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Zouhaier Sammoud: « Repositionner le tourisme vers un modèle responsable, inclusif et autonome »

31. Mai 2026 um 12:05

Face aux secousses d’un tourisme mondial en plein bouleversement, la résilience de la Tunisie est mise à rude épreuve. Consultant et formateur certifié AHLEI, Zouhaier Sammoud dresse un diagnostic lucide de la saison estivale à venir et livre des recommandations concrètes, en proposant  de réinventer le secteur depuis la base : consolider les agences locales en tour-opérateurs nationaux, intégrer les établissements fermés dans des démarches collectives et aligner la réglementation et les incitations sur des objectifs de souveraineté, transparence et inclusion sociale.

Interview: 

Comment la Tunisie pourrait-elle se repositionner ? 

Pour enchaîner sur le point précédemment évoqué, nous devrions mieux rivaliser avec les géants internationaux. Pour ce faire, l’écosystème et plus précisément les agences tunisiennes devraient impérativement sortir de l’émiettement, notamment sur le marché local et de proximité. 

En se regroupant, ces entités atteindraient la masse critique nécessaire pour opérer comme de véritables tour-opérateurs nationaux. Cela leur permettrait d’acheter du volume et de garantir des taux de remplissage sur le marché local et de proximité.

La dynamique public-privé devrait aussi pivoter en tant que moteur opérationnel. En effet, l’orientation nationale est portée par le leitmotiv « une Tunisie souveraine et sociale ». À cet égard, la mise en œuvre de cet ADN précieux, et qui nous est cher, se doit d’être en parfait alignement avec les orientations.

La survie de l’écosystème repose sur deux leviers majeurs du tourisme local et de proximité : la mutualisation des forces privées et l’appui stratégique de l’État.

Lire aussi – Zouhaier Sammoud : « La Tunisie brille par son attractivité intrinsèque »

Nous négligeons un gisement de valeur exceptionnel : le modèle des sociétés communautaires. Là où nous voyons une contrainte, les pays développés ont vu une opportunité de structurer leur attractivité territoriale. En s’appuyant sur l’intelligence collective et l’ancrage local, ces structures transforment le territoire en une destination vivante et habitée.

Alors que nous bénéficions d’un élan historique et d’une impulsion présidentielle favorable, nous semblons paradoxalement nous épuiser à dévier de la trajectoire de l’excellence.

En effet, l’exemple international est probant : les coopératives sociales et bien d’autres appellations ont permis de sauver et de réinventer des business models en déclin. En passant d’une gestion individuelle essoufflée à une gestion collective solidaire, ces modèles redonnent une viabilité économique à des actifs que l’on croyait perdus. 

Plutôt que d’attendre des investissements massifs qui ne viennent plus, l’adoption de ce modèle ingénieux permet une renaissance par la base. C’est en réalignant notre économie touristique sur ces structures sociales et solidaires que nous résoudrons notre crise de l’offre, notamment les business models peu bancables et les hôtels fermés. Ainsi,  retrouverons une compétitivité durable en gérant un territoire, une destination, un patrimoine, une culture et un savoir-faire. Créant de la sorte une offre que la concurrence ne peut pas copier.

Le passage par les « sociétés communautaires » n’est pas une régression, mais une modernisation sociale du tourisme. C’est l’outil ultime pour transformer nos fragilités territoriales en une offre touristique résiliente et inaliénable. Ce gisement de valeur permettrait également de résoudre la question des hôtels fermés en les réintégrant dans une dynamique de gestion communautaire. 

Si vous aviez une baguette magique, quel serait votre rêve et que feriez-vous ?

La Tunisie dispose d’un immense potentiel pour repositionner son secteur touristique vers un modèle plus socialement responsable, inclusif et autonome. L’actualité politique encourage une politique sociale. Pour sa part, l’OMT souligne la nécessité de la résilience et de l’innovation dans le tourisme. 

Pour ce faire, nul ne peut prétendre avoir la solution ni un bâton magique… Cependant, mon rêve pragmatique est fondé sur des principes directeurs déclinés des bonnes pratiques internationales et des recommandations onusiennes, et qui sont, de surcroît, alignés sur les orientations nationales. Ils pourraient être articulés autour des cinq points suivants :

– Recenser et réhabiliter les hôtels sous-exploités ou fermés en priorisant une transformation des infrastructures pour convenir à la clientèle locale (aménagements, services), en intégrant, dans la conception, des offres adaptées permettant de valoriser le patrimoine tunisien et de répondre aux attentes écologiques croissantes.

– Former et structurer les agences locales en TO spécialisés sur le marché local et de proximité, incluant des mécanismes de préfinancement contractualisés avec les hôtels.

– Développer des partenariats public-privé pour la promotion du tourisme social, appuyés par les instruments financiers adaptés (chèque-vacances, aides ciblées…).

– Soutenir la formation professionnelle et le droit à la formation tout au long de la vie pour garantir la qualité et l’expérience client, et assurer une portée sociale.

– Mettre en place un cadre réglementaire et incitatif renforcé, fondé sur le principe des compétences liées, permettant de consolider la souveraineté, d’assurer la transparence et de booster l’économie. 

En effet, pour remodeler le cadre réglementaire, il est primordial d’opérer une réforme de mindset. Ce changement se traduirait par une approche par compétences liées, analysée sous un prisme de lecture à trois facettes :

– Souveraineté : l’État ne se contente plus de réglementer; il impose sa stratégie. Le droit intègrera des clauses de promotion de l’emploi et de sobriété environnementale (eau-énergie-déchets). Cela pourrait être déployé en conditionnant les avantages fiscaux à des quotas de formation/emploi contre la précarité. Mais aussi à des obligations légales et des incitations aux normes de recyclage des eaux grises pour l’arrosage, d’énergie verte, de gestion des biodéchets…

– Économie : l’État ne se contente plus de réglementer; il sécurise l’économie. Le droit intègrera des clauses pour protéger un actif national (notamment le foncier hôtelier) qui génère des recettes fiscales. Ainsi, il serait opportun que l’État garantisse une stabilité fiscale en échange d’un programme d’investissement dans la rénovation. Cela permettrait aussi de passer de la simple « charité locale » à un mécanisme de ruissellement structurel en créant des pôles de croissance qui réinjectent dans les circuits courts.

– Transparence : l’État ne se contente plus de réglementer; il impose les règles du jeu. Le droit intègrera des clauses par compétences liées : la loi définit précisément les conditions, les critères, la méthodologie d’évaluation ($A+B+…= X$). Cela garantira la réduction de toute marge de manœuvre (connivences, corruption…) lors des jugements de valeur en l’absence de textes clairs, ainsi que l’accélération des procédures. Tout en évitant les interprétations lors des commissions techniques.

Le temps est venu d’agir pour un tourisme tunisien qui soit à la fois moteur d’inclusion sociale et levier durable de croissance économique. L’unique moteur n’est pas dans la refonte du cadre légal, il s’agit d’abord d’un changement de paradigme et de mindset, notamment en transformant le maximum de pouvoirs discrétionnaires en compétences liées. 

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