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Cannes 2026 – Thierry Frémaux face aux débats du cinéma mondial

12. Mai 2026 um 11:30

A la veille de l’ouverture du 79e Festival de Cannes, qui se tiendra du 12 au 23 mai 2026, Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, retrouve, comme chaque année, la salle de presse du Palais des Festivals. Un exercice désormais bien rodé : près de deux heures de questions, de débats, de digressions, parfois de tensions, devant des journalistes venus du monde entier. Mais derrière les annonces officielles déjà connues, ce rendez-vous permet surtout de saisir l’état d’esprit d’un festival qui continue d’occuper une place singulière dans le paysage culturel mondial.

Car cette conférence de presse n’a finalement pas beaucoup parlé de tapis rouge. Elle a parlé du monde. De guerres. D’intelligence artificielle. Des Oscars. De la place des femmes. De la circulation des récits entre continents. Et surtout d’une question qui revient chaque année, presque obsessionnelle : jusqu’où Cannes doit-il être politique ?

Un festival politique… mais pas partisan

La première question donne immédiatement le ton. À un an des élections françaises, quel rôle le Festival de Cannes compte-t-il jouer dans le débat politique à venir ? Thierry Frémaux répond sans détour, mais avec prudence. Il rappelle que l’on demande souvent au festival de réfléchir à des sujets qui ne relèvent pas directement de sa mission. Le Festival de Cannes, dit-il en substance, est né sous l’impulsion de l’État français et doit avant tout défendre le cinéma et la politique culturelle. Quant aux élections, elles auront lieu avant le prochain festival. « Nous verrons à ce moment-là », glisse-t-il.

Cette ligne de crête, Frémaux va la maintenir pendant toute la conférence : reconnaître que Cannes est traversé par le politique, tout en refusant d’en faire une tribune partisane.

Le sujet revient rapidement à travers une polémique survenue lors de la dernière Berlinale autour de Wim Wenders, alors président du jury de la Berlinale. Figure majeure du cinéma allemand contemporain, réalisateur notamment de Paris, Texas (1984) et Les Ailes du désir (1987), Wenders avait été interrogé dans un contexte particulièrement tendu autour de la guerre à Gaza et des prises de position liées à la Palestine pendant le festival berlinois. Ses propos sur la nécessité, pour un jury, de juger avant tout les films et non les opinions politiques avaient alors suscité des critiques et des accusations de neutralité excessive face au conflit.

Thierry Frémaux prend clairement sa défense. Selon lui, Wenders a été mal compris. Ce qu’il voulait dire, insiste Frémaux, c’est qu’un jury doit d’abord regarder ce qui est à l’écran. Non pas nier le monde ou les conflits, mais éviter que des convictions personnelles deviennent le critère principal du jugement artistique.

À partir de là, Frémaux déroule une véritable réflexion sur l’histoire politique du Festival de Cannes. Il rappelle que le festival est né en 1939 dans un contexte profondément politique, en réaction à l’emprise fasciste sur la Mostra de Venise. Il évoque également la Palme d’or attribuée en 1981 à L’Homme de fer du réalisateur polonais Andrzej Wajda, en pleine période Solidarnosc. Le film suivait le mouvement ouvrier polonais qui contestait alors le régime communiste et était devenu, bien au-delà du cinéma, un symbole politique international. Puis le sacre récent de Jafar Panahi pour Un simple accident (2025), film ouvertement critique envers le régime iranien.

Mais pour Frémaux, il existe une différence fondamentale entre un film traversé par le politique et un jury qui transformerait son palmarès en prise de position. « Ils jugent un film », insiste-t-il. « Ils font un voyage dans un univers cinématographique. »

Dans une époque qu’il décrit comme « fragile », traversée par les conflits, il refuse que le festival ajoute « du trouble » à cette lecture du monde. Une phrase résume assez bien sa pensée : l’art et le cinéma sont, selon lui, « des instruments de paix », y compris lorsqu’ils parlent de révolte ou de liberté.

Le jury comme reflet du cinéma mondial

Cette volonté de protéger le territoire du cinéma apparaît aussi lorsqu’il évoque les jurys. Une journaliste l’interroge sur l’absence de membres français dans certains jurys et sur la présence d’un juré ivoirien. Thierry Frémaux rejette immédiatement l’idée de quotas. Selon lui, imposer des équilibres rigides reviendrait à « la fin de toute liberté ».

Il décrit alors la manière dont les jurys sont constitués : diversité des générations, parité hommes-femmes, alternance des présidences, mélange des professions — écrivains, musiciens, scénaristes, cinéastes. Il rappelle au passage qu’il y a cette année quatre jurys différents mais trois présidentes, tout en soulignant qu’il fut un temps où les jurys étaient presque exclusivement masculins et français.

Le choix de ce juré ivoirien devient alors le point de départ d’une réflexion plus large sur le cinéma africain. Frémaux parle d’un continent en mouvement. Il cite le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal, puis l’émergence plus récente d’un cinéma d’Afrique de l’Est et l’an dernier celle du Nigeria. Il évoque aussi Congo Boy, présent dans la sélection, ainsi qu’un récent voyage à Kinshasa pour rencontrer des acteurs du cinéma congolais.

Ce qui l’intéresse, explique-t-il, ce n’est pas seulement la création artistique, mais aussi toute l’infrastructure qui permet au cinéma d’exister : production, distribution, salles, centres de formation. Derrière l’image glamour de Cannes, Frémaux rappelle ainsi une réalité souvent oubliée : le cinéma est aussi une question de structures.

L’intelligence artificielle, entre fascination et prudence

Puis vient l’un des grands sujets de cette édition : l’intelligence artificielle.

Thierry Frémaux commence par une formule qui fait sourire la salle : « L’IA est à l’intelligence ce que le vélo électrique est au vélo. » Pour utiliser un vélo électrique, dit-il, il faut déjà savoir pédaler. Autrement dit : l’outil ne remplace pas totalement la compétence humaine.

Mais derrière la boutade, la réflexion est plus sérieuse. Frémaux rappelle que toutes les révolutions technologiques ont suscité des peurs similaires dans l’histoire du cinéma : le passage du muet au parlant, le passage de l’argentique au numérique, l’arrivée des effets spéciaux digitaux, les nouvelles techniques de postproduction…

Il cite même Apocalypse Now (1979) comme le dernier grand film « bio », utilisant de véritables hélicoptères plutôt que des images générées numériquement. Aujourd’hui, explique-t-il, personne ne croit réellement que Tom Cruise combat au sommet d’un immeuble sans assistance numérique. Et pourtant, le public accepte ces illusions.

L’IA pourrait suivre la même trajectoire. Mais contrairement aux précédentes mutations technologiques du cinéma, celle-ci touche directement à la question même de la création.

Ce qui préoccupe surtout Frémaux, ce sont les règles qui devront encadrer ces nouveaux outils. Il évoque alors les nouvelles règles annoncées par l’Académie des Oscars concernant l’usage de l’intelligence artificielle. Celle-ci a notamment précisé que seules des performances « effectivement interprétées par des humains avec leur consentement » pourront être éligibles dans les catégories d’interprétation. Autrement dit, des personnages entièrement générés par l’IA ne pourront pas recevoir d’Oscars d’acteurs ou d’actrices. L’Académie commence également à clarifier les conditions dans lesquelles des outils d’IA peuvent être utilisés dans un film sans remettre en cause son éligibilité aux Oscars. Une évolution que Frémaux juge logique.

Mais il insiste surtout sur le fait que le cinéma n’en est encore qu’au début de cette transformation. Aucun film entièrement conçu par IA n’a encore réellement bouleversé le paysage cinématographique. « Si on nous en propose un, nous le verrons », dit-il presque calmement.

Et puis il pose cette question, plus littéraire que technologique : « Est-ce que l’IA peut écrire comme Proust ? Peut-être oui. Peut-être non. On verra. »

Cette idée du « on verra » revient souvent chez Frémaux. Comme s’il refusait les positions définitives. Comme si le Festival de Cannes voulait rester un lieu d’observation avant d’être un tribunal du futur.

Cannes et les Oscars : une relation qui change

Les Oscars apparaissent d’ailleurs plusieurs fois dans la discussion. Thierry Frémaux reconnaît que la relation entre Cannes et les récompenses américaines a profondément changé ces dernières années. Longtemps, les films découverts sur la Croisette semblaient évoluer dans un circuit parallèle à celui des Oscars. Mais depuis plusieurs éditions, les œuvres passées par Cannes sont de plus en plus présentes dans la saison des prix américaine, où elles accumulent désormais nominations et récompenses importantes. Cette évolution confirme, selon lui, la place singulière du festival dans la circulation internationale des films.

Il se dit encore surpris d’avoir vu Parasite (2019) remporter l’Oscar du meilleur film, lui qui pensait longtemps que cette récompense resterait exclusivement américaine. Mais il observe désormais avec intérêt l’ouverture croissante de l’Académie vers le cinéma international. Cannes, explique-t-il, a lui-même suivi une trajectoire comparable : longtemps très européen avant de devenir progressivement un festival réellement universel.

La discussion se concentre ensuite sur une nouvelle évolution du règlement des Oscars. Désormais, un film ayant remporté certaines récompenses majeures dans les grands festivals internationaux peut être automatiquement qualifié pour être examiné dans la catégorie du meilleur film international, sans dépendre uniquement de la sélection officielle opérée par son pays d’origine. Une modification importante, car jusqu’ici chaque pays ne pouvait présenter qu’un seul candidat.

Thierry Frémaux se dit favorable à cette ouverture. Il estime qu’il était dommage de limiter un pays à un seul film alors que certaines années plusieurs œuvres fortes pouvaient émerger simultanément.

C’est à ce moment-là qu’une journaliste lui demande si ces nouvelles règles pourraient pousser les jurys cannois à favoriser certains films afin de leur ouvrir plus facilement la voie vers Hollywood.

Frémaux refuse de spéculer. Selon lui, un jury reste un groupe de neuf personnalités différentes, avec neuf sensibilités et neuf visions du cinéma qui vont « s’associer ou se neutraliser ». Il revient alors sur le cas de la Palme d’or attribuée l’an dernier à Jafar Panahi. Il assure n’avoir jamais senti de logique militante dans cette décision. Les jurés, selon lui, ont simplement aimé le film.

Puis il ajoute une idée importante : les jurys savent eux-mêmes qu’ils seront jugés à travers leur palmarès. « Le verdict du temps va s’abattre sur cela », dit-il. Une manière de rappeler que les choix d’un jury entrent ensuite dans l’histoire du cinéma et restent soumis, pendant des années, au regard critique des spectateurs, des journalistes et des cinéphiles.

Il raconte alors une anecdote remontant à 1981. Cette année-là, le festival avait lieu juste après l’élection de François Mitterrand à la présidence française. Certains avaient alors affirmé que le nouveau président aurait appelé Cannes pour favoriser un film d’Agnès Varda, parce que « de gauche ». Frémaux balaie cette rumeur avec amusement : « Bien sûr que c’est faux. »

Il insiste aussi sur le fait qu’une fois le jury constitué, le festival n’interfère plus dans ses délibérations. « Je les verrai demain, puis plus du tout », explique-t-il. Une manière de réaffirmer cette idée d’indépendance qu’il semble considérer comme sacrée.

Les studios américains, entre absence et rendez-vous manqués

Interrogé sur l’absence des grands films de studios américains dans cette édition, Thierry Frémaux rappelle qu’il ne commente pas les films qui n’ont pas été retenus. Il préfère parler de ceux qui sont sélectionnés. Mais il observe que certains grands films américains récents n’ont pas suivi la route cannoise pour des raisons propres à leurs studios ou à leur calendrier.

Il cite notamment Sinners (2025), dont la stratégie de sortie relevait du choix de son studio, et Une bataille après l’autre (One Battle After Another), qui aurait pu être envisagé plus tôt mais n’était pas prêt à temps. Avec humour, Frémaux ajoute que si ces films étaient passés par Cannes, ils auraient peut-être eu « encore plus de succès ». Derrière la boutade, il réaffirme une conviction : même lorsque les studios américains choisissent d’autres chemins, Cannes demeure une caisse de résonance incomparable pour accompagner un film vers le public mondial.

Quand Cannes célèbre aussi le cinéma populaire

La conférence prend ensuite un détour inattendu avec une question sur The Fast and the Furious (2001), programmé cette année dans le cadre des célébrations du festival.

Là encore, Thierry Frémaux défend une vision très large du patrimoine cinématographique. Cannes, dit-il, doit raconter toute l’histoire du cinéma, pas uniquement celle du cinéma d’auteur traditionnel. Il rappelle que Le Labyrinthe de Pan (2006), qui sera projeté en pré-ouverture, fut le premier véritable film de genre à entrer en compétition officielle, et considère The Fast and Furious comme un phénomène majeur de culture populaire.

Même s’il reconnaît avec franchise que le film n’aurait probablement jamais été sélectionné en compétition lors de sa sortie initiale.

Il évoque aussi les anniversaires organisés avec les studios américains, notamment autour de Top Gun (1986), projeté à Cannes exactement le jour anniversaire de sa sortie. Derrière ces opérations événementielles, Frémaux semble assumer une vision de Cannes où le patrimoine populaire et le cinéma d’auteur peuvent désormais coexister.

La place des femmes, entre progrès et débats persistants

Sur la question des femmes, le délégué général adopte une position plus nuancée qu’attendue. Interrogé sur le faible pourcentage de réalisatrices en compétition — 23 % — et sur l’affiche représentant deux femmes, il refuse toute logique de « féminisme washing ».

Il rappelle qu’il y a encore quelques décennies, les femmes étaient quasiment absentes de la compétition officielle et parfois traitées avec plus de sévérité par la critique. Le tournant, selon lui, s’est produit progressivement, notamment après le mouvement #MeToo en 2017 et la montée des marches menée par Cate Blanchett en 2018. Cette montée des marches avait marqué les esprits : 82 femmes du cinéma avaient gravi ensemble les marches du Palais des Festivals pour dénoncer les inégalités persistantes dans l’industrie et rappeler qu’en plus de soixante-dix ans d’histoire, seules 82 réalisatrices avaient été sélectionnées en compétition officielle, contre plus de 1600 hommes.

Il rappelle que le festival a signé la charte 50/50, mais Frémaux insiste sur un point : cette charte n’impose aucun quota dans les sélections, qui répondent au seul critère de qualité du film.

Puis il lâche une phrase révélatrice : en cas d’hésitation entre deux films de qualité égale, le festival choisira le film réalisé par une femme. Même logique pour un pays rarement représenté face à une cinématographie dominante.

Cette phrase résume sans doute toute la politique actuelle de Cannes : refuser officiellement les quotas, tout en assumant des arbitrages destinés à corriger certains déséquilibres historiques.

Les chiffres, rappelle-t-il, montrent malgré tout une progression : 34 % de réalisatrices dans la sélection officielle cette année, parité dans Un Certain Regard et à la Cinéfondation.

Entre photographie du monde et fabrique du cinéma

La conférence s’achève presque comme elle avait commencé : par une réflexion sur les grands équilibres du cinéma mondial. Aucun film italien en compétition cette année ? Frémaux répond avec humour, évoquant les années de scandale lorsque l’Italie disparaissait de la sélection… avant de comparer cela à l’absence de l’équipe italienne à la Coupe du monde.

Mais derrière la plaisanterie, un constat demeure : Cannes continue de fonctionner comme une gigantesque photographie du cinéma mondial. Une photographie forcément incomplète, parfois contestée, souvent politique malgré elle.

Et au fond, c’est peut-être cela qui est apparu le plus clairement durant cette conférence : Thierry Frémaux ne cherche plus vraiment à convaincre que Cannes est apolitique. Il tente plutôt de défendre autre chose. L’idée qu’au milieu des conflits idéologiques, des stratégies industrielles, des polémiques numériques et des batailles culturelles, le cinéma doit encore rester un espace où l’on regarde d’abord les films avant de regarder les camps auxquels ils appartiennent.

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Cannes 2026 – Thierry Frémaux évoque une sélection en cours, Hollywood et la crise de Berlin

26. März 2026 um 21:13

Dans un entretien accordé au magazine américain Variety, Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, revient en détail sur la préparation de l’édition 2026, dont la sélection officielle sera annoncée le 9 avril à Paris. Alors qu’il s’apprête à vivre sa 25e année au sein du festival, il décrit un moment de travail encore en cours, dans un contexte qu’il qualifie lui-même de période de « grande fragilité » pour le cinéma.

À ce stade, la sélection n’est pas arrêtée. Environ la moitié des films de la compétition est déjà choisie, mais le processus reste largement ouvert : près de 400 films sont encore en cours de visionnage, sur un total qui pourrait atteindre environ 3 000 longs métrages soumis. Frémaux insiste sur cette réalité concrète : le travail se poursuit jusqu’aux derniers jours, et un film inattendu ou une projection surprise peut, chaque année, venir modifier l’équilibre de la sélection.

Cette situation s’inscrit dans un moment plus large que Frémaux décrit comme une période de « grande fragilité » pour le cinéma. Il détaille les facteurs qui, selon lui, pèsent aujourd’hui sur l’industrie : la crise de l’exploitation en salles, les changements de comportement des nouvelles générations, la multiplication des écrans, les fusions entre studios américains, le piratage et l’intelligence artificielle, qu’il associe à une autre forme de piratage. Malgré ces difficultés, il insiste sur un point essentiel : les films qu’il découvre témoignent d’une créativité constante, et il dit voir depuis le début de l’année des œuvres qui « rendent heureux », signe selon lui d’un renouvellement permanent du cinéma.

Dans ce contexte, la question de la présence américaine à Cannes est directement posée. Frémaux rejette l’idée d’un retrait d’Hollywood. Selon lui, les studios continuent de venir à Cannes lorsqu’ils estiment que leur présence y est bénéfique. Il reconnaît toutefois une évolution de la production : aujourd’hui, les studios produisent moins de blockbusters et moins de films d’auteur qu’auparavant.

Pour illustrer cette situation, il cite plusieurs films récents issus de l’industrie américaine — Sinners, Eddington, One Battle After Another, Marty Supreme ou encore Hamnet — afin de montrer que, malgré les transformations en cours, Hollywood reste capable de produire des œuvres importantes. Il évoque également des projets à venir signés James Gray, Christopher Nolan, Steven Spielberg ou Alejandro González Iñárritu, en soulignant qu’il n’y a pas lieu d’être pessimiste quant à l’avenir.

Cependant, certains de ces films très attendus ne seront pas présents à Cannes en 2026. Frémaux précise que le film d’Alejandro González Iñárritu avec Tom Cruise, intitulé Digger, ainsi que The Odyssey de Christopher Nolan, ne sont pas prêts. Quant à Disclosure Day de Steven Spielberg, sa participation dépend de nombreux facteurs stratégiques, notamment liés au calendrier et à la stratégie de sortie.

Il évoque également la question du coût d’une présence à Cannes, souvent avancée par les studios. Sur ce point, il relativise, en expliquant qu’il n’est pas nécessaire de déployer des moyens considérables : selon lui, un réalisateur et deux acteurs peuvent suffire à présenter un film et à rencontrer la presse et le public.

Au-delà de ces considérations, Frémaux insiste sur un principe : Cannes ne dépend de personne d’autre que des films eux-mêmes. Il rappelle que les studios américains restent présents sur la durée et que la relation avec eux s’inscrit dans le temps, en citant Sony Columbia, Warner, Paramount, Universal et Disney. Il évoque également des exemples marquants de collaborations passées, comme Top Gun, Moulin Rouge ou Elvis, pour souligner que ces échanges demeurent actifs.

Dans le même temps, il met en avant la circulation internationale des films issus de Cannes et leur visibilité croissante, notamment aux Oscars. Il cite plusieurs exemples récents : Sentimental Value, récompensé par l’Oscar du film international et nommé pour le meilleur film, The Secret Agent, ainsi que It Was Just an Accident, Sirat ou Arco. Ces films, explique-t-il, illustrent la présence de plus en plus forte des œuvres présentées à Cannes sur le marché américain et dans les grandes récompenses internationales.

Frémaux rappelle que ce lien entre Cannes et les Oscars ne date pas d’aujourd’hui, en évoquant Marty, Palme d’or en 1955 et Oscar du meilleur film. Mais selon lui, cette présence est aujourd’hui plus visible, notamment en raison de l’ouverture de l’Academy au cinéma international, qui permet désormais aux films issus de Cannes de concourir dans toutes les catégories, et pas seulement dans celle du film international.

L’entretien aborde ensuite la question politique, dans un contexte international marqué par de fortes tensions. Frémaux rappelle d’abord les origines du Festival de Cannes : conçu en 1939, avec les États-Unis, comme un « festival de la liberté » face aux menaces nazies et fascistes, puis relancé en 1946 dans un esprit de reconstruction et avec la conviction du rôle essentiel de la culture. Ces deux fondements, affirme-t-il, restent pleinement actuels aujourd’hui.

Interrogé sur la crise récente à la Berlinale, il évoque une situation liée au contexte géopolitique, qui a suscité de nombreux débats et conduit à une intervention du gouvernement allemand, mettant en difficulté la direction du festival et sa directrice, Tricia Tuttle. Frémaux indique que Cannes a exprimé son soutien à Tricia Tuttle et à ses équipes pour défendre la Berlinale, qu’il considère comme un festival essentiel dans l’écosystème du cinéma international. Il précise également que ce soutien n’était pas isolé.

Il met en garde contre le risque d’ajouter aux tensions en fragilisant les festivals eux-mêmes. Il évoque à ce titre les critiques visant Wim Wenders, qu’il juge excessives, et rappelle une déclaration du cinéaste faite à Cannes : « Si nous pouvons changer les images du monde, alors peut-être pourrons-nous changer le monde ». Il présente cette phrase comme la plus belle déclaration politique que l’on puisse attendre d’un cinéaste, soulignant ainsi que l’engagement peut passer par les images et par les œuvres.

À la question de savoir si une telle situation pourrait se produire à Cannes, Frémaux répond que « tout peut arriver », sans l’exclure. Il insiste toutefois sur la solidité de l’institution. Il rappelle que le festival bénéficie du soutien conjoint de la mairie de Cannes et de l’État, un soutien qui ne s’est jamais démenti, y compris lors de périodes difficiles. Il souligne également le rôle de son conseil d’administration, présidé par Iris Knobloch, où l’ensemble des métiers du cinéma est représenté, ce qui contribue à renforcer l’institution.

Il ajoute que l’accueil de professionnels et d’artistes du monde entier sur la Croisette constitue une fierté nationale, et que le prestige du festival contribue, selon lui, à protéger les autres manifestations. Il inscrit enfin cette solidité dans une histoire plus large, en rappelant la création du festival en 1939 comme « festival de la liberté », puis sa relance en 1946 dans l’espoir de l’après-guerre et la reconstruction du monde par la culture.

Frémaux développe ensuite sa vision du lien entre art et politique. Il cite plusieurs exemples pour illustrer son propos : Robert De Niro, engagé dans la vie politique américaine, le chanteur Bad Bunny lors du Super Bowl, Bruce Springsteen et Bob Dylan à travers leurs chansons, ou encore Pablo Picasso avec Guernica, peint en réaction à la guerre civile espagnole. À travers ces exemples, il montre que les artistes vivent dans leur époque et peuvent s’engager sans cesser d’être des créateurs.

Il précise toutefois que tous les films ne sont pas politiques : certains le sont explicitement, d’autres indirectement, et d’autres pas du tout. Tous, selon lui, doivent être respectés.

Il met également en garde contre la pression exercée sur les artistes, à qui l’on demande de se prononcer sur tous les sujets, avant de les critiquer pour leurs prises de position. Il évoque aussi le rôle des réseaux sociaux et certaines formes de traitement médiatique, qu’il juge problématiques, notamment lorsqu’ils exploitent des situations tragiques comme si les cinéastes ou les festivals pouvaient les résoudre.

Dans ce contexte, il réaffirme la position du Festival de Cannes : montrer des films, permettre aux artistes de s’exprimer et garantir un espace où les opinions peuvent coexister dans le respect et la tolérance. « À Cannes, la politique est à l’écran, dans les films », affirme-t-il, en soulignant que le rôle du festival est de présenter des œuvres, et non de se substituer au débat politique.

Enfin, Frémaux revient sur ce qu’il considère comme la mission essentielle du festival : définir ce qu’est le cinéma, et ce qu’il sera. Dans un moment marqué par les transformations profondes de l’industrie, il affirme que Cannes entend continuer à jouer ce rôle, en s’appuyant sur la vitalité de la création et sur une exigence artistique constante.

À travers cet entretien publié par Variety, Thierry Frémaux décrit ainsi une édition 2026 encore en construction, confrontée aux mutations du secteur, mais portée par une conviction qu’il affirme clairement : le cinéma reste un espace de création en perpétuel renouvellement, que le Festival de Cannes entend continuer à accompagner et à définir.

Neïla Driss

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