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Sana Ghenima : « À chaque fois qu’il y a une crise, ce sont les femmes qui sont pénalisées »

13. August 2026 um 10:43

En ce 13 août 2026, à l’occasion de la Journée nationale de la femme, les Tunisiennes s’affirment au fil des ans. D’ailleurs, au-delà de quelques avancées statistiques, cette affirmation se vérifie dans la réalité des carrières, dans la composition des conseils d’administration, dans l’accès aux postes les plus influents et dans la capacité des femmes à exercer pleinement leur autorité. Même si le combat est donc loin d’être terminé : il faut lutter contre les discriminations et amener la société à rompre avec les réflexes qui associent encore trop souvent le pouvoir à la figure masculine.

Mais au-delà de voir tout en rose, il y a des zones grises. Il ne s’agit pas réellement de célébrer les acquis des femmes ou d’évoquer leur amélioration. Le véritable enjeu, c’est avant tout de préserver ce qui existe déjà et, surtout, de mettre fin à la polémique qui resurgit chaque année à cette date, en plein été, autour des menaces supposées d’un retour à la polygamie, sous divers prétextes, nous rappelle Sana Ghenima, présidente de l’Association Femmes et Leadership.

Elle souligne à cet effet que cette menace n’a pas de réalité tangible. « Nous savons pertinemment que le Code du statut personnel (CSP) préserve intégralement les acquis des femmes. Et ce n’est pas seulement la femme tunisienne qu’il faut invoquer, mais bien la société tunisienne dans son ensemble. Dans sa majorité, celle-ci considère ces acquis comme faisant désormais partie intégrante de son ADN. Seule une minorité élève la voix pour un retour en arrière, soixante-dix ans après l’adoption du CSP. »

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À ses yeux, il s’agit donc d’un pseudo-débat, d’une menace fantasmée qui sert à détourner l’attention de l’essentiel. « Et cet essentiel, je le résumerais ainsi : il ne concerne pas uniquement les acquis des femmes, mais bien ceux de toute la société tunisienne et de chaque citoyen, en matière de droits fondamentaux, de démocratie et de citoyenneté. C’est cela qui est aujourd’hui menacé, pour tous, hommes comme femmes. »

La priorité, insiste Sana Ghenima, est la libération des prisonniers d’opinion et des prisonniers politiques : Abir Moussi, Chaima Aissa, Saadiya Masbah et bien d’autres… « Jamais, dans l’histoire de la Tunisie, le nombre de femmes incarcérées pour des motifs politiques n’a atteint un tel niveau. Cela démontre clairement que la femme tunisienne ne se définit plus par son statut social ou marital, mais bien en tant que citoyenne à part entière. C’est pourquoi elle est activiste dans la société civile, engagée dans le champ politique; malgré toutes les contraintes et toutes les répressions que subissent les militants. »

Elle précise dans ce contexte : « La liberté pour ces prisonnières que nous connaissons bien est un enjeu majeur. Ces femmes sont des icônes du militantisme. On peut être d’accord ou non avec leurs idéologies, mais ce sont des activistes des droits économiques, politiques et civiques au sens large. »

Dès lors, la priorité n’est pas de distinguer hommes et femmes, ni de concentrer le débat uniquement sur les droits sociaux et économiques. « Certes, il est facile de parler des femmes en milieu rural et de retomber dans les mêmes discours récurrents. Ce n’est pas que cela ne soit pas important, mais c’est qu’il y a, pour le moment, des enjeux plus urgents, qui affectent toute la société, hommes et femmes. »

« Ce qui compte avant tout, c’est de rendre aux femmes tunisiennes, et plus largement à tous les citoyens, leur plein droit d’exercer leurs libertés, d’être protégées, de réviser ou d’abolir une constitution qui ne rime à rien et de revenir au consensus établi par la société tunisienne, avec tous ses courants idéologiques, politiques, économiques, etc.  »
« Il faut revenir aux fondamentaux : garantir les droits, garantir la liberté d’action dans l’espace politique et public. Ensuite seulement, on pourra revenir sur les détails de ce qui est menacé spécifiquement pour les femmes ou pour les hommes. »
 » Ce que je vois, c’est la misère qui s’installe dans le pays, la dégradation des droits fondamentaux les plus élémentaires, comme l’accès aux services publics. On ne parle donc pas de problèmes spécifiques aux femmes, mais bien de ceux qui touchent toute la société tunisienne. »

Elle terminera, comme toujours, par cette phrase de Simone de Beauvoir :  » À chaque fois qu’il y a une crise, ce sont les femmes qui sont pénalisées en premier. » Or, comme nous conjuguons aujourd’hui plusieurs types de crises, ce sont les femmes qui subissent, à la puissance N, l’impact de ces crises.
« Revenons donc aux fondamentaux : instaurer un État de droit tel qu’il se doit, une démocratie telle qu’elle se doit, une liberté telle qu’elle se doit. Ensuite, nous pourrons discuter des spécificités liées aux catégories socioprofessionnelles : femmes, jeunes, personnes handicapées, etc. Mais tant que le socle commun n’existe pas, il est chimérique, selon moi, de parler d’avancée des droits des femmes », conclut-elle.

En somme, tout cela nous amène à dire que l’avenir ne sera véritablement juste que lorsque les femmes n’auront plus à se battre deux fois plus pour prouver qu’elles méritent leur place. Et cet avenir, tôt ou tard, sera féminin.

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