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Industrie cosmétique : l’urgence d’une réforme pour sauver le Made in Tunisia

09. September 2026 um 10:40

Le Made in Tunisia cosmétique a toutes les cartes en main pour devenir une marque de confiance, synonyme d’innovation et de qualité. Encore faut-il que l’État accompagne cette ambition par des réformes structurelles urgentes.

Les derniers chiffres de décembre 2025 fournis par la CONECT montrent que le secteur cosmétique représente aujourd’hui un chiffre d’affaires de près de 1,6 milliard de dinars et génère environ 10 000 emplois directs. Derrière ces chiffres se cache une industrie freinée par un environnement fiscal, réglementaire et logistique de plus en plus contraignant.

Joints par nos soins, des industriels du cosmétique disent faire face à une pression fiscale lourde, à savoir un droit de consommation de 25 % appliqué sur plusieurs catégories de produits (parfums, soins de la peau, maquillage), qu’ils soient importés ou fabriqués localement. Il en va de même des droits de douane élevés sur les matières premières et les emballages importés; alors que la plupart des intrants ne sont pas disponibles localement. Et un monopole d’importation de matière première stratégique, qui limite le choix qualitatif, alourdit les procédures et renchérit les coûts.

Le virage du naturel : une ambition, mais un parcours du combattant

Au-delà de ce diagnostic, la tendance mondiale est claire : l’Europe et les États-Unis s’orientent massivement vers le naturel et le bio. En Tunisie, la volonté est là, mais les obstacles sont nombreux. Sollicitée par la rédaction de leconoministemaghrebin.com, Alya Belkhodja, présidente du groupement professionnel des industriels des produits cosmétiques (CONECT) et gérante de Moline, revient sur la difficulté d’accès à des matières premières naturelles certifiées, la plupart des fournisseurs étant à l’étranger.

Elle rappelle que le processus de certification long (pouvant aller jusqu’à 10 mois) et coûteux, nécessite des audits et un suivi rigoureux. Elle souligne l’absence d’un cadre juridique définissant et encadrant les notions de « naturel » et de « bio », contrairement à d’autres marchés. Ce qui fait que cette situation rend l’export vers l’Europe particulièrement difficile. Alors même que les exigences en matière de certification naturelle y sont devenues la norme.

Le poids d’une fiscalité « punitive »

Le premier coupable de cette hémorragie porte un nom : le droit de consommation. Instauré en 2018, cette taxe de 25 % frappe les codes tarifaires 3303 et 3304, c’est-à-dire les parfums, les soins de la peau, le maquillage et les écrans solaires. « Une crème hydratante ou un écran solaire ne sont pas des produits de luxe » insiste Alya Belkhodja. Ce sont des biens de première nécessité, surtout sous notre climat.

Dans un monde où le  » clean beauty » et le « naturel certifié » sont devenus des standards, la Tunisie accuse un retard structurel. « La tendance mondiale est claire : l’Europe et les États-Unis s’orientent à 100 % vers le naturel » constate Alya Belkhodja. « Tandis que chez nous, obtenir une certification comme Ecocert, c’est un parcours du combattant » ajoute-t-elle.

Les raisons ? Un accès difficile à des matières premières naturelles certifiée. Car il faut rappeler que le  processus de certification long (jusqu’à 10 mois) et coûteux, nécessitant des audits rigoureux. Et surtout, l’absence d’un cadre juridique  définissant et encadrant les notions de « naturel » et de « bio ».

Génération Alpha : quand le fossé culturel rencontre le marché du travail

Au-delà des aspects fiscaux et réglementaires, le secteur fait face à un défi humain, révélateur d’une mutation sociétale plus large. « Recruter des jeunes diplômés, c’est devenu un casse-tête » confie une gérante d’usine. « Ils sont brillants, curieux, mais ils ne tiennent pas deux mois. Dès qu’on leur parle de responsabilité, de rigueur, de processus, ils se sentent étouffés. »

Le phénomène, baptisé « génération Alpha », dépasse largement les frontières du cosmétique. « C’est un gap générationnel, » Alya Belkhodja. « Ces jeunes ont grandi avec les réseaux sociaux, l’instantanéité, le zapping. Ils ne conçoivent pas de rester huit heures dans un bureau ou un laboratoire. Ils veulent du sens, de la flexibilité, mais sans engagement. »

Conséquence : les entreprises peinent à trouver des profils expérimentés, dont le coût salarial est élevé. « Un ingénieur qui touche 3 000 dinars nets me coûte au minimum 4 500 dinars par mois, charges comprises, transporte et téléphone non inclus » détaille une industrielle. « Et encore, ce n’est pas suffisant pour le retenir » constate-t-elle.

Deux visions de la marque : marketing viral vs construction durable

Dans l’écosystème cosmétique, deux philosophies s’affrontent. D’un côté, les marques « influenceuses », qui misent tout sur le marketing digital, les campagnes virales et les collaborations avec des stars des réseaux sociaux. De l’autre, les marques  » bâtisseuses », qui privilégient la recherche, la qualité des formules, la confiance et la fidélité des clients sur le long terme.

Pour Alya Belkhodja, on ne cherche pas le gain rapide. On construit une industrie, une réputation, une relation de confiance avec les clients.

Appel aux décideurs : trois réformes urgentes

Face à cette situation, les industriels ont un message clair adressé aux décideurs économiques et législatifs :

  • Supprimer le droit de consommation de 25 % sur les produits de soins de la peau, requalifiés en biens de première nécessité.
  • Alléger la fiscalité sur les matières premières importées, en alignant les droits de douane sur les standards internationaux (0–5 %).
  • Mettre en place un cadre réglementaire spécifique au secteur cosmétique, incluant une définition légale des cosmétiques naturels et bio, et une ouverture à la concurrence pour l’importation de l’alcool.

Nous avons les compétences, les équipements et les laboratoires nécessaires pour produire des produits de qualité dans un circuit formel » martèle Alya Belkhodja. « Le Made in Tunisia a toutes les cartes en main pour devenir une marque de confiance, synonyme d’innovation et d’excellence. Mais il faut que l’État nous donne les moyens de jouer à armes égales. »

Pendant que les industriels  multiplient les appels à la réforme, « le consommateur tunisien est pris en otage, conclut Alya Belkhodja. Il mérite des produits sûrs, de qualité, à des prix accessibles. Mais tant que le cadre fiscal et réglementaire restera aussi lourd, le circuit parallèle continuera de gagner du terrain » conclut-elle.

Reste une question : le Made in Tunisia cosmétique résistera-t-il encore longtemps à cette triple pression fiscale, réglementaire et générationnelle ? Les industriels ont les compétences, les équipements et la volonté.

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