El Kitab Gallery | Une relecture contemporaine de ‘‘La Divine Comédie’’
À El Kitab Gallery, dans le quartier de Mutuelleville à Tunis, l’exposition collective ‘‘Aux portes de l’Enfer’’, ouverte le 30 mars et qui se poursuivra jusqu’au 30 avril 2026, propose une relecture contemporaine de ‘‘La Divine Comédie’’ de Dante Alighieri, plus précisément de son ‘‘Enfer’’.
Manel Albouchi
Sous le commissariat de Michela Margherita Sarti, l’exposition ne cherche ni à illustrer ni à traduire fidèlement l’œuvre de Dante. Elle en propose une relecture contemporaine, où ‘‘L’Enfer’’ cesse d’être un lieu mythologique pour devenir un territoire psychique.
Le texte curatorial donne d’emblée la tonalité : il ne s’agit pas de voir ‘‘L’Enfer’’, mais de s’y reconnaître. L’exposition n’est pas une représentation, c’est un miroir. Et ce déplacement, en apparence subtil, produit une rupture profonde dans la manière de regarder.
Une immersion sensorielle
Dès les premiers pas, le visiteur est plongé dans une atmosphère dense : rideaux noirs, lumières rouges, autel, crânes, bougies, livres, masques, chaînes. L’espace évoque un rituel contemporain, où chaque élément semble chargé de sens. Mais l’expérience ne passe pas uniquement par le regard. Le corps réagit. Avant même toute interprétation, une sensation s’installe : une tension, certes, mais aussi un apaisement inattendu. Comme si cet univers sombre offrait paradoxalement un espace où quelque chose, enfin, pouvait exister sans être nié. C’est peut-être là que l’exposition atteint une justesse rare : elle ne cherche pas à convaincre l’intellect. Elle travaille ailleurs, dans cette zone intermédiaire où les images ne sont pas encore des mots, mais déjà plus que de simples perceptions.
Un motif traverse presque l’ensemble des œuvres : le corps. Fragmenté, déformé, parfois dissocié, il apparaît comme le lieu principal de l’expérience. Non pas un corps idéalisé, mais un corps éprouvé, traversé par des tensions, des contradictions, des excès. Ce traitement fait écho à une réalité contemporaine : celle d’un sujet exposé à une multiplicité de pressions (sociales, psychiques, symboliques) et qui ne se vit plus comme une unité stable. L’exposition ne cherche pas à résoudre cette crise. Elle la montre. Elle la fait ressentir.


Un enfer contemporain
Le dialogue avec Dante Alighieri devient alors vertigineux. Chez lui, l’Enfer était structuré, hiérarchisé, inscrit dans une logique morale. Ici, il devient diffus. Il ne se manifeste plus par la punition, mais par la saturation : saturation d’images, saturation d’émotions, saturation de sens. Un excès qui caractérise largement notre époque.
L’exposition ne propose ni récit linéaire ni conclusion apaisante. Elle oblige le visiteur à rester face à ce qu’il voit ou à reconnaître son incapacité à le faire. Ce choix peut déstabiliser, mais il correspond à une réalité contemporaine : l’effacement progressif des repères collectifs et la nécessité, pour chacun, de construire sa propre lecture. La nécessité de la traversée Au-delà de la proposition artistique, ‘‘Aux portes de l’Enfer’’ pose une question plus intime : Peut-on éviter ce qui, en nous, relève de l’ombre ? L’exposition semble répondre par la négative. Aucune molécule, aucune substance, aucune fuite ni distraction ne peut dissoudre ce qui, en nous, relève de ‘‘L’Enfer’’. Ce territoire intime fait de peurs, de contradictions et de désirs inavoués… ne disparaît pas. Il attend. Et il faut le traverser.
Abandonner tout espoir
Au fond, chacun porte en lui son enfer, sa rédemption, et peut-être, dans un silence plus discret, son paradis. Mais aucun de ces lieux n’est accessible sans passage. C’est peut-être ce que cette exposition murmure, sans jamais l’énoncer frontalement.
Une phrase ancienne, presque oubliée, qui résonne encore «lasciate ogni speranza» (abandonner tout espoir) non pas comme une condamnation, mais comme une invitation radicale : abandonner l’illusion de contourner ce qui doit être vécu et symbolisé. Car entre chute et élévation, il existe toujours un espace de traversée : le purgatoire. Un lieu qui, de tout temps, a eu ses gardiens. Un lieu de transformation lente, exigeante. Un lieu qui ne promet rien, mais qui veille. On n’y entre pas librement. On n’en sort pas indemne. Et pourtant, c’est là que quelque chose se joue.


Une exposition à vivre
On quitte ‘‘Aux portes de l’Enfer’’ sans certitude, sans explication claire. Mais avec quelque chose de plus précis : une sensation persistante. Comme si l’expérience ne s’arrêtait pas à la sortie, mais continuait ailleurs.
Dans un contexte où les images sont souvent consommées rapidement, ‘‘Aux portes de l’Enfer’’ propose une temporalité différente : plus lente, plus introspective. Une exposition à voir, bien sûr. Mais surtout à ressentir.
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