Entre honte et mobilisation : la gifle dans l’imaginaire révolutionnaire tunisien
Le 17 décembre 2010, l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid devient l’événement inaugural de la révolution tunisienne. Très rapidement, cet acte est investi d’une charge symbolique qui dépasse largement le fait lui-même. Autour de lui se cristallisent récits, interprétations et affects, destinés à rendre intelligible une violence sociale longtemps vécue comme diffuse et silencieuse.
Parmi ces récits, la rumeur selon laquelle Bouazizi aurait été giflé par une agente municipale occupe une place centrale. Peu importe, au fond, que cette gifle ait eu lieu ou non. Ce qui importe, c’est qu’elle ait été crue, partagée, répétée et qu’elle ait produit des effets politiques tangibles. La gifle devient un langage, un condensé symbolique capable de transformer une injustice administrative ordinaire en scandale moral collectif.
Cet article est le premier volet d’une série en trois parties consacrée à l’analyse genrée de cette rumeur fondatrice. Il s’attache à comprendre pourquoi et comment cette narration a pu s’imposer comme une évidence morale, en mobilisant des normes de genre, d’honneur et de dignité. Les articles suivants analyseront, d’une part, les effets de cette humiliation sur la construction de la masculinité révolutionnaire, et d’autre part, ses conséquences durables sur la place des femmes dans la mémoire de la révolution.
La rumeur comme fait social et dispositif genré
Dans les moments de crise politique, lorsque les institutions perdent leur crédibilité et que l’ordre social vacille, la rumeur devient un mode privilégié de production du sens. Loin d’être une simple distorsion de l’information, elle constitue un discours situé, révélateur des rapports de pouvoir et des régimes de vérité d’une société donnée. Comme l’a montré Michel Foucault, la vérité n’existe jamais indépendamment des dispositifs sociaux qui la rendent dicible et crédible.
La spécificité de la rumeur de la gifle tient à son inscription profonde dans un imaginaire genré. La gifle n’est pas un geste anodin : elle active un répertoire symbolique où l’honneur, la dignité et la reconnaissance publique sont étroitement associés à la masculinité. Dans cet univers normatif, être giflé publiquement a fortiori par une femme constitue une atteinte directe à l’identité masculine.
Comme l’a analysé Pierre Bourdieu, la domination masculine repose sur des schèmes incorporés qui font de l’honneur un capital central de la reconnaissance sociale. La rumeur de la gifle devient alors politiquement intelligible parce qu’elle met en scène la déchéance publique de cet honneur. Elle transforme une violence administrative structurelle , précarité, harcèlement bureaucratique, arbitraire étatique en humiliation personnelle immédiatement lisible.
En ce sens, la rumeur opère une traduction genrée de la violence sociale. Elle déplace l’injustice du registre abstrait des droits vers celui, profondément affectif, de la honte et de la réparation morale. Ce déplacement constitue la condition même de sa puissance mobilisatrice.
Quand une rumeur devient une évidence politique
La rumeur de la gifle n’est ni un détail anecdotique ni un simple emballement médiatique. Elle fonctionne comme un dispositif symbolique capable de condenser des expériences diffuses de domination en une scène unique, chargée d’émotion et de lisibilité morale. En mobilisant les normes de la virilité et de l’honneur, elle transforme une injustice sociale en scandale politique.
Mais cette première analyse n’épuise pas la portée de la gifle. Car l’humiliation qu’elle met en scène ne touche pas seulement un individu : elle menace un ordre symbolique entier. C’est cette dimension, celle d’une masculinité rendue vulnérable et politiquement explosive qu’examinera le deuxième article.
Sarah Daly, écrivaine tunisienne installée à Paris
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