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Mohammed VI | Pouvoir, zones grises et héritage

24. Februar 2026 um 07:35

Thierry Oberlé signe avec ‘‘Mohammed VI, le mystère’’ (paru le 14 janvier 2026) une enquête dense sur un règne à la fois omniprésent et insaisissable. Plus qu’un portrait royal, le livre dissèque un système de pouvoir fondé sur la discrétion, la verticalité et la gestion fine des équilibres — internes comme internationaux.

Djamal Guettala 

Dès les premières pages, l’auteur donne le ton : «Un pouvoir qui ne s’exhibe pas, mais circule en permanence. Un pouvoir qui ne se raconte pas, mais s’exerce à chaque instant.»

Le mystère n’est pas ici un attribut personnel du souverain. Il est une méthode.

Un roi rare, un pouvoir très centralisé

Le livre décrit un régime où rien d’essentiel ne se décide hors du Palais : «Mohammed VI parle peu, se montre rarement, mais décide de tout. La délégation est réelle, mais l’arbitrage demeure exclusivement royal», écrit Oberlé.

Cette architecture explique en partie la stabilité du Maroc dans une région traversée par les secousses politiques. Le souverain a absorbé les tensions du Printemps arabe, contenu les colères sociales, tout en lançant de grands chantiers économiques et diplomatiques. Mais cette stabilité repose sur une centralisation extrême : sécurité, diplomatie, économie stratégique — tout remonte au sommet.

Le cercle rapproché ou le triumvirat royal

L’accès au roi est rare et contrôlé. Oberlé décrit un fonctionnement où l’information circule par canaux étroits, filtrés par un cercle de fidèles. «L’accès au souverain n’est jamais direct. Les alertes, les analyses, les décisions passent par un noyau dur, dont la première fonction est de protéger le roi autant que de gouverner», explique Oberlé, qui identifie un trio central, souvent qualifié de triumvirat, non comme un partage du pouvoir mais comme son prolongement.

Il y a d’abord Fouad Ali El Himma, compagnon d’enfance du roi, surnommé le «vice-roi»,supervise les arbitrages politiques et les relations avec les élites.

Il y a ensuite Mounir Majidi, directeur du secrétariat particulier, contrôle l’agenda royal et la coordination administrative.

En enfin, Yassine Mansouri, chef du renseignement extérieur, pilote l’information stratégique et les relations internationales sensibles.

«Ces hommes n’exercent pas un pouvoir autonome. Ils incarnent une délégation totale mais révocable, entièrement subordonnée à la volonté royale», avertit cependant Oberlé.

Les frères Azaitar, proches du souverain, illustrent une autre facette du système : une proximité assumée, médiatisée, mais strictement encadrée, servant à canaliser certaines sphères sociales et symboliques.

L’économie parallèle comme soupape sociale

Oberlé consacre un chapitre particulièrement fouillé au Rif, territoire marginalisé où l’économie parallèle constitue un pilier social autant qu’un défi politique. «L’argent facile. En toute illégalité. Le Rif vit depuis des décennies d’un équilibre fragile entre tolérance et répression. L’économie informelle irrigue des villages entiers, fait vivre des familles, maintient une paix sociale relative. La répression totale provoquerait l’explosion. La tolérance absolue affaiblirait l’État», précise l’auteur, qui, en bon connaisseur des arcanes du pouvoir alaouite, décrit une gestion pragmatique, parfois cynique, de ces réalités : «Le pouvoir ferme les yeux, puis rappelle les règles lorsque l’équilibre menace de se rompre. Ce n’est pas une absence d’État, mais une présence calculée.»

Les mouvements de contestation, notamment ceux de 2016–2017, sont analysés comme des ruptures de cet équilibre implicite. «Le Rif rappelle brutalement au pouvoir que la stabilité a un prix. Lorsque l’économie parallèle ne suffit plus à contenir la colère, l’État réapparaît sous sa forme la plus visible : judiciaire, sécuritaire, symbolique», avertit Oberlé : sous couvert de tolérance, du reste bien relative, la violence d’Etat n’est jamais loin.

Cette logique des zones grises dépasse le Rif. Elle structure l’ensemble du modèle marocain, où certaines illégalités sont tolérées tant qu’elles contribuent à la stabilité.

L’influence comme prolongement de la diplomatie

Un chapitre central est consacré à l’affaire dite du «Marocgate», révélatrice des méthodes d’influence marocaines en Europe. Le rôle d’Abderrahim Atmoun, diplomate et parlementaire, y est longuement détaillé.

«Marocain de souche mais français d’adoption, Atmoun voit sa carrière politique décoller avec la mise en orbite par le Palais royal du PAM», ou Parti authenticité et modernité, parti de centre gauche, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, le conseiller du roi, rappelle Oberlé

Les enquêteurs belges découvrent 669 950 euros en espèces et évoquent un réseau structuré de lobbying clandestin.

«Il existe au sein des institutions européennes un réseau impliquant un lobbyiste, plusieurs parlementaires européens et des assistants parlementaires, travaillant de manière clandestine afin d’influencer les décisions en faveur du Maroc et du Qatar», écrit Oberlé, citant ce témoignage qui illustre la banalité apparente de ces pratiques : «À Rabat, à l’hôtel Sofitel, une chambre m’était réservée. On m’y conduisait l’après-midi, puis en soirée chez ce monsieur. Il n’y avait pas de remise d’argent directe. Les détails étaient réglés par son assistant.»

Les chiffres du Marocgate : 300 tentatives présumées de manipulation de la démocratie européenne ; 180 000 euros pour neutraliser des amendements jugés hostiles au Maroc ; plus de 600 000 euros en liquide saisis.

Préparer la succession sans affaiblir le règne

La question de la succession occupe une place stratégique dans le livre. Mohammed VI y prépare son fils aîné sans jamais apparaître comme un roi sur le départ. «La succession est pensée comme une continuité, non comme une transition. Moulay Hassan est formé, exposé progressivement, mais jamais placé au centre du jeu. Le père demeure le pivot», souligne Oberlé décrivant une pédagogie du pouvoir, discrète mais méthodique : «Chaque apparition du prince héritier est calibrée. Il observe plus qu’il ne parle, apprend plus qu’il ne décide. La monarchie marocaine a tiré les leçons des transitions brutales ailleurs dans la région.»

Le roi utilise également les leviers économiques et diplomatiques pour consolider cette continuité dynastique. Il négocie avec les grandes puissances, protège les intérêts du royaume et prépare, sans l’annoncer, la transmission du pouvoir.

La succession se construit donc dans le silence, à l’image du règne lui-même.

Le mystère comme outil de gouvernement

Pour Oberlé, le mystère n’est ni une posture ni une faiblesse. «La distance crée de l’autorité. Le silence fabrique de la rareté. Le mystère rend le système difficile à lire, même pour les observateurs avertis», écrit-il.

Mohammed VI apparaît comme un gestionnaire prudent des rapports de force : avec l’armée, les islamistes, les élites économiques et les partenaires étrangers. Il avance par ajustements successifs, sans rupture brutale.

Aboubakr Jamaï, journaliste d’investigation marocain, résume ainsi les motivations de Rabat dans l’affaire de Bruxelles : «Un mélange d’hubris et de panique.»

Les suspects marocains ont été entendus à Rabat en décembre 2023. Certains se font oublier, d’autres cultivent, selon Oberlé, un véritable «don d’invisibilité».

Un livre d’enquête, pas un réquisitoire

‘‘Mohammed VI, le mystère’’ n’est ni un pamphlet ni une hagiographie. C’est un travail d’enquête rigoureux qui met en lumière les ressorts d’un pouvoir discret, ses réussites, ses angles morts et ses zones d’ombre. «Derrière la vitrine d’un Maroc en mouvement demeure un centre invisible autour duquel tout gravite — silencieusement, mais fermement», avertit-il.

L’héritage du règne se dessine ainsi : une stabilité réelle, un pouvoir centralisé, une gestion sophistiquée des zones grises, et une succession préparée sans jamais être annoncée.

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