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TRIBUNE – Du slogan à l’ingénierie d’exécution : comment rendre le travail arabe commun vraiment opérationnel ?

10. September 2026 um 16:00

Lors de son audience accordée au nouveau secrétaire général de la Ligue des États arabes, le président de la République a souligné « l’importance de renforcer le travail arabe commun et de consolider la coopération selon de nouvelles conceptualisations et des approches novatrices ». Ces mots résonnent juste. Mais ils posent immédiatement une question que la diplomatie arabe a trop longtemps esquivée : comment passe-t-on des « approches novatrices » à des réalisations mesurables ? La réponse n’est pas diplomatique. Elle est industrielle, technologique et financière.

 

La fin de l’ère des déclarations d’intention

Le modèle traditionnel de l’intégration régionale arabe a atteint ses limites opérationnelles. Les sommets se succèdent, les communiqués s’accumulent – et le commerce intra-arabe reste l’un des plus faibles au monde, oscillant autour de 10 à 15% des échanges totaux des pays membres, contre 60% pour l’Union européenne.

On objectera que ce déficit n’est pas technique mais politique, que les divisions entre États arabes, les rivalités régionales et les divergences idéologiques constituent le véritable obstacle, et qu’aucune ingénierie bancaire ou réglementaire ne peut suppléer à une volonté politique absente. Cette objection est partiellement juste. Mais elle conduit à une impasse : si l’on attend le consensus politique préalable pour engager l’intégration économique, on attendra indéfiniment. L’expérience européenne enseigne précisément que c’est l’intégration économique progressive, sectorielle et technique qui a créé les conditions d’un rapprochement politique, pas l’inverse. Les intérêts économiques convergents finissent par produire la volonté politique que les discours ne parviennent pas à susciter.

Ce n’est donc pas un déficit de bonne volonté qu’il faut diagnostiquer en premier. C’est un déficit d’ingénierie d’exécution, et c’est précisément celui-là qu’il est possible de traiter sans attendre un grand soir politique improbable.

 

Premier levier : l’interopérabilité bancaire et la souveraineté des données

Le commerce intra-arabe souffre d’un paradoxe structurel : des pays géographiquement voisins paient leurs échanges commerciaux en passant par des circuits financiers externes – en dollars, via des correspondants bancaires new-yorkais ou londoniens. Chaque transaction intra-arabe supporte ainsi des coûts de friction et des délais qui n’existent pas dans les zones d’intégration économique matures.

Certains argueront que la souveraineté des données est un luxe que des économies sous pression financière ne peuvent pas se permettre, que les priorités immédiates sont le service de la dette, l’équilibre budgétaire et la stabilité macroéconomique. Cet argument inverse la logique causale. Ce n’est pas parce qu’on est sous pression financière qu’on peut se permettre de confier ses données stratégiques à des infrastructures extérieures, c’est dans ces conditions de vulnérabilité que la dépendance technologique devient le plus coûteuse. Un État qui ne maîtrise pas ses données de paiement, ses registres fiscaux ou ses données industrielles dépend structurellement des acteurs qui les hébergent pour les décisions qui engagent sa souveraineté économique. La souveraineté des données n’est pas un luxe de pays riches, c’est une condition de négociation pour les pays qui ne le sont pas encore.

Développer des standards régionaux de compensation et de règlement transfrontaliers, construire des capacités de calcul et de stockage hébergées dans la région, développer des modèles d’intelligence artificielle entraînés sur des corpus arabes, tout cela n’exige pas d’attendre une hypothétique union politique. Cela exige des décisions techniques et des engagements financiers sectoriels que plusieurs pays arabes ont déjà les moyens d’assumer individuellement, et qui deviendraient exponentiellement plus puissants s’ils étaient mutualisés.

Deuxième levier : les corridors économiques comme ossature industrielle

La valorisation du Corridor Transsaharien illustre parfaitement la différence entre une vision géopolitique et une capacité d’exécution. Depuis que les travaux ont démarré à Adrar en juin 2026, la carte énergétique de la région se redessine.

 

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On fera remarquer, avec raison, que le tracé physique du TSGP ne passe pas par la Tunisie – que l’Algérie est l’opérateur, le Maroc le concurrent, et que la Tunisie observe depuis les coulisses une recomposition énergétique qui se structure sans elle. Cette observation est exacte. Elle est même le cœur du problème. Mais elle conduit à deux conclusions opposées : soit la Tunisie constate son absence et s’y résigne, soit elle comprend que les corridors physiques créent autour d’eux des besoins de services que le tracé géographique ne détermine pas. La certification carbone des flux énergétiques, la cybersécurité des infrastructures critiques, la maintenance prédictive des réseaux de transport, la traçabilité des données de production – ces segments à haute valeur ajoutée ne sont pas réservés aux pays traversés par le tuyau. Ils sont accessibles à ceux qui maîtrisent les compétences pour les fournir. Ce n’est pas le tracé du corridor qui détermine qui capte la valeur intellectuelle et technologique qu’il génère. C’est la capacité d’exécution.

La Tunisie peut devenir le pivot de certification et de services technologiques pour les corridors régionaux – à condition de cesser de penser sa position en termes de géographie physique et de commencer à la penser en termes de géographie des compétences.

 

Troisième levier : l’harmonisation réglementaire par les bacs à sable

L’une des entraves les plus concrètes à l’intégration économique arabe est la fragmentation réglementaire. Une fintech tunisienne qui veut opérer en Jordanie, un ingénieur logiciel saoudien qui veut déposer un brevet en Égypte, une startup marocaine qui veut lever des fonds aux Émirats — tous font face à des environnements juridiques hétérogènes qui découragent l’investissement transfrontalier.

On objectera que des bacs à sable réglementaires nationaux existent déjà dans plusieurs pays arabes – aux Émirats, à Bahreïn, en Arabie saoudite – et que leur existence n’a pas suffi à produire une intégration régionale. C’est vrai. Mais des bacs à sable nationaux juxtaposés ne constituent pas un bac à sable régional – de même que des marchés boursiers nationaux interconnectés ne constituent pas une union des marchés de capitaux. La différence n’est pas quantitative mais qualitative : un espace d’expérimentation véritablement régional permet à une entreprise de tester une solution sur plusieurs marchés simultanément avec un cadre juridique unifié, ce qu’aucune juxtaposition de dispositifs nationaux ne permet. C’est précisément cette couche d’interopérabilité réglementaire qui manque – et que ni les Émirats ni l’Arabie Saoudite ne peuvent créer seuls, parce qu’elle suppose un accord multilatéral que seule une institution régionale comme la Ligue arabe peut porter.

 

La Tunisie : de membre à concepteur

On pourra enfin soulever une objection de fond : la Tunisie est sous pression financière, sous tension diplomatique avec certains partenaires européens, et en position de demandeur vis-à-vis de ses créanciers internationaux. Dans ces conditions, prétendre jouer un rôle de « concepteur » d’une architecture régionale arabe relève-t-il du réalisme ou de l’illusion ?

La question est légitime. Mais elle repose sur une confusion entre puissance financière et puissance intellectuelle. La Tunisie ne prétend pas financer l’intégration arabe – elle n’en a pas les moyens. Elle prétend en concevoir certaines architectures – et pour cela, ses moyens sont réels. Son capital humain en ingénierie des systèmes, en droit bancaire international, en cybersécurité et en transformation digitale constitue un actif que peu de pays arabes possèdent à cette échelle relative. La Belgique n’est pas la plus grande puissance économique de l’Union européenne – elle en abrite néanmoins les institutions centrales, précisément parce que la capacité institutionnelle ne se réduit pas à la taille de l’économie.

La Tunisie peut jouer ce rôle. Mais elle doit pour cela arriver aux tables de négociation avec des propositions techniques précises – pas avec des déclarations générales sur « l’importance de la coopération arabe ».

 

Ce que « novatrices » doit vraiment vouloir dire

La réussite des « nouvelles conceptualisations » souhaitées par le président de la République ne se mesurera ni au nombre de sommets organisés ni à la longueur des communiqués officiels. Elle s’évaluera à la capacité des États membres à exécuter des projets structurants, à retenir leurs talents et à garantir leur indépendance décisionnelle.

L’intégration arabe a produit suffisamment de textes fondateurs, de chartes ambitieuses et de déclarations solennelles. Ce dont elle manque, ce n’est pas un nouveau slogan, c’est une première réalisation concrète qui prouve que le passage à l’acte est possible. Un système de règlement transfrontalier qui fonctionne. Un bac à sable réglementaire qui accueille effectivement des startups de trois pays différents. Un centre de données souverain qui héberge effectivement des administrations de plusieurs États membres.

Une seule réalisation concrète vaut plus que dix déclarations d’intention. C’est à ce prix que le travail arabe commun cessera d’être une rhétorique pour devenir un véritable actif stratégique.

Et ce prix a un nom : l’ingénierie d’exécution. Pas les approches novatrices – les réalisations mesurables.

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