Le ghot, un système hydro-agricole oasien
Entre savoirs locaux et ingénierie naturelle dans le sud tunisien : dans le Sahara, le ghot, l’oasis sèche, le vent creuse et le palmier boit dans la nappe phréatique. On y accède parfois avec une pelle, des paniers de sable sur les épaules et une connaissance millimétrique du vent. C’est la logique du ghot, en arabe غوط, un système oasien qui permet de cultiver des palmiers dattiers en exploitant la nappe phréatique superficielle, sans irrigation «moderne» continue.
Le sujet est revenu sur le devant de la scène ces derniers jours dans un texte partagé sur les réseaux sociaux et signé par l’agronome Noureddine Nasr, relayé également par son collègue marocain Lahcen Kabiri, avec une invitation à recueillir des informations sur d’éventuels exemples historiques ou vestiges du système en Tunisie, en Libye et au Maroc.
Le cœur du récit reste toutefois une région symbolique : la vallée de l’Oued Souf, dans le sud-est de l’Algérie. Selon la FAO, le ghot est un système hydro-agricole traditionnel basé sur le creusement des dunes, utilisant les connaissances sur les vents dominants pour créer de grandes cuvettes où planter des palmiers dattiers «au-dessus» des ressources en eau souterraines.
Rapprocher la plante de l’humidité
Ce modèle permet également la culture de couches inférieures, telles que des légumes et des arbres fruitiers, et contribue à maintenir la biodiversité et le microclimat local. Il s’agit de l’un des sites reconnus par le programme Globally Important Agricultural Heritage Systems, lancé en 2011.
Dans le récit social qui a ravivé l’attention, la «naissance» d’un ghot est décrite comme une entreprise collective : d’abord, l’identification du point où la nappe phréatique est proche, puis l’ouverture d’une cavité initiale et enfin l’utilisation du vent comme allié, guidé par des barrières et des obstacles mobiles pour favoriser l’enlèvement naturel du sable.
Cette logique est cohérente avec ce que rapportent également des sources universitaires, qui décrivent des palmiers cultivés dans de grands cratères creusés à la main dans les dunes, dont les racines bénéficient de la remontée capillaire de l’eau souterraine. Le principe est simple et, en même temps, sophistiqué : rapprocher la plante de l’humidité, en réduisant au minimum les pertes par évaporation typiques de l’irrigation dans un environnement hyperaride.
Dans cette «oasis inversée», la protection contre le vent et l’ensablement reste une condition de survie, traditionnellement assurée par des clôtures de palmiers secs et un travail constant d’entretien du bord du bassin.
La question de savoir si le ghot existait également en Tunisie trouve au moins une confirmation documentaire : une publication sur les oasis tunisiennes rappelle que la technique consistant à planter de jeunes palmiers «au niveau de la nappe phréatique superficielle» a existé, citant explicitement le ghot comme une pratique historique. Cette référence est liée, en filigrane, à la profonde transformation de l’oasis tunisienne au cours de la seconde moitié du XXe siècle et au-delà, de plus en plus dépendante des prélèvements d’eau et des infrastructures.
Dans le gouvernorat de Kébili, des études sur le développement agricole lié aux ressources géothermiques décrivent un réseau important de forages et d’utilisations irriguées, avec de l’eau prélevée dans de grands aquifères profonds puis utilisée, après refroidissement, pour l’irrigation ou dans des systèmes «en cascade» entre serres et palmeraies. Il s’agit d’un modèle éloigné de la logique originelle du ghot, qui peut altérer, à terme, l’équilibre entre les nappes phréatiques superficielles et profondes.
Pacte entre l’homme, l’eau et le vent
Si l’image de l’oasis saharienne évoque avant tout la rareté de l’eau, dans le cas du Souf, les études décrivent également un risque inverse : la remontée de la nappe phréatique, alimentée par des pratiques d’irrigation intensives, des dispersions hydriques et l’absence ou l’insuffisance de drainage et de réseaux d’évacuation. Le paradoxe est que le même système créé pour exploiter une nappe «proche et stable» peut devenir fragile lorsque l’équilibre hydrique est rompu, soit par un abaissement dû à la surexploitation, soit par une élévation liée à des recharges artificielles et à une mauvaise gestion de l’eau.
C’est une leçon qui concerne, par analogie, les oasis tunisiennes, où la durabilité est liée à la gouvernance des aquifères et à la qualité de l’eau, ainsi qu’à la lutte contre la désertification et le stress climatique.
Dans les discussions relancées dernièrement, le ghot est présenté comme une «solution basée sur la nature» avant la lettre, un pacte entre l’homme, l’eau et le vent.
La perspective est également économique : valoriser les produits des oasis en tant que patrimoine, récupérer les ghot abandonnés, construire des filières de qualité et des parcours d’écotourisme et d’agritourisme. Mais la survie du système, comme l’indiquent tant les sources institutionnelles que les études techniques, dépend d’une condition préalable : reprendre le contrôle de la gestion de la nappe phréatique, limiter les forages incontrôlés, améliorer le drainage et les réseaux, et planifier l’utilisation de l’eau. Sans ce cadre, le ghot risque de rester une suggestion iconique, idéale pour les photographies aériennes, mais incapable de résister à l’impact de l’agriculture intensive, de l’urbanisation et de la crise climatique.
D’après Ansamed.
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