transformations.

En l’absence de telles réformes, la politique actuelle risque de produire un effet de compression économique : moins d’importations, mais aussi moins de production, moins d’investissement et, in fine, moins de croissance.

Les conséquences sociales ne sauraient être sous-estimées. La hausse des prix, la raréfaction de certains biens et les difficultés des entreprises peuvent alimenter un sentiment de frustration et d’injustice, dans un contexte déjà marqué par une érosion du pouvoir d’achat.

 

Entre rigueur et asphyxie : l’équilibre introuvable

La BCT se trouve confrontée à un dilemme classique : préserver les équilibres macroéconomiques sans étouffer l’activité. Mais la solution adoptée semble pencher dangereusement vers la restriction.

La discipline financière est nécessaire. Mais elle ne peut se substituer à une stratégie de développement. Sans vision claire, elle risque de devenir une fin en soi, au détriment de l’économie réelle.

Trouver l’équilibre suppose une approche plus nuancée, fondée sur une meilleure compréhension des chaînes de valeur, une coordination renforcée avec les politiques budgétaires et industrielles, et une transparence accrue dans la définition des objectifs.

 

Réguler la crise ou répéter l’histoire

Au terme de cette analyse, une impression persistante s’impose : celle d’une politique qui, faute de s’attaquer aux causes profondes, se contente de gérer les symptômes.

La circulaire n°2026-04 ne constitue ni une rupture, ni une innovation. Elle s’inscrit dans une continuité, celle des politiques de contrôle adoptées en période de tension, souvent avec des résultats mitigés.

La véritable question est ailleurs. Elle réside dans la capacité de la Tunisie à sortir de cette logique défensive pour construire une stratégie offensive, fondée sur la production, l’innovation et l’intégration dans les chaînes de valeur internationales.

À défaut, le risque est grand de voir se répéter un cycle désormais bien connu : restriction, contournement, inefficacité… puis abandon.

Et, entre-temps, une économie qui s’essouffle, lentement mais sûrement.

 

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(1) Joseph Schumpeter : Joseph Schumpeter (1883-1950) était un économiste et sociologue autrichien, naturalisé américain, considéré comme l’un des penseurs les plus influents du XXe siècle pour ses travaux sur l’innovation et la dynamique du capitalisme.

(2) Milton Friedman : né le 31 juillet 1912 à Brooklyn (New York) et mort le 16 novembre 2006 à San Francisco, est un économiste américain, considéré comme l’un des plus influents du XXe siècle[1]

Ardent défenseur du libéralisme, il obtient le prix dit Nobel d’économie en 1976. Il travaille sur des domaines de recherche aussi bien théorique qu’appliquée, étant à l’origine du courant monétariste, ainsi que le fondateur de l’École de Chicago. Il est également un commentateur politique et essayiste à succès.

Ses deux œuvres majeures sont d’abord son livre Capitalisme et liberté en 1962 puis sa série d’interventions télévisées en 1980 intitulée Free to Choose (en français La Liberté du choix).

Milton Friedman a inauguré une pensée économique d’inspiration libérale dont les prescriptions s’opposent de front à celle du keynésianisme. Ses idées ont eu une influence considérable dans le monde de la politique et de l’économie dans les années 1980.

 

(3) Joseph Stiglitz : né le 9 février 1943 à Gary (Indiana), est un économiste américain reconnu pour ses contributions à l’économie. 

Il a reçu le prix Nobel d’économie en 2001 pour ses travaux sur l’information asymétrique, en collaboration avec George Akerlof et Michael Spence. 

Stiglitz est actuellement professeur à la Columbia University et a été économiste en chef à la Banque mondiale de 1997 à 2000.

 

(4)  Friedrich Hayek : est un économiste et philosophe austro-britannique majeur du XXe siècle, figure centrale du courant libéral et de l’école autrichienne. Né en 1899 à Vienne et marqué par son expérience de la Première Guerre mondiale, il a consacré sa carrière à comprendre les crises économiques et à prévenir les déséquilibres systémiques.

Ses travaux portent notamment sur le rôle de l’information dans l’économie, les cycles économiques, les institutions et les limites de l’intervention étatique. Il soutient que les crises trouvent souvent leur origine dans des déséquilibres internes, notamment liés aux excès du système bancaire et aux distorsions monétaires.

Opposé à une vision trop mathématisée de l’économie, Hayek insiste sur la complexité des phénomènes économiques et sur l’incapacité des autorités centrales à disposer de toute l’information nécessaire pour piloter efficacement l’économie. Cette idée est au cœur de ses ouvrages majeurs, tels que La Route de la servitude (1944), La Constitution de la liberté (1960) et Droit, législation et liberté (1973).

Lauréat du prix Nobel d’économie en 1974 (partagé avec Gunnar Myrdal), il a profondément marqué la pensée économique en défendant un libéralisme fondé sur le rôle des institutions, la liberté individuelle et la méfiance à l’égard des interventions centralisées.

 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Tunisie – L’illusion du calme : quand les chiffres rassurent plus qu’ils ne guérissent

30. März 2026 um 06:00

À première vue, les indicateurs monétaires et financiers arrêtés au 27 mars 2026 offrent un tableau presque apaisé de la conjoncture tunisienne. Les soldes s’améliorent, les réserves en devises se renforcent, les taux se stabilisent. L’économie semble respirer. Mais cette respiration est-elle le signe d’une guérison ou simplement celui d’une économie maintenue sous assistance, dans un équilibre précaire ? Car derrière la mécanique apparente des chiffres se cache une réalité plus complexe : celle d’un système financier qui s’ajuste, sans pour autant se transformer en profondeur. Une économie qui tient, mais qui peine encore à se réinventer.

 

Le redressement du solde du compte courant du Trésor, à 2 235,9 MDT, constitue indéniablement l’un des signaux les plus positifs de cette photographie conjoncturelle. L’amélioration est nette, aussi bien en variation journalière qu’en glissement annuel. Elle traduit un effort de gestion plus rigoureux, probablement soutenu par une meilleure mobilisation des recettes et un pilotage plus fin des dépenses.

Mais cette amélioration, pour significative qu’elle soit, ne doit pas masquer la réalité structurelle des finances publiques tunisiennes. Le Trésor continue de fonctionner dans une logique de flux tendus, dépendant étroitement des ressources de court terme et de l’appui du système bancaire. Ce que révèlent ces chiffres, ce n’est pas une transformation du modèle budgétaire, mais plutôt une optimisation conjoncturelle de ses marges de manœuvre. Une respiration, certes, mais encore loin d’un rééquilibrage durable.

 

Banques et liquidité : une dépendance qui persiste

Le système bancaire, quant à lui, affiche une amélioration relative de sa liquidité, avec un solde du compte courant ordinaire en hausse à 391,7 MDT. Ce mouvement est renforcé par une augmentation du volume global du refinancement, qui atteint 11 683,9 MDT. Mais cette apparente détente doit être interprétée avec prudence. En réalité, elle confirme surtout la dépendance persistante des banques tunisiennes à la liquidité fournie par la Banque centrale. Le refinancement reste le pilier invisible du système bancaire, révélant une intermédiation encore fragile et peu autonome.

La baisse annuelle du volume de refinancement, de plus de 3 milliards de dinars, est certes un signal encourageant. Elle suggère un début de normalisation. Mais elle s’accompagne d’une tension latente, visible dans le recours accru à la facilité permanente de prêt à 24 heures, qui bondit en variation journalière. Le marché interbancaire lui-même illustre cette dualité : actif mais instable, dynamique mais fragmenté. La liquidité circule, mais elle circule avec précaution.

 

Le dilemme monétaire : soutenir sans relâcher, freiner sans casser

Dans ce contexte, la Banque centrale évolue sur une ligne de crête particulièrement étroite. Le maintien du taux directeur à 7 %, combiné à un taux du marché monétaire à 6,99 %, traduit une volonté claire de stabilisation. La baisse de 50 points de base sur un an marque une inflexion prudente, presque timide, vers un assouplissement monétaire.

Mais cette orientation reste contrainte. L’inflation, bien que moins explosive, n’est pas totalement maîtrisée. Le dinar demeure vulnérable. Et l’environnement international impose une discipline monétaire accrue. Ainsi, la Banque centrale ne peut ni relâcher significativement sa politique, au risque de raviver les tensions inflationnistes et de fragiliser la monnaie, ni durcir davantage les conditions financières, au risque d’asphyxier une économie déjà affaiblie. Ce dilemme est au cœur de la conjoncture actuelle : comment soutenir une économie fragile sans compromettre sa stabilité ?

 

L’économie du cash : symptôme d’un mal plus profond

L’augmentation spectaculaire des billets et monnaies en circulation, qui atteignent 28 448 MDT sur un an, constitue un indicateur souvent sous-estimé, mais fondamental.

Elle révèle une réalité persistante : la domination du cash dans les échanges économiques tunisiens. Une domination qui traduit à la fois la défiance envers le système bancaire, l’ampleur de l’économie informelle et l’incertitude des agents économiques. Dans un tel contexte, la politique monétaire perd en efficacité. Les canaux de transmission traditionnels – crédit, taux d’intérêt, intermédiation bancaire – se trouvent partiellement contournés. Autrement dit, une partie significative de l’économie échappe aux instruments classiques de régulation. Et tant que cette dualité persistera, les marges de manœuvre des autorités resteront limitées.

 

Le front extérieur : une accalmie précieuse mais fragile

C’est sans doute du côté des équilibres extérieurs que les signaux les plus encourageants apparaissent. Les avoirs nets en devises atteignent 25 112,9 MDT, soit l’équivalent de 106 jours d’importation. Cette amélioration renforce la capacité du pays à faire face à ses engagements extérieurs et réduit les risques immédiats de crise de balance des paiements.

Cette dynamique repose largement sur deux moteurs essentiels : les recettes touristiques, en progression à 1 310 MDT, et les revenus du travail à l’étranger, qui atteignent 1 930,1 MDT. Ces flux constituent de véritables amortisseurs macroéconomiques.

Mais cette accalmie reste fragile. Elle dépend de facteurs externes – conjoncture internationale, stabilité géopolitique, attractivité touristique — sur lesquels la Tunisie a peu de prise. Par ailleurs, le service de la dette extérieure, bien qu’en baisse annuelle, demeure élevé et continue de peser sur les réserves. La question de la soutenabilité de la dette reste donc entière.

 

Le dinar : entre répit tactique et fragilité structurelle

Le comportement du dinar reflète parfaitement cette situation intermédiaire. Face au dollar, la monnaie tunisienne montre des signes de résistance, avec une légère appréciation annuelle. Cette évolution est favorable, notamment dans un contexte de pressions sur les prix de l’énergie.

Mais face à l’euro, partenaire commercial majeur, le dinar s’inscrit dans une trajectoire plus fragile. Cette dépréciation relative renchérit le coût des importations et alimente les tensions inflationnistes. Ces mouvements traduisent une réalité structurelle : le dinar reste une monnaie sensible, fortement exposée aux déséquilibres internes et aux chocs externes.

 

Une dette domestique en mutation silencieuse

L’évolution des bons du Trésor révèle une transformation stratégique importante. La chute spectaculaire de l’encours des bons à court terme, conjuguée à une forte hausse des bons assimilables, traduit une volonté de réallonger la maturité de la dette. Une stratégie rationnelle, visant à réduire les risques de refinancement immédiats.

Mais cette mutation n’est pas sans coût. Elle implique une charge d’intérêt potentiellement plus élevée et renforce la dépendance de l’État vis-à-vis du système bancaire domestique. Ce basculement silencieux redessine les équilibres financiers internes, tout en posant la question de la capacité du marché à absorber durablement cette dette.

 

L’ombre du contexte international : une contrainte permanente

La Tunisie évolue dans un environnement mondial incertain, marqué par une croissance molle, des tensions géopolitiques persistantes et des politiques monétaires encore restrictives. Les grandes économies avancées hésitent entre désinflation et ralentissement. Les flux de capitaux se font plus sélectifs. Les coûts de financement restent élevés.

Dans ce contexte, les marges de manœuvre des économies émergentes se réduisent. L’accès au financement extérieur devient plus complexe, plus coûteux, plus conditionné. Pour la Tunisie, cela signifie une dépendance accrue aux ressources internes et une nécessité urgente de restaurer la confiance des investisseurs.

 

À court terme : une stabilisation sous surveillance

À horizon immédiat, la situation apparaît relativement stabilisée. Les indicateurs monétaires sont maîtrisés, les réserves en devises confortables, les taux contenus. Mais cette stabilité reste conditionnelle. Elle repose sur un équilibre délicat, susceptible d’être remis en cause par le moindre choc externe ou interne. La vigilance s’impose donc. Plus que jamais.

 

À moyen terme : l’impératif de transformation

Au-delà de la conjoncture, la véritable question est celle du modèle économique. La Tunisie peut-elle continuer à fonctionner avec une économie duale, une forte dépendance au refinancement, un poids élevé de l’informel et une croissance atone ?

La réponse est clairement non. Les indicateurs actuels offrent une fenêtre d’opportunité. Mais sans réformes structurelles — fiscales, financières, productives — cette accalmie restera temporaire. Il ne s’agit plus seulement de stabiliser, mais de transformer.

 

In fine, entre répit et responsabilité

Les données du 27 mars 2026 racontent une histoire subtile : celle d’une économie qui tient, mais qui hésite encore à changer. La Tunisie bénéficie aujourd’hui d’un répit. Mais ce répit n’est pas une victoire. Il est une responsabilité. Car dans les équilibres fragiles se cachent souvent les urgences les plus profondes. Et dans les périodes d’accalmie se jouent, parfois, les décisions les plus décisives.

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (27/03/2026), données prix Brent / marché pétrolier (27/03/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG).

L’article Tunisie – L’illusion du calme : quand les chiffres rassurent plus qu’ils ne guérissent est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

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