1. Tout d’abord, la décision de Fitch ne repose pas sur des intentions ou des promesses futures, mais sur une évaluation directe des choix financiers existants et de la capacité de l’État tunisien, dans le cadre du budget 2026, à préserver ses équilibres financiers et extérieurs.
2. Ensuite, la notation B- signifie, en termes simplifiés, que la Tunisie est considérée comme un État présentant un risque de crédit élevé, tout en restant capable d’honorer ses engagements tant que le déficit est maîtrisé, qu’un minimum de financement extérieur est assuré et qu’une relative stabilité des réserves en devises est maintenue.
D’ailleurs, le maintien de cette notation, plutôt qu’une dégradation, reflète l’appréciation de l’agence selon laquelle le budget 2026, malgré les pressions qu’il comporte, n’a pas entraîné de détérioration supplémentaire par rapport à ce que Fitch anticipait.
3. Parmi les nouveaux éléments de cette décision figure l’adoption par
Fitch d’une méthodologie intégrant ce que l’on appelle la notation de recouvrement, dans le cadre de laquelle les instruments de dette souveraine tunisienne se sont vu attribuer la note RR4. Cela signifie que l’agence suppose que, si l’État rencontrait de sérieuses difficultés dans le remboursement de sa dette, les créanciers ne perdraient pas l’intégralité de leurs fonds, mais n’en récupéreraient pas non plus la totalité. Ils n’en recouvreraient qu’une partie, à travers des mécanismes tels que le rééchelonnement de la dette ou l’ajustement des échéances et des conditions de remboursement. En d’autres termes, Fitch n’anticipe pas un scénario d’effondrement total, mais considère également que l’État ne dispose pas d’éléments solides garantissant une forte protection des créanciers, tels que des réserves financières importantes, des actifs souverains clairement identifiés ou un cadre institutionnel complet de gestion de la restructuration de la dette.
4. Dans ce contexte, cette évaluation peut également être comprise à la lumière des options alternatives de gestion de la dette extérieure, notamment la conversion d’une partie de la dette en investissements.
Dans ce type de mécanismes, le recouvrement des créanciers ne s’effectue pas par un remboursement monétaire direct, mais par la réaffectation de leurs créances à des projets d’investissement ou à des partenariats de long terme au sein de l’économie tunisienne. Cela leur permet de préserver une part significative de la valeur, tout en allégeant la pression sur les réserves en devises et sur la balance des paiements. Cette orientation est cohérente avec ce que Fitch considère comme un « recouvrement moyen et ordonné ».
5. S’agissant des finances publiques, l’évaluation de Fitch reflète une approche prudente du budget 2026, notamment en ce qui concerne la persistance d’un niveau élevé des besoins de financement et le poids de certaines rubriques de dépenses publiques.
L’agence n’évalue pas uniquement le niveau du déficit annoncé, mais également la capacité de l’État à s’y tenir effectivement tout au long de l’année, sans recourir à des solutions conjoncturelles susceptibles d’aggraver ultérieurement les tensions financières.
6. Fitch accorde également une importance majeure à la question du financement extérieur, estimant que la notation souveraine actuelle de la Tunisie demeure extrêmement sensible à l’évolution des réserves en devises. Plus le financement extérieur est clairement identifié et durable, plus la confiance dans la capacité de l’État à exécuter son budget sans pressions excessives sur le taux de change ou sur les équilibres extérieurs se renforce.
7. Au-delà des indicateurs financiers, Fitch s’appuie de plus en plus sur l’évaluation des facteurs dits ESG, à savoir les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance. L’agence attribue des scores d’impact allant de 1 à 5, la note 5 indiquant que le facteur concerné a une influence directe et déterminante sur la notation souveraine.
8. Dans le cas de la Tunisie, Fitch accorde un niveau d’impact élevé au facteur de gouvernance, c’est-à-dire à la stabilité politique, à l’État de droit, à la qualité des institutions et à la clarté des politiques publiques. Cela signifie que l’agence estime que la faible prévisibilité des politiques et la difficulté à évaluer la capacité de mise en œuvre des réformes affectent directement la crédibilité du budget et la confiance des créanciers; et ce, même lorsque les chiffres financiers paraissent, en apparence, acceptables.
9. Fitch prend aussi en considération le facteur social, estimant que la fragilité sociale et la forte sensibilité de la paix sociale limitent la marge de manœuvre de l’État dans la mise en œuvre de réformes financières profondes, en particulier en matière de subventions ou de dépenses sociales.
Quant aux facteurs environnementaux, tels que la rareté des ressources en eau ou les effets du changement climatique, ils sont pris en compte dans l’évaluation, mais ne constituent pas, à ce stade, un facteur déterminant de la notation.
Il conclut : « La décision de Fitch reflète une situation souveraine délicate. Si le budget 2026 n’a pas entraîné de dégradation supplémentaire de la notation, il n’offre pas non plus une large marge de sécurité. La stabilité de la notation demeure conditionnée à la capacité de l’État à exécuter le budget tel qu’adopté, à gérer ses équilibres financiers et extérieurs et à améliorer la qualité de la gouvernance, dans un contexte régional et international particulièrement sensible. »