Noureddine Bouarrouj, la mémoire effacée du communisme tunisien
Cet article est un acte de mémoire. Il paraît à l’occasion du trente-quatrième anniversaire de la mort de Noureddine Bouarrouj, comme un hommage et un devoir de mémoire. Mais rendre justice à sa pensée impose aussi d’interroger la manière dont elle a été effacée : car cet effacement n’est pas un simple oubli. Il est le produit d’une gestion du parti centrée sur une personne et sur un appareil, qui a fini par réduire la mémoire collective de la gauche tunisienne à un récit de personnes et de divisions. Se souvenir de Bouarrouj, c’est donc aussi reprendre une question que l’histoire officielle du parti a préféré ne pas poser : pourquoi le Parti communiste tunisien n’a-t-il pas de mémoire collective ?
Abdelhamid Larguèche *
L’histoire du communisme tunisien s’est longtemps écrite autour d’un nom, celui de Mohamed Harmel, présenté comme l’homme qui sauva le Parti communiste tunisien (PCT) de la clandestinité, de la répression, puis de l’effondrement du communisme international. Ce récit n’est pas faux. Il est seulement incomplet, et son incomplétude a un coût : elle a occulté une autre histoire, plus discrète, celle des intellectuels que la gestion centralisée et personnelle du parti a progressivement marginalisés, et au premier rang desquels figure Noureddine Bouarrouj.
Un récit d’appareil, une mémoire de personnes
Mais le coût va plus loin que la mise à l’écart d’un homme ou d’un groupe. À force de faire reposer sa légitimité sur la figure d’un seul dirigeant et sur la préservation de l’appareil, le parti a fini par transformer sa propre histoire en un récit de personnes : celui d’un sauveur et de ceux qu’il aurait, volontairement ou non, écartés. Les témoignages de ses camarades le rappellent avec amertume : jusqu’à aujourd’hui, certains sont irrités par la seule évocation des noms de Noureddine Bouarrouj, Ali Mtimet ou Bechir El Fani, comme si leurs rôles dans l’édification du parti, y compris dans les moments les plus difficiles de la clandestinité, devaient rester volontairement tus.
Une mémoire collective réduite à un récit de personnages et de rivalités n’est plus une mémoire collective : elle devient un instrument de gestion interne, qui a servi à trancher des désaccords intellectuels par des mises à l’écart plutôt qu’à les faire vivre.
Se souvenir de Bouarrouj, trente-quatre ans après sa disparition, ce n’est donc pas instruire le procès d’un homme. C’est reconnaître qu’un pan entier de la pensée marxiste tunisienne, l’un des plus originaux, est resté mal connu, non par accident, mais parce que le parti qui aurait dû le porter a préféré, à un moment déterminant de son histoire, la cohésion de l’appareil à l’ouverture doctrinale.
Un itinéraire de militant et de passeur
Bouarrouj n’était pas un doctrinaire. Militant de la clandestinité, puis exilé pendant une quinzaine d’années, il revient en Tunisie et devient l’un des artisans les plus actifs de la recherche d’unité entre communistes tunisiens. Autour de lui se constitue le «groupe de Tunis», parfois appelé «groupe de Kléber», qui réunit notamment Taoufik Baccar, Salah Garmadi, Habib Attia, Hamadi Ben Rachid, Bechir El Fani et Ali Mtimet, rejoints plus tard par Sahbi Denguezli, Bechir Ben Brahim, Jamil Hayder et Mondher Belhaj Ali. Ce cercle anime de multiples rencontres avec des intellectuels et des artistes tunisiens, et fonde, dans son sillage, le Syndicat de l’enseignement supérieur.
Sa contribution la plus significative touche à la question nationale elle-même. Les témoignages de ses camarades rappellent le rôle qu’il a joué, avec plusieurs «communistes patriotes», lors du sixième congrès du PCT, au moment où le parti procède à une autocritique de sa position antérieure à l’égard du mouvement national. Cette inflexion rouvrait la possibilité de penser le socialisme à partir de l’histoire tunisienne elle-même, plutôt qu’à partir d’une doctrine importée.
Le septième congrès prolonge cette ligne : le groupe de Tunis s’y rapproche de personnalités destouriennes de gauche, puis des réformateurs autour d’Ahmed Ben Salah, dont il défend un soutien critique aux réformes de structures des années 1960. Cette même exigence unitaire le conduira, en janvier 1978, à soutenir la légitimité de la direction de l’UGTT face à une lecture plus sectaire du conflit syndical.
Or c’est précisément l’élan issu de ce septième congrès, et la légalité interne qu’il avait établie, qu’un huitième congrès viendra rompre, au début de l’année 1981, ainsi que l’attestent les témoignages de ses camarades : réuni en dehors de toute règle démocratique et sans le pluralisme qu’appelaient les discussions d’unification alors en cours, ce congrès n’a pas seulement clos une tentative de reconstruction du parti, il a substitué à la légalité collective issue du septième congrès la décision d’un cercle restreint. Cette rupture, qui n’a rien d’un simple épisode d’appareil, scelle pour plusieurs années la fin des espoirs de réunification des communistes tunisiens, et prive le mouvement d’une génération de militants qui portaient une lecture nationale et non dogmatique du marxisme.
C’est cette capacité à faire dialoguer le marxisme avec l’histoire, la culture et les aspirations nationales, plutôt qu’à l’imposer contre elles, qui constitue l’apport le plus durable de Bouarrouj à l’histoire intellectuelle de la gauche tunisienne, et c’est elle que la logique d’appareil a fini par sacrifier.
Une pensée de la modernité critique
C’est cependant dans les entretiens recueillis par Hédi Dhoukar que se révèle le mieux l’ampleur de cette pensée, longtemps confinée à la mémoire orale de ses proches. Bouarrouj y développe une réflexion sur la modernité qui dépasse de loin les débats de son parti. Pour lui, la modernité n’est pas un état donné une fois pour toutes que l’on rattraperait en suivant un modèle occidental : elle est un processus en action, que chaque société doit s’approprier à partir de ses propres attentes plutôt que subir de l’extérieur. Il critique aussi bien le mimétisme des élites modernisatrices, prêtes à adopter les formes de la modernité occidentale sans en garder l’esprit critique, que le repli conservateur qui invoque des valeurs anciennes pour se dispenser de tout changement réel. Entre ces deux impasses, il défend l’idée d’une modernité critique, à construire, et non à imiter.
Cette même exigence critique traverse sa réflexion sur les rapports entre islam et marxisme, l’une des dimensions les plus singulières de sa pensée. Contrairement à une partie de la critique marxiste de son temps, qu’il juge fondée sur une connaissance superficielle des sources islamiques elles-mêmes, Bouarrouj insiste sur la nécessité d’aborder l’islam à partir de son histoire propre plutôt qu’à travers les orientalistes ou les vulgates militantes. Il retient notamment, dans son dialogue avec l’itinéraire de Roger Garaudy, l’idée que l’islam refuse de séparer le savoir de la sagesse, la foi de l’engagement politique, et vise l’unité de la personne plutôt que son morcellement.
Cette rigueur, il la met également au service d’une lecture du rapport entre religion et pouvoir dans le monde arabo-musulman qui doit beaucoup à Ibn Khaldoun. Interrogeant la question de savoir si c’est l’islam qui a servi les Arabes ou l’inverse, il rappelle la thèse khaldounienne selon laquelle l’islam s’est mis au service de l’açabiyya arabe, l’esprit de corps qui soude un groupe, et l’illustre par le rapprochement inattendu qu’il opère entre la sécularisation kémaliste et le rigorisme wahhabite : deux réponses opposées à une même ambition, celle de reconstituer la force d’un peuple à partir de ses propres ressources. Il porte d’ailleurs un regard tout aussi critique sur les tentatives savantes de relire l’islam à la lumière des sciences modernes, comme celle de Mohamed Arkoun, qu’il juge pertinentes dans leur principe mais limitées par leur détachement de la société islamique réelle. C’est cette même exigence, refuser autant le dogmatisme militant que la relecture savante coupée du terrain, qui caractérise sa démarche intellectuelle.
Harmel, la gestion personnelle et le prix de la mémoire collective
Que Mohamed Harmel ait maintenu un appareil quand d’autres formations disparurent purement et simplement est un fait. Mais ce fait n’épuise pas la question posée par le sort de Bouarrouj et de ses camarades, et il ne saurait servir à euphémiser ce qui s’est joué au début de 1981 : la survie du parti ne s’est pas seulement décidée face à la répression extérieure, elle s’est aussi décidée dans le choix, interne celui-là, de trancher par un congrès sans démocratie ni pluralité une tentative de reconstruction et de réunification qui engageait pourtant l’avenir intellectuel du mouvement.
C’est cette décision, gestion personnelle et centralisée d’un moment où le parti pouvait encore s’élargir, qu’il faut regarder en face plutôt que de la dissoudre dans le seul récit de la survie de l’appareil. Car cette survie eut un prix, et ce prix fut payé par les intellectuels du parti.
Sous une direction de plus en plus personnalisée, l’organisation devint progressivement une fin en soi. La discipline remplaça le débat. La fidélité à l’appareil l’emporta sur la créativité intellectuelle. Le centralisme démocratique, qui aurait dû demeurer un instrument de discussion, se transforma en mécanisme de sélection : les désaccords théoriques y devinrent des problèmes disciplinaires, les débats politiques des questions de loyauté, l’autonomie intellectuelle un objet de suspicion.
Bouarrouj fut le premier sacrifié de cette logique, mais non le seul. Autour de lui, le linguiste Salah Garmadi, le critique Taoufik Baccar et d’autres militants refusant de confondre unité et unanimisme s’éloignèrent ou furent marginalisés, notamment à l’approche du congrès des «novateurs» de 1993.
Le coût le plus durable de cette gestion, cependant, ne se mesure pas seulement en noms écartés ou en intellectuels marginalisés. Il se mesure dans la manière dont l’histoire même du parti a fini par s’écrire : non comme le récit collectif d’une pensée en discussion, mais comme un récit de personnes, de fidélités et de ruptures.
Une mémoire de parti qui se raconte à travers ses dirigeants et ses scissions, plutôt qu’à travers les idées qui s’y sont affrontées, cesse d’être une mémoire intellectuelle : elle devient une mémoire de gestion, transmise par ceux qui ont tenu l’appareil, aux dépens de ceux qui portaient la pensée.
C’est ainsi qu’un patrimoine critique réel, sur le marxisme, la modernité et l’islam, a pu rester confiné à la mémoire orale de quelques camarades, quand l’histoire officielle du mouvement ne retenait que les noms de ses dirigeants successifs et le récit de ses querelles.
Le moment le plus révélateur de cette responsabilité se situe à la fin des années 1980, lorsque les transformations du monde communiste ouvraient une fenêtre réelle pour repenser les doctrines, les méthodes et les rapports entre le parti et la société. Bouarrouj incarnait précisément cette possibilité de rénovation, non comme abandon du communisme mais comme son renouvellement. La direction choisit une autre voie : celle de la cohésion de l’appareil contre l’ouverture doctrinale. Ce choix permit sans doute au parti de traverser la crise. Il lui interdit d’en sortir porteur d’une capacité d’invention retrouvée, et d’une mémoire collective faite d’autre chose que de fidélités personnelles.
Le dernier geste d’un homme de rigueur
Le trait le plus émouvant de cet itinéraire intellectuel se situe dans ses derniers mois. Rattrapé par la maladie, quelques mois avant sa mort, Bouarrouj éprouve le besoin de livrer, depuis son lit d’hôpital, un bilan critique de l’effondrement de l’Union soviétique, acté en décembre 1991. Dicté en quelques jours, sans autre appui que sa mémoire, ce texte se distingue par sa rigueur et son absence de tout calcul institutionnel : il ne cherche ni à réhabiliter ni à justifier l’expérience soviétique, mais à en comprendre les échecs, notamment dans l’incapacité de ses dirigeants à penser correctement les rapports entre peuples dominants et dominés, entre le Nord et le Sud, entre l’Occident et l’Orient.
Ce geste, celui d’un homme qui choisit de consacrer ses dernières forces à un exercice de vérité intellectuelle plutôt qu’à la défense d’un camp, résume à lui seul ce que fut sa démarche tout au long de sa vie : rester fidèle à l’exigence critique, y compris quand elle dérange son propre camp. C’est cette même exigence, précisément, que la gestion personnelle et centralisée du parti n’a jamais su accueillir en son sein tant qu’elle relevait de vivants plutôt que d’un testament.
Pourquoi le PCT n’a-t-il pas de mémoire collective
Cette fragmentation de la mémoire de la gauche n’est pas un phénomène isolé dans l’histoire politique tunisienne postcoloniale. On en retrouve un écho, sous une forme différente, dans le sort réservé à l’expérience économique des années 1960 portée par Ahmed Ben Salah, ce même projet que Bouarrouj et ses camarades avaient soutenu de façon critique : là aussi, un projet ambitieux fut interrompu avant d’avoir pu tirer pleinement les leçons de ses propres contradictions. Mais le cas du PCT pose une question plus précise, et qu’il faut poser directement : pourquoi un parti qui s’est voulu, pendant des décennies, le dépositaire d’une pensée critique n’a-t-il pas de mémoire collective, faite d’idées débattues et transmises, mais seulement une mémoire de personnes, de fidélités et de scissions ?
La réponse tient à trois mécanismes que cet article a tenté de mettre au jour.
D’abord, une gestion centralisée qui a fait reposer la légitimité du parti sur un homme et sur la préservation de l’appareil, plutôt que sur les débats qui le traversaient : ce que l’organisation a gagné en cohésion, elle l’a perdu en capacité à garder trace de ses désaccords autrement que comme des trahisons ou des ruptures.
Ensuite, l’absence de démocratie et de pluralité au moment où elle aurait le plus compté, celle qui a permis au huitième congrès de 1981 de trancher unilatéralement une tentative de reconstruction et de réunification, substituant la décision d’un cercle restreint à la légalité collective issue du septième congrès.
Enfin, la transmission elle-même : faute d’avoir été assumée par le parti, la pensée de Bouarrouj, comme celle de plusieurs de ses camarades, n’a survécu que dans la mémoire orale de quelques proches et dans des entretiens comme ceux recueillis par Hédi Dhoukar, jamais dans une histoire écrite et débattue du mouvement.
Un parti qui ne transmet de son passé que les noms de ses dirigeants et le récit de ses ruptures n’a pas de mémoire collective : il a une mémoire de gestion, entretenue par ceux qui ont tenu l’appareil, et une mémoire militante, maintenue en marge par ceux qui en ont été écartés. Ces deux mémoires, celle de Harmel et celle de Bouarrouj, ne se sont jamais réconciliées parce que la première n’a jamais eu besoin de rendre compte à la seconde. C’est cette tension, plus que tout désaccord doctrinal, qui explique l’absence d’une mémoire collective au sens plein du terme : une mémoire qui appartiendrait au parti tout entier, débats compris, et non aux seuls vainqueurs de ses congrès.
Ces questions concernent moins le passé du communisme tunisien que l’avenir de toute gauche, et de tout mouvement politique, qui voudrait échapper à la même logique : celle où la gestion de l’appareil, aussi nécessaire soit-elle un temps, finit par se substituer à la vie intellectuelle et à la mémoire qu’elle était censée protéger.
Rendre à Bouarrouj sa place, et au parti sa mémoire
Trente-quatre ans après sa mort, ce devoir de mémoire n’a rien perdu de son actualité. Les nouvelles générations qui s’interrogent sur la possibilité d’un marxisme enraciné dans l’histoire et la culture arabo-musulmanes, sur les impasses du mimétisme modernisateur, ou sur les conditions d’une pensée critique fidèle à elle-même jusqu’au bout, trouveront dans l’itinéraire de Noureddine Bouarrouj bien plus qu’un épisode de l’histoire de la gauche tunisienne : une pensée qui mérite, pour elle-même, d’être enfin connue. Mais elles y trouveront aussi, si elles savent la lire, un avertissement : aucun patrimoine intellectuel ne résiste longtemps à une mémoire organisée autour des seules personnes qui l’ont gouverné.
L’histoire retiendra sans doute que Mohamed Harmel fut celui qui maintint le PCT en vie. Elle doit aussi retenir qu’une gestion à ce point personnalisée et centralisée de cette survie a fini par priver le parti non seulement de ses intellectuels les plus originaux, mais de la capacité même à se souvenir de sa propre histoire autrement qu’à travers le récit de ses hommes et de ses ruptures.
Cet article doit beaucoup, dans ce qu’il tente de restituer de cette pensée, au livre que Hédi Dhoukar a consacré à Noureddine Bouarrouj**. Fruit d’un travail d’écoute et de transcription mené avec une grande rigueur documentaire, cet ouvrage constitue à ce jour la source la plus riche et la plus fidèle pour accéder à la profondeur et à l’originalité d’une pensée que l’histoire officielle de la gauche tunisienne a trop longtemps laissée dans l’ombre.
Post-scriptum : une histoire à écrire à plusieurs voix
Depuis sa mise en circulation, cet article suscite déjà, de l’aveu de ses premiers lecteurs, le débat qu’il appelait sans doute de ses vœux. Plusieurs anciens camarades, acteurs ou témoins directs de cette histoire, m’ont fait part de leurs réactions, et je tiens à leur en exprimer ma sincère gratitude : leurs remarques me confortent dans l’idée que cette histoire reste à écrire, non à partir d’une mémoire unique, mais à partir de mémoires plurielles, de témoignages et de documents.
Je voudrais préciser un point qui me paraît essentiel. Mon propos n’était pas de réduire l’histoire du PCT à une querelle entre Harmel et Bouarrouj, encore moins de construire un procès rétrospectif de Mohamed Harmel. Je reconnais pleinement le rôle historique qu’il a joué dans la préservation et la continuité du parti dans des conditions extrêmement difficiles. Mais reconnaître ce rôle ne doit pas empêcher d’interroger, en parallèle, ce que cette gestion de la continuité a pu produire comme marginalisation d’autres expériences et d’autres pensées. C’est précisément cette tension qui m’intéresse. Bouarrouj n’est pas, à mes yeux, simplement «l’adversaire de Harmel» : il représente une possibilité intellectuelle et politique du communisme tunisien, un marxisme plus attentif à l’histoire nationale, à la culture et à la question de la modernité, dont je pense que nous n’avons pas suffisamment conservé la trace.
Je prends aussi très au sérieux une remarque touchant ma propre position dans cette histoire. Je n’ai jamais prétendu être un observateur extérieur : j’ai moi-même appartenu à cette génération, et j’en ai partagé les espoirs, les engagements, et aussi les ambiguïtés. Si mon texte a pu, par endroits, donner une autre impression, c’est un point que je dois mieux expliciter. Cette implication ne me paraît cependant pas invalider la nécessité, avec le recul, de questionner ce que nous avons vécu.
Sur un dernier point, je rejoins pleinement mes interlocuteurs : nos souvenirs, aussi sincères soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls à établir la vérité historique. C’est précisément pourquoi je souhaite que ce texte soit reçu non comme une conclusion, mais comme une invitation à confronter nos mémoires aux documents et aux témoignages disponibles. Je ne cherche ni à réhabiliter Bouarrouj contre Harmel, ni Harmel contre Bouarrouj, mais à comprendre pourquoi, dans notre mémoire de la gauche tunisienne, certaines idées, certains débats et certains acteurs ont été moins transmis que d’autres. C’est peut-être là, au fond, la seule manière de rendre justice à tous : faire enfin de notre histoire commune une histoire plurielle, où les désaccords cessent d’être des raisons d’effacer les uns ou les autres, pour devenir une partie constitutive de notre mémoire collective.
À tous ceux qui ont pris le temps de réagir, avec la rigueur et la fidélité de ceux qui ont vécu cette histoire de l’intérieur, j’adresse toute mon amitié et mon respect.
* Historien.
** Le livre que Hédi Dhoukar a consacré à Noureddine Bouarrouj, cité à plusieurs reprises dans cet article, est actuellement en cours d’édition sous le titre ‘‘Noureddine Bouarrouj, Pensées sur son temps’’.
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