Amine Mahfoudh : « Adieu Am Sadok »!
09. März 2026 um 15:12
De l’enfant fasciné par ses débats avec le défunt Sadok Belaïd aux luttes partagées pour la transition post-2011, leur chemin s’est tissé de droit constitutionnel et d’engagements citoyens. Ensemble, Amine Mahfoudh a porté un projet de Constitution équilibré, remis de sa main le 25 juin 2022. Aujourd’hui, il pleure son génie, son humour et son rêve d’un État de droit.
À travers ses mots, Amine Mahfoudh lui rend hommage via sa page officielle Facebook.
Adieu Am Sadok
« J’ai eu le plaisir de connaître Sadok Belaïd à l’âge de dix ans. À cette époque, j’étais encore un enfant, alors que lui était déjà le doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques de Tunis. Il était aussi l’ami intime de mon beau-frère, feu Mohamed Ben Mahfoudh, enseignant universitaire à la même faculté et avocat installé à Tunis. Les deux hommes étaient en outre voisins : ils avaient acheté des terrains à Mornag. Dans ces années soixante-dix du siècle dernier, ils étaient pratiquement les seuls à y construire.
À chacune de ses visites, je profitais discrètement de leur présence pour écouter les échanges entre ces deux grands hommes, qui l’étaient du moins à mes yeux d’enfant. Ils parlaient de la vie universitaire, mais surtout de la chose publique. Très jeune, j’étais déjà séduit par la profondeur de leurs discussions.
Une fois bachelier, j’ai suivi le conseil de mon beau-frère : en 1985, je me suis inscrit en droit à la Faculté de droit et des sciences économiques de Sousse, qui venait tout juste d’ouvrir ses portes à l’automne de la même année. Fortement influencé par cet environnement intellectuel, j’ai choisi le droit public et me suis spécialisé en droit constitutionnel — une discipline exigeante, particulièrement difficile à enseigner dans les pays où la démocratie demeure fragile.
Après avoir préparé ma thèse, consacrée à la responsabilité pénale du chef de l’État, j’ai eu le privilège de soumettre mon projet à ces deux éminents juristes. Leurs remarques ont apporté une réelle valeur ajoutée à mon travail.
Avec Sadok Belaïd — que j’appelais affectueusement Am Sadok — nos relations se sont renforcées après 2011. Il n’hésitait pas à m’appeler ou à m’inviter chez lui, en tant que collègue mais aussi en tant qu’ami, pour discuter de la chose publique. Par moments, j’avais le sentiment qu’il poursuivait avec moi les débats passionnés qu’il avait autrefois avec mon beau-frère, disparu le 14 avril 2010. Parfois nous étions d’accord, parfois nos points de vue divergeaient, mais le respect mutuel n’a jamais cessé de guider nos échanges.
Après 2014, nous avons fait équipe avec feu Hassine Dimassi afin de contribuer, à notre manière, à la transition démocratique. Celle-ci était alors fragilisée par des acteurs souvent prisonniers de leurs dogmes, de leurs intérêts personnels ou de leurs convictions idéologiques, et qui se sont pourtant trouvés aux commandes de cette transition.
Ensemble, nous avons élaboré un projet de code électoral à la demande du Président de la République, feu Béji Caïd Essebsi. Mais son entourage l’a dissuadé d’adopter ce projet, qui a finalement été abandonné.
Lors de l’élection présidentielle anticipée de 2019, bien que très critiques à l’égard du déroulement de la transition, nous avons attiré l’attention de l’opinion publique sur la candidature de Kaïs Saïed. À notre grande surprise, une fois élu, le nouveau Président de la République n’a pas fait appel aux nombreux collègues qui l’avaient soutenu et accompagné pendant sa campagne, mais à nous deux.
Nous avons été surpris, bien sûr. Mais nous nous sommes dit — avec la participation du professeur Med Salah Ben Aissa — que l’essentiel était ailleurs : contribuer, cette fois, à faire réussir la transition démocratique.
Cet objectif semblait alors partagé par le Président. Il a non seulement donné son accord, mais il a aussi accepté notre condition essentielle : traduire cet engagement dans un texte juridique. Ce fut chose faite avec l’article 22 du décret n°117 de 2021. Malgré nos réserves sur d’autres dispositions, nous avons estimé que l’essentiel résidait dans la finalité de notre travail : permettre, pour la première fois en Tunisie, l’adoption d’une Constitution garantissant les droits et les libertés, tout en consacrant une véritable séparation et un équilibre entre les pouvoirs.
C’est dans cet esprit que nous avons travaillé, corps et âme. Nous avons dû supporter les critiques acerbes, parfois même les insultes, venant de certains de nos pairs.
Le 25 juin 2022, Sadok Belaïd remit notre projet de Constitution au Président de la République. Et la suite est connue.
Comme nous en étions convenus, Am Sadok et moi avons ensuite exprimé nos critiques à l’égard des choix présidentiels. Si le Président de la République s’est rendu hier au domicile du défunt pour présenter ses condoléances, je ne peux que saluer ce geste et l’en remercier. Car hier, c’est toute la Tunisie — celle qui rêve d’un État démocratique — qui est venue dire adieu à l’un de ses enfants les plus brillants.
Mais le plus bel hommage que Kaïs Saïed pourrait rendre à Sadok Belaïd serait de lui rendre justice : réviser cette Constitution à la lumière du projet que celui-ci lui avait remis de sa propre main, et mettre un terme à la dérive autoritaire actuelle en instaurant un régime démocratique dans le cadre d’un État de droit.
Comme le dit le dicton populaire : « ما يدوم حال ».
Adieu Am Sadok.
Je te pleure aujourd’hui, mais je garde en moi tous ces souvenirs qui ne s’effaceront jamais : ton sérieux, ton esprit brillant, ta sensibilité de mélomane, ton humour et ta culture encyclopédique. Mais plus encore, je garderai toujours en mémoire ton rêve le plus cher : voir la Tunisie devenir enfin une démocratie prospère fondée sur l’État de droit et le respect des libertés ».
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