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Ibn Rochd et Al-Ghazali dans la Tunisie contemporaine

25. April 2026 um 08:09

À l’occasion de la commémoration mondiale du 9ème centenaire de la naissance d’Ibn Rochd (Averroès), la projection-débat  du film ‘‘Le Destin’’, de Youssef Chahine à l’École de cinéma de Gammarth, et le colloque consacré au philosophe à la Foire internationale du livre de Tunis ce  dimanche 26 avril 2026 constituent les moments phare de cette commémoration.

Abdelhamid Larguèche *

L’exil d’Averroès porté à l’écran depuis près de 30 ans par Chahine marque la fin d’un monde, mais aussi le début d’un autre. En quittant Cordoue, la pensée perd son ancrage immédiat mais gagne en extension. Chahine rejoint ici une vérité historique : marginalisé dans le monde musulman, Ibn Rochd devient une référence majeure dans l’Europe médiévale, influençant notamment Thomas d’Aquin.

Le film propose ainsi une réflexion profonde sur la temporalité des idées. La défaite est immédiate, la victoire différée. La raison ne triomphe pas dans l’instant, mais elle survit dans la durée.

‘‘Le Destin’’ n’est pas un simple film historique ni un biopic philosophique. C’est un manifeste cinématographique en faveur de la liberté intellectuelle. En articulant critique du pouvoir, analyse de l’extrémisme et célébration de la transmission, Chahine propose une œuvre d’une actualité persistante.

Sa thèse, d’une simplicité redoutable, traverse le film : toute société est confrontée, tôt ou tard, à un choix décisif :  protéger ses penseurs ou les livrer au feu.

Le reste, comme le suggère la dernière image du film, n’est qu’une question de temps : les idées, elles, ont des ailes.

Ce film nous a inspiré cette réflexion consacrée au débat éternel et insoluble entre Averroès et Al-Ghazali, débat qui continue à hanter nos esprits au présent.

Une tension qui ne passe pas 

Il est des conflits que l’histoire ne résout pas. Celui qui oppose la raison philosophique à la transcendance religieuse est de ceux-là. Depuis des siècles, on tente de le dépasser : en conciliant, en hiérarchisant, en subordonnant. Mais rien n’y fait. La tension demeure.

C’est dans la confrontation entre Averroès et Al-Ghazali que cette tension apparaît dans sa forme la plus nette. Non comme un simple désaccord, mais comme une véritable «aporie» : une contradiction que la pensée ne parvient pas à dépasser sans se contredire elle-même.

Toute la difficulté tient dans une prétention : celle de la raison à être universelle et autonome. La raison démonstrative — héritée d’Aristote — veut établir des vérités valables pour tous, indépendamment des croyances.

Mais cette prétention est fragile. Car la raison ne pense jamais hors sol. Elle dépend des sens, du langage, de l’histoire et des contextes culturels.

Elle veut être fondement, mais elle est elle-même située. Elle veut être juge, mais elle est aussi partie prenante.

C’est cette contradiction qu’Al-Ghazali met en lumière avec une radicalité troublante.

Al-Ghazali : la limite de la causalité

Prenons un exemple concret : la causalité. Pour la philosophie aristotélicienne, reprise par Averroès, le monde est structuré par des causes nécessaires. Le feu brûle le coton, non par hasard, mais parce qu’il existe un lien réel entre les deux.

Al-Ghazali conteste cette évidence. Pour lui, ce que nous appelons «cause» n’est qu’une «habitude de perception». Nous voyons le feu brûler le coton, mais rien ne prouve que le feu est la cause du brûlement. Dieu pourrait très bien produire l’effet sans la cause.

Autrement dit : il n’y a pas de nécessité dans le monde, seulement une régularité voulue par Dieu.

Cette critique est redoutable. Elle introduit un doute radical : si la causalité n’est pas nécessaire, alors toute science devient fragile.

La réponse d’Averroès : sauver l’intelligibilité du monde

Averroès ne peut accepter cette conclusion. Car sans causalité, il n’y a plus de science, plus de connaissance possible.

Sa réponse est nette : nier les causes, c’est nier la rationalité du monde. Et nier la rationalité du monde, c’est rendre impossible toute pensée.

Pour lui, Dieu n’est pas un arbitre capricieux qui suspend les lois à chaque instant. Il est au contraire le garant de l’ordre du monde. Les causes sont réelles, et leur régularité est ce qui rend la connaissance possible.

Derrière ce désaccord, il y a deux visions incompatibles :

– un monde dépendant à chaque instant de la volonté divine (Al-Ghazali) ;

– un monde intelligible par lui-même, structuré par des lois (Averroès).

L’éternité du monde : un second point de rupture

Un autre exemple éclaire cette opposition : la question de l’éternité du monde.

Dans la tradition religieuse, le monde a un commencement : il est créé par Dieu à un moment donné.

Mais pour Aristote, suivi par Averroès, le monde est éternel. Il n’a pas de début dans le temps. Il existe nécessairement.

Al-Ghazali y voit une hérésie majeure. Car si le monde est éternel, alors Dieu n’est plus créateur au sens fort.

Averroès répond en distinguant deux registres :

– la vérité philosophique, qui démontre l’éternité du monde,

– la vérité religieuse, qui parle de création dans un langage accessible.

Mais cette solution crée une tension supplémentaire : peut-on accepter deux vérités sans les faire entrer en conflit ?

Une solution élitiste et fragile

Pour sortir de l’impasse, Averroès propose une hiérarchie des publics :

– les philosophes accèdent à la vérité démonstrative ;

– la majorité reçoit des images adaptées à sa compréhension.

La religion devient alors une pédagogie du vrai.

Mais cette solution est fragile. Elle suppose une séparation durable entre savoir et croyance, entre élite et masse. Elle pose aussi une question politique : qui décide de ce que chacun doit croire ?

Une tension toujours actuelle : le cas tunisien

Ce débat n’appartient pas au passé. Il traverse encore nos, et notamment la Tunisie contemporaine.

Depuis la révolution de 2011, une question revient avec insistance : «Quelle place pour la religion dans l’espace public ?». Faut-il un espace public neutre, fondé sur la raison et le droit ? ou un espace traversé par les références religieuses, comme expression d’une identité collective ?

Derrière ces positions, on retrouve, sous d’autres formes, le conflit entre Averroès et Al-Ghazali : ceux qui défendent l’autonomie du politique et du rationnel, et ceux qui affirment la primauté du référent religieux.

La question de la causalité devient aujourd’hui celle de la science et de son autorité.

La question de l’éternité du monde devient celle du rapport entre savoir scientifique et vérité religieuse.

La question de la hiérarchie des publics devient celle de l’éducation, de la liberté de conscience et du rôle de l’État.

Raison et foi : une aporie vivante

Il est tentant de vouloir trancher. De choisir un camp. D’imposer une synthèse. Mais peut-être faut-il reconnaître que cette tension est irréductible.

La raison est notre seul outil pour penser le monde. Mais elle est limitée, située, exposée au doute.

La foi répond à des attentes que la raison ne peut ni dissoudre ni remplacer.

Vouloir éliminer l’une au profit de l’autre, c’est mutiler notre expérience du réel.

Averroès et Al-Ghazali ne nous offrent pas une solution. Ils nous obligent à penser dans l’inconfort. Et dans une société comme la nôtre, cet inconfort n’est pas un échec. C’est peut-être la condition même de la liberté.

* Historien et écrivain.

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