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CIFF 2025 – Entre identité et interprétation : conversation avec Adam Bakri

24. November 2025 um 19:54

Un hommage chargé de sens au Caire

Lors de la 46ᵉ édition du Festival international du film du Caire (CIFF), qui s’est tenue du 12 au 21 novembre 2025, le jeune acteur palestinien Adam Bakri a été honoré au cours d’une cérémonie organisée à l’hôtel Sofitel, en présence de nombreux professionnels du cinéma et de la presse. Hussein Fahmy, président du festival, a salué la carrière de l’acteur et son parcours international, rappelant l’importance des liens entre les peuples égyptien et palestinien, et soulignant que « le Palestinien est considéré en Égypte comme une partie intégrante du tissu national ».

Visiblement ému, Adam Bakri a exprimé sa profonde gratitude envers le public égyptien, le festival et son président. Il a dit combien cet hommage venu d’Égypte, pays dont il a grandi en regardant les films, revêtait pour lui une dimension symbolique. Il a ajouté que Hussein Fahmy faisait partie de ces artistes qui avaient accompagné son enfance, et qu’entendre de sa bouche les mots « tu es égyptien » était une reconnaissance immense. Il a affirmé considérer cette distinction comme une étape précoce mais essentielle dans sa carrière, et un encouragement pour la suite.

CIFF 2025
Adam Bakri

Une conversation autour de l’art et de la mémoire

Quelques jours plus tôt, une rencontre publique lui avait été consacrée dans le cadre des Cairo Industry Days, animée par le journaliste Sherif Nour Eldin, sous le titre Entre identité et interprétation : conversation avec Adam Bakri. Cette discussion, à la fois intime et lucide, a permis de retracer un parcours marqué par la mémoire, la conscience identitaire et une fidélité profonde à l’art comme forme de résistance.

Des débuts marqués par la filiation et la rigueur

Dans ce parcours, la filmographie d’Adam Bakri occupe une place centrale. Révélé par Omar (2013) de Hany Abu-Assad, il enchaîne avec Ali and Nino (2016), Slam (2018), Official Secrets (2019) aux côtés de Keira Knightley, If You See Something (2024) et All That’s Left of You (2025) de Cherien Dabis. Il apparaît également dans la série arabe Bab Al-Jaheem (La Porte de l’Enfer, 2021), qui marque son retour vers le monde arabe. Ces œuvres, parmi les plus marquantes de sa carrière, s’ajoutent à d’autres films et séries internationales qui ont contribué à installer son visage dans un paysage cinématographique à la fois arabe et global.

Le Caire, entre cinéma et réalité

Invité pour la première fois en Égypte, Adam Bakri a confié au public son émotion à découvrir une ville qu’il connaissait par le cinéma. « C’est ma première fois au Caire, et la ville est exactement comme je l’imaginais. J’ai grandi avec les films égyptiens et, en arrivant ici, je me suis senti comme dans un film. Cela ne fait que deux jours que je suis en Égypte, et j’ai envie de tout visiter : les pyramides, les musées… »

Une naissance marquée par la mémoire palestinienne

L’acteur, dont la carrière s’étend aujourd’hui entre le monde arabe et les États-Unis, a rappelé le lien intime qui l’unit à l’histoire de son peuple. « Je suis né le 15 mai, le jour de la Nakba. Drôle de coïncidence, peut-être, mais je ne crois pas aux coïncidences. Être né ce jour-là me rappelle, dans chacun de mes choix, d’où je viens. Certains diraient que c’est nahss, un porte-malheur, mais pas pour moi. Au contraire : c’est une responsabilité. »

Entre Haïfa et New York : la formation d’un acteur

Né à Haïfa, il a grandi dans une famille d’artistes. Son père, le réalisateur et acteur Mohammad Bakri, est l’une des grandes figures du cinéma palestinien engagé, et ses frères, Saleh et Ziad, sont eux aussi acteurs. « J’ai été élevé avec le cinéma de mon père, ses pièces, ses histoires. Mais quand on naît dans une famille où quelqu’un a déjà accompli de grandes choses, il devient difficile d’atteindre ce même niveau. »

Après Haïfa, Adam Bakri s’installe à New York pour étudier au Lee Strasberg Theatre & Film Institute. « C’était une expérience très riche et très difficile, mais aussi belle. » Seul Arabe — et surtout seul Palestinien — de son école, il travaille sans relâche : « Je devais faire plus d’efforts que les autres pour être accepté. Je ne savais pas ce que voulait dire aller à une fête. Heureusement que la voix de ma mère m’accompagnait toujours, comme une présence constante. » De ces années, il garde une leçon essentielle : « Quand tu es passionné, tu fais abstraction des difficultés. »

Une rigueur héritée du père

Son apprentissage a été marqué par un épisode décisif. « La première fois que je suis monté sur scène, je n’ai pas pu terminer la représentation. Mon père était dans la salle, je ne voyais que lui. J’ai eu une attaque de panique, je suis rentré et j’ai pleuré. » Ce soir-là, Mohammad Bakri s’assoit sur son lit et lui dit simplement : « Si tu veux vraiment jouer, tu montes demain sur scène. Sinon, tu rentres en Palestine. » Une phrase sèche mais fondatrice, qui a défini la rigueur qu’il s’imposera pour la suite.

CIFF 2025
Adam Bakri
CIFF 2025 – Adam Bakri et son prix d’honneur

Le choc et la lumière d’Omar

Son premier rôle au cinéma, Omar (2013), réalisé par Hany Abu-Assad, le révèle au monde. Présenté au Festival de Cannes, le film remporte le Prix du Jury dans la section Un Certain Regard avant d’être distingué aux Journées Cinématographiques de Carthage en 2014 (Tanit d’or), et de faire le tour des grands festivals, avant d’être nommé aux Oscars. « J’étais jeune et un peu perdu, raconte-t-il. Ce film m’a beaucoup fatigué, et je ne sais pas encore pourquoi. Mon rêve s’est réalisé trop vite, alors que je n’étais pas prêt. Après Omar, j’ai traversé une période de dépression ; il m’a fallu du temps pour retrouver la lumière. » Certaines scènes, dit-il, « incarnaient la souffrance de mon peuple » et ont transformé sa manière de jouer.

Refuser la suprématie du blanc

Après ce succès, il signe avec une agente hollywoodienne réputée, mais leurs visions divergent. « Elle considérait les projets arabes comme sans importance et voulait que je travaille uniquement sur des productions occidentales, jusqu’à vouloir me rendre moins arabe, y compris physiquement. C’était une forme de suprématie du blanc. » Cette collaboration l’éloigne un temps du monde arabe, jusqu’à ce qu’il retrouve, grâce à son père, un rôle dans un projet régional. « C’est à ce moment-là que j’ai rompu avec cette agente. »

Un retour au monde arabe

Avec la série La Porte de l’Enfer (Bab Al-Jaheem, 2021), tournée au Liban, Adam Bakri renoue pleinement avec le monde arabe. « C’était un projet difficile, avec beaucoup d’action et de drame. » Sur ce tournage, il rencontre l’actrice libanaise Cynthia Samuel, qu’il épousera. Depuis, il partage sa vie entre New York et Dubaï. « Ces deux dernières années, j’ai rencontré beaucoup de gens intéressants et j’ai renoué avec le monde arabe que j’avais quitté. » Ce lien retrouvé l’a conduit à rejoindre un feuilleton égyptien à venir, diffusé pendant le Ramadan prochain : « Je ne peux pas en dire plus, mais c’est un projet important pour moi. »

Le cinéma égyptien comme matrice

Interrogé sur le cinéma égyptien, il s’anime : « J’ai grandi en regardant les films de l’âge d’or, surtout en noir et blanc. À un moment, je ne voyais que du cinéma égyptien, avant tous les autres. » Il cite Ciel d’enfer (Seraa’ Fel Wadi, 1954) de Youssef Chahine et Un homme dans notre maison (Fi Baytena Ragol, 1961) de Henry Barakat, et évoque avec émotion Omar Sharif : « Il a apporté au cinéma égyptien une manière nouvelle de jouer. J’ai grandi en rêvant d’être comme lui, et je suis certain qu’il a joué un rôle dans mon choix de devenir acteur. »

Affirmer son intégrité d’acteur

Parmi ses expériences internationales, il évoque Official Secrets (2019), aux côtés de Keira Knightley. Ce rôle lui vaut une nomination au Women Film Critics Circle Awards dans la catégorie « Best Screen Couple ». « Keira est une grande star, dit-il. Elle faisait partie de mes rêves de jeunesse. Travailler avec une artiste de ce niveau te rend meilleur. » Il confie que cette expérience lui a appris « des leçons précieuses sur le professionnalisme » et l’a aidé à mieux définir les rôles qu’il souhaite incarner.

Interrogé sur la manière d’éviter les stéréotypes imposés aux acteurs arabes, il répond : « Il suffit de refuser les rôles de terroristes. J’en ai refusé beaucoup, et ils ont fini par ne plus m’en proposer. Pour eux, l’Arabe est soit terroriste, soit victime. Mais on ne peut pas bien jouer un rôle qu’on n’aime pas, et je ne veux pas contribuer à donner une mauvaise image des Arabes. » Il ajoute : « Je suis privilégié, je pouvais refuser. Je n’avais pas de contraintes financières. Et le rôle d’Omar m’imposait une responsabilité : je ne pouvais pas devenir terroriste après avoir été militant. »

CIFF 2025
Adam Bakri
CIFF 2025 – Adam Bakri et Sherif Nour Eldin

Le cinéma palestinien face aux obstacles

En 2024, il tourne If You See Something, un film qu’il juge essentiel : « C’est l’histoire d’un Irakien qui essaie de vivre normalement aux États-Unis, d’aimer une femme, mais le système ne le lui permet pas, parce qu’il n’est pas blanc. »

Avec All That’s Left of You (2025), réalisé par Cherien Dabis, il signe l’un de ses projets les plus personnels. Le film, choisi pour représenter la Jordanie aux Oscars 2026, raconte l’histoire d’une famille palestinienne sur trois générations, de 1948 à nos jours. « Pour la première fois, je tourne avec mon père et mon frère », dit-il. Adam est également coproducteur du film. « C’est un jalon personnel et artistique. » Le tournage devait se dérouler en Palestine, mais le 7 octobre 2023 bouleverse tout : « J’étais arrivé le 6 pour tourner à Haïfa. Le lendemain, tout a changé. L’équipe étrangère a pris peur et est partie. Nous avons fini le tournage à Chypre et en Grèce. »

Adam Bakri reconnaît que tourner en Palestine devient de plus en plus complexe. « C’est très difficile, pas seulement pour des raisons de sécurité, mais aussi à cause des autorisations. Certains lieux sont inaccessibles, certains visas impossibles à obtenir. Malgré tout, je pense qu’il faut continuer à filmer là-bas. » Pour lui, le cinéma palestinien doit rester un témoignage : « Un bon film, c’est un film réaliste. Certains réalisateurs enjolivent la réalité, d’autres non. Moi, j’admire ceux qui restent fidèles à ce qu’ils voient, comme Michel Khalifeh. »

Le 7 octobre et la conscience du monde

Pour Adam Bakri, cet instant a marqué un tournant. « Le 7 octobre a mis la cause palestinienne sur le plan international. Je descendais dans le métro à New York et je voyais de jeunes Américains blancs porter le keffieh et lire des livres sur la Palestine. Je pense qu’il n’y aura plus de retour en arrière. » Il ajoute : « Il faut que nous puissions nous libérer de la colonisation qu’ils ont construite en nous pendant de longues années. »

Un artiste multiple

Son engagement se traduit aussi par la continuité de son œuvre. Omar sera prochainement projeté à New York lors d’un événement pour Gaza. « Le monde est aujourd’hui prêt à nous écouter. Les gens verront ce film sous un angle différent. »

Au-delà du cinéma, Adam Bakri cultive d’autres formes d’expression. « J’espère pouvoir un jour faire une exposition, j’adore peindre », confie-t-il. Il publie ses œuvres sur un compte intitulé Hay, du nom d’un personnage apparu dans un rêve. « Cinq ans plus tard, alors que je traversais une période difficile, je me suis souvenu de lui. Hay est devenu une figure que je continue de développer. »

Il écrit, lit beaucoup, y compris de la poésie, et accorde une grande importance à la culture : « Une personne doit lire. Si tu ne lis pas, tu meurs. Il faut connaître les expériences des autres, cela t’enrichit. » Longtemps passionné par les essais, il s’est tourné vers le roman après avoir découvert l’écrivain Maruani : « Il m’a ouvert à l’importance du monde intérieur et de l’imagination. Cela m’aide énormément comme artiste. »

Même les échecs, qu’il pratique en amateur, participent à cette quête intérieure : « Mon père et mes frères sont très bons, moi je débute. Mais ce jeu apprend la patience et une autre façon de penser. »

Quand Sherif Nour Eldin lui demande ce que signifie pour lui la notion de “chez soi”, il répond sans hésiter : « Mon chez-moi, ce sont des personnes, pas un lieu. C’est là où sont mes proches, mes amis, les gens que j’aime. »

Rêver, encore

Poète autant qu’acteur, Adam Bakri revendique sa part de rêveur. « Aujourd’hui, mes rêves sont plus clairs. Chaque décision que je prends, je la pèse davantage. » Sur ses aspirations : « Elles sont nombreuses. Sur le plan général, je souhaite que Gaza se relève, que les Arabes aillent mieux. Sur le plan personnel, j’aimerais continuer à accomplir des choses qui comptent. »

Il conclut avec sérénité : « La vie sans rêve est plus difficile. Avoir des objectifs clairs permet de faire des choix conscients. »

En écoutant Adam Bakri, on comprend que le cinéma n’est pas seulement un art, mais une forme de résistance tranquille, un langage pour exister autrement. Derrière chaque rôle, il cherche moins à représenter un peuple qu’à redonner un visage à l’humain. Et peut-être est-ce là la véritable puissance du cinéma arabe aujourd’hui : celle d’inviter le monde à regarder, enfin, sans détour.

Neïla Driss

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CIFF 2025 – Khaled El Nabawy, une conversation sur une vie d’acteur

17. November 2025 um 12:45

Le théâtre en plein air de l’Opéra du Caire était baigné d’une lumière douce, ce dimanche 16 novembre, lorsque Khaled El Nabawy est monté sur scène pour une rencontre avec le public, organisée dans le cadre des Cairo Industry Days. Quatre jours plus tôt, le Festival international du film du Caire (CIFF) lui avait remis le Prix Faten Hamama d’excellence, saluant un parcours devenu incontournable. Cette conversation, menée avec une attention bienveillante par le critique Zein Khairy, a offert quelque chose de rare : non pas une série de souvenirs, mais un regard intime sur la manière dont un acteur construit sa vie, son art, et même son rapport au monde.

Zein Khairy a choisi d’ouvrir la séance par un souvenir qui avait la délicatesse d’un effet miroir. Il raconte qu’il y a vingt-cinq ans, son père avait écrit un scénario et avait invité chez lui un jeune acteur qui débutait à peine. Lorsqu’on avait sonné à la porte, c’est lui, Zein, qui était allé ouvrir. L’acteur qui entrait ce jour-là, inconnu, timide, concentré, était le même homme qu’il accueillait aujourd’hui sur scène, devant un public venu l’écouter. La salle a souri, et la distance entre la star et l’enfant qu’il avait été s’est soudain réduite.

Une brève vidéo retraçant ses rôles a encore affiné ce moment suspendu, avant que Khaled ne prenne la parole.

Ce qu’il raconte en premier surprend par sa simplicité. Il n’a jamais rêvé de devenir acteur. Il cherchait seulement « un travail qui me plaise et qui me permette de gagner ma vie ». Son père voulait qu’il devienne médecin. Lorsqu’il s’est inscrit en agriculture, il n’était pas heureux ; son père l’était encore moins. Il passait ses journées à la cafétéria plus qu’en classe, jusqu’au jour où il a remarqué une porte sur laquelle était écrit « Théâtre ». Il l’a poussée. Le metteur en scène, ne voulant pas de spectateurs passifs, lui a demandé de lire un texte. Il a lu. On lui a confié le rôle principal. Il avait alors décidé de ne jamais revenir. Mais lorsque le metteur en scène l’a rappelé pour lui dire que son absence ferait de lui un élève en échec, il est retourné aux répétitions.

C’est lors de la première répétition qu’il a compris. Un espace s’était ouvert. Il se sentait à sa place. Sans le savoir, il venait de trouver son métier. Sa mère l’a immédiatement soutenu. Son père n’a accepté qu’après l’avoir vu sur scène, dans un rôle principal.

De ce début presque accidentel, Khaled a tiré une conviction : ce métier exige une discipline absolue. Il en parle souvent, mais ce jour-là, il en a donné la version la plus simple, la plus claire : un acteur n’a pas le droit d’être malade, ni en retard, ni distrait. Trop de gens dépendent de lui. Une équipe entière peut perdre une journée à cause d’un seul faux pas. L’acteur doit donc tenir debout, physiquement et moralement, même dans la fatigue ou le doute.

C’est ce qu’il a appris à l’institut, où ses professeurs lui répétaient qu’un rôle, même minime, s’inscrit toujours dans le mouvement d’un groupe. C’est aussi ce que lui ont transmis Mohamed Abdelaziz, qui lui a enseigné la discipline ; Salah Abou Seif, qui lui a dit qu’un film doit toujours dépasser le précédent ; et Abdelmonem Madbouly, son professeur de théâtre, dont il parle avec une tendresse presque filiale.

La rencontre a naturellement conduit au souvenir de Youssef Chahine. L’Émigré (1994), tourné alors qu’il était encore très jeune, est revenu plusieurs fois dans la conversation, comme un point de bascule. Zein l’a interrogé sur la fameuse scène où Ram court pour prévenir qu’il y a de l’eau. La caméra se trouvait dans une voiture ; Khaled courait à côté. Chahine avait demandé à ce qu’on attache l’acteur à la voiture par une corde, pour qu’ils avancent exactement à la même vitesse. « Si la voiture allait trop vite, je tombais » dit-il, sans dramatiser. Ce n’était pas une bravade : c’était la logique d’un metteur en scène exigeant.
Plus forte encore est la scène de l’incendie, qui n’apparaît à l’écran que quelques secondes. Sur le plateau, il a vu les techniciens travailler jusqu’à l’épuisement. Cela l’avait bouleversé. « Je me suis senti honteux », confie-t-il. C’est pour eux, et pour tous les invisibles du cinéma, qu’il a tenu à dédier son prix lors de la cérémonie d’ouverture.

C’est à ce moment que revient l’une des anecdotes les plus importantes de sa carrière : celle qui concerne Ines Deghidi. Avant que Chahine ne lui propose L’Émigré, Khaled avait déjà signé un contrat avec elle pour Disco Disco. Lorsque Chahine lui a annoncé qu’il avait besoin de lui et qu’il devait se rendre disponible pendant une année entière, Khaled en a parlé à Ines. Elle aurait pu lui demander de respecter son engagement. Elle aurait pu lui rappeler qu’un contrat est un contrat. Au lieu de cela, elle lui a répondu : « Cours vers Youssef Chahine, je te délie de ton contrat. » Il raconte ce moment avec une émotion intacte. « Je n’ose pas imaginer ce que ma carrière serait devenue si elle m’avait demandé de rester », dit-il. Cette phrase est lourde de sens : elle dit à la fois la loyauté d’Ines Deghidi, l’influence immense de Chahine, et la fragilité des trajectoires artistiques, qui tiennent parfois à un geste de générosité.

Dans cette conversation, une ligne s’est dessinée avec netteté : Khaled construit ses choix de rôles selon une éthique précise. Il refuse les personnages qui se ressemblent. C’est ce qui explique, dit-il, pourquoi il n’a tourné que vingt-cinq films en trente-cinq ans. Il préfère choisir peu, mais choisir juste.

Ce souci de précision et de vérité se retrouve aussi dans sa manière d’incarner les personnages arabes dans les productions internationales. Il raconte comment, dans un film étranger, une costumière voulait qu’il incarne un docteur irakien très mal habillé. Il avait refusé. « Un docteur peut n’avoir qu’une seule chemise, mais elle est propre. » Dans The Citizen, il avait insisté pour que son personnage libanais conserve son élégance.
Cette vigilance se prolongeait sur scène. Incarnant Sadate dans une pièce de théâtre aux États-Unis, il refusait certaines répliques, surtout lors des représentations destinées aux étudiants. Il ne voulait pas qu’ils se fassent une image déformée des Arabes. Il explique : « Nous ne sommes pas faibles. Nous sommes pacifiques, mais pas faibles. Nous avons une culture, et nous comprenons ce qui est devant nous. »

CIFF 2025
Khaled El Nabawy

Au milieu de ces échanges, plusieurs voix se sont levées pour témoigner. La réalisatrice Kamla Abu Zekri, avec qui il a travaillé sur Wahat El Ghouroub (2017), a pris la parole. Elle raconte avoir immédiatement pensé à lui en lisant le roman. Elle confesse avoir eu un peu peur au début : il avait travaillé avec les plus grands, surtout avec Youssef Chahine. Puis elle a découvert un artiste extraordinairement précis, à tel point que, le premier jour de tournage, il lui posait des questions sur la manière exacte de frapper à une porte ou d’entrer dans une pièce. Elle s’était dit : « comment va-t-on faire trente épisodes comme ça ? » Elle avait fini par lui dire, en riant, qu’il aurait droit à une question par épisode. Elle affirme avoir énormément appris de lui et conclut en disant qu’il aurait pu gagner davantage ou tourner plus, mais qu’il respecte toujours ses principes.

Le producteur Gaby Khoury a ajouté une note d’humour : « Il a parlé de tout le monde : les professeurs, les techniciens, les acteurs… mais pas un mot des producteurs ! »
Le journaliste Mahmoud Saad, lui, a raconté une projection privée de L’Émigré, en présence de Yousra et de Chahine. Il ne connaissait pas encore le jeune acteur assis à côté de Yousra, mais lorsque le visage de Ram est apparu à l’écran, il avait immédiatement compris.

Un moment très fort est revenu avec la critique Rim Chaker. Elle se souvenait de la projection de L’Émigré aux Journées cinématographiques de Carthage en 1994. Le public tunisien avait porté le jeune acteur sur les épaules. Elle s’était dit que ce succès brutal risquait de le perdre. Elle lui a demandé : « Comment as-tu survécu à ça ? » Khaled a souri. Il a remercié Tunis. Il a raconté que Chahine, en le voyant ainsi, avait dit à Gaby qu’il fallait lui réserver une chambre dans un asile psychiatrique, et que Gaby avait répondu : « pas une chambre, une suite ! »
Puis il a expliqué simplement que le succès ne lui est pas monté à la tête parce qu’il avait vu ceux qui l’avaient précédé. En plus, il voulait faire partie de cette histoire du cinéma, avec ceux d’avant lui et ceux qui viendraient après.

Son fils, l’acteur Nour El Nabawy, a apporté un éclairage précieux. Il dit que son père ne lui a jamais appris comment jouer, mais comment vivre. Ce qu’il aime chez lui, dit-il, c’est qu’il parle d’idées, jamais de personnes ou de futilités. Il affirme qu’il apprend encore aujourd’hui de lui.

Peu à peu, le portrait qui se dessinait sur scène dépassait celui d’un acteur à succès. C’était la trajectoire d’un homme qui, en entrant par hasard dans une salle de théâtre, a trouvé non pas un métier, mais une façon d’être au monde.
Lui-même résume cette manière en une phrase qu’il répète souvent : « Sois différent, même si tu dois rester seul. »
Lorsqu’il la prononce, ce n’est ni une morale ni une injonction. C’est un constat. C’est ainsi qu’il a choisi ses rôles, négocié ses contrats, défendu l’image des Arabes à l’écran, respecté les techniciens, appris des anciens, et transmis à son fils le sens de la vie avant celui du jeu.

Ce dimanche-là, au Caire, la rencontre n’a pas simplement célébré un acteur. Elle a révélé une cohérence intérieure : celle d’un homme qui a fait de la discipline une élégance, de la précision une éthique, et de la dignité une manière de marcher dans la lumière.

Neïla Driss

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CIFF 2025 – Le Prix Faten Hamama d’excellence sera décerné à Khaled El Nabawy

10. November 2025 um 08:30

Le Festival international du film du Caire a annoncé que le Prix Faten Hamama d’excellence sera remis, lors de sa 46ᵉ édition qui se tiendra du 12 au 21 novembre 2025, à l’acteur égyptien Khaled El Nabawy, l’une des figures les plus marquantes et les plus respectées du cinéma arabe contemporain. Cette distinction rendra hommage à une carrière remarquable, guidée par une conscience artistique rare et un engagement constant envers le cinéma comme vecteur de culture et d’humanité.

Institué en mémoire de la grande actrice Faten Hamama, le prix honore chaque année des personnalités éminentes du cinéma pour leur contribution exceptionnelle à l’enrichissement de l’art cinématographique. En 2024, il avait été attribué à Ahmed Ezz, et en 2022 à Karim Abdelaziz — deux acteurs qui, chacun à sa manière, incarnent la vitalité et la modernité du cinéma égyptien.

Formé à l’Institut supérieur d’art dramatique du Caire dont il sort diplômé en 1989, Khaled El Nabawy débute la même année avec Une nuit de noces (Leilat Asal) de Mohamed Abdel Aziz. Dès ses premiers rôles, il attire l’attention par sa rigueur et la profondeur psychologique de ses compositions. Sa participation à Le Citoyen égyptien (Al-Muwatin Masri) de Salah Abou Seif, aux côtés de Omar Sharif, confirme un talent d’interprète capable d’allier intensité et retenue, émotion et maîtrise.

C’est toutefois en 1994, avec L’Émigré (Al-Mohager) de Youssef Chahine, que sa carrière prend un tournant décisif. Sous la direction du maître, il livre une interprétation habitée, à la fois charnelle et spirituelle, qui lui ouvre la reconnaissance du public et de la critique, en Égypte comme à l’étranger. Ce rôle fondateur l’installe durablement parmi les acteurs les plus prometteurs de sa génération. L’émigré sera projeté lors de cette édition dans la section Cairo Classics.

Au fil des années, Khaled El Nabawy s’impose comme l’un des visages majeurs du cinéma égyptien moderne, alternant entre drames intimistes et fresques sociales : Le Destin (Al-Massir, 1997) de Youssef Chahine, Omar 2000 (2000) d’Ahmed Atef, Le Dealer (Al-Dealer, 2010) d’Ahmed Saleh, ou encore Le Voyageur (Al-Mosafer, 2009) d’Ahmed Maher témoignent d’une filmographie exigeante, marquée par le souci de la vérité intérieure. Son interprétation, toujours mesurée, traduit une compréhension rare de la complexité humaine, nourrie d’un travail minutieux sur le geste, la voix et le regard.

CIFF 2025 
Khaled El Nabawy

Son parcours s’est également ouvert à l’international : il tournera sous la direction de Ridley Scott dans Kingdom of Heaven (2005), donnera la réplique à Naomi Watts et Sean Penn dans Fair Game (2010), et tiendra le rôle principal du film The Citizen (2012) de Sam Kadi, présenté dans plusieurs festivals internationaux. Ce dernier, qui lui a valu une reconnaissance mondiale, sera projeté cette année dans la section Cairo Classics du festival, en hommage à l’ensemble de sa carrière. Ces collaborations confirmeront la stature mondiale d’un artiste capable de franchir les frontières culturelles sans jamais renier ses racines.

Parallèlement à son œuvre cinématographique, Khaled El Nabawy mène depuis plus de trente-cinq ans une riche carrière télévisuelle, de Bawwabat Al-Helwani (La Porte d’Al-Helwani) jusqu’à Embratoret Meem (Empire M, 2024), où il explore avec une constante justesse les drames et dilemmes du quotidien égyptien. Il s’est également illustré sur scène, notamment avec Al-Genzir (La Chaîne) au Caire et Camp David à Washington, où il incarnait le président Anouar El-Sadate — rôle salué par la critique américaine pour sa précision et sa dignité.

En honorant Khaled El Nabawy du Prix Faten Hamama d’excellence, le Festival international du film du Caire célébrera bien plus qu’un acteur accompli : il saluera une trajectoire exemplaire, celle d’un artiste qui a su faire du cinéma une parole de vérité et de dialogue, un espace de rencontre entre l’Égypte et le monde.

Neïla Driss

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