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Nacer Hachani : « L’ESG n’est plus une option éthique, mais le pivot de la viabilité de nos entreprises »

23. Januar 2026 um 12:26

Alors que les exigences environnementales mondiales se durcissent, la Tunisie se trouve à la croisée des chemins. Pour décrypter ces enjeux, nous avons reçu dans nos locaux  Nacer Hachani, expert-comptable spécialisé dans la transition écologique et les mécanismes de tarification carbone. Entre contraintes bancaires et menace imminente de la taxe carbone aux frontières de l’UE, il livre une analyse sans concession sur l’urgence de passer d’une communication de façade à une véritable stratégie de décarbonation.

Depuis 2021, les entreprises tunisiennes, notamment cotées, intègrent de plus en plus les critères ESG. Quel est l’impact réel de cette évolution sur notre tissu économique ?

Le cadre réglementaire tunisien s’est considérablement densifié pour répondre à une nécessité de transparence accrue. Si la loi de 2018 sur la RSE a posé les premières pierres en s’inspirant de la norme ISO 26000, le véritable tournant a été pris par la Bourse de Tunis en 2021 avec son guide de reporting extra-financier. Plus récemment, le communiqué du Conseil du Marché Financier (CMF) de décembre 2025 marque une étape cruciale en exigeant que les sociétés faisant appel public à l’épargne détaillent leurs risques et opportunités liés à la durabilité directement dans leurs états financiers.

Cette dynamique transforme les organisations en profondeur. D’abord, elle conditionne l’accès aux marchés internationaux, car les exigences européennes ne laissent plus de place à l’improvisation. Ensuite, elle devient un levier financier majeur puisque les banques et fonds d’investissement conditionnent désormais leurs lignes de crédit à la transparence des pratiques environnementales, sociales et de gouvernance. Enfin, elle offre une rentabilité opérationnelle concrète en permettant aux entreprises de saisir de nouvelles opportunités de création de valeur, notamment pour les secteurs énergivores comme le ciment, où l’investissement dans l’autoconsommation d’énergies renouvelables permet de transformer un poste de coût stratégique en levier de performance opérationnelle et ESG.

Au regard des données actuelles, observe-t-on une réelle appropriation des valeurs ESG ou reste-t-on dans une logique de communication ?

Nous observons aujourd’hui une économie à deux vitesses. D’un côté, les grandes entreprises cotées et les filiales de groupes internationaux ont intégré ces enjeux dans leur ADN opérationnel. Pour ces acteurs, la pression vient souvent des donneurs d’ordres étrangers, particulièrement dans les secteurs stratégiques tels que le textile et l’industrie automobile, qui imposent des audits sociaux et environnementaux extrêmement rigoureux.

À l’opposé, une partie du tissu entrepreneurial se contente encore d’une approche superficielle axée sur l’image de marque. Ces entreprises adaptent leur communication sans transformer leurs processus profonds. C’est un calcul risqué, car nous ne sommes plus dans un simple exercice de conformité superficielle, mais bien dans un enjeu de viabilité économique à long terme. Pour les entreprises exportatrices, ce décalage entre le discours et la réalité opérationnelle devient une menace directe pour leur pérennité.

Quels sont les leviers concrets pour enraciner durablement cette culture chez les retardataires ?

La clé de la réussite réside dans la convergence totale entre les impératifs écologiques et la rentabilité économique. Pour obtenir une adhésion massive, il faut un retour sur investissement limpide. Par exemple, si la Tunisie instaurait une réglementation permettant l’échange de quotas carbone, les entreprises seraient naturellement incitées à investir pour générer des crédits valorisables.

Par ailleurs, il nous manque encore un système de traçabilité robuste pour l’énergie verte, similaire au modèle français des certificats d’origine. Sans une telle certification, nos exportateurs manquent de crédibilité pour valoriser leur décarbonation sur la scène internationale. Il est donc impératif de bâtir un environnement où l’engagement écologique devient un moteur de compétitivité financière plutôt qu’une charge supplémentaire.

Vous parlez souvent de « double matérialité ». Est-ce le concept qui doit guider les dirigeants ?

Le concept de double matérialité est effectivement le pivot de la conscience stratégique moderne. Auparavant, l’entreprise ne se souciait que de l’impact de l’environnement sur ses finances. Aujourd’hui, elle doit également mesurer l’impact de ses propres activités sur son environnement. C’est une question de survie : si une industrie continue d’émettre massivement du carbone, le changement climatique finira par détruire ses propres actifs physiques. Quand un dirigeant intègre que la dégradation de la planète équivaut à la destruction de sa propre valeur financière à terme, sa vision stratégique bascule radicalement.

Où en est l’empreinte carbone des entreprises tunisiennes face aux nouvelles sanctions internationales ?

Nous sommes encore loin d’une connaissance précise de notre empreinte carbone nationale. Il est désormais urgent que le calcul du bilan carbone soit généralisé par voie législative en instaurant des obligations par secteur ou par seuil de chiffre d’affaires. L’urgence est dictée par l’Europe avec le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières, qui cible déjà six secteurs clés : ciment, engrais, acier, hydrogène, électricité et aluminium.

Avec une taxe carbone avoisinant les 85 euros par tonne, le coût de l’inaction se chiffrera très bientôt en millions d’euros, lorsque le mécanisme atteindra son plein régime, dans un contexte de suppression progressive des quotas gratuits. Les entreprises tunisiennes s’engagent déjà contractuellement sur des seuils d’émissions dans leurs nouveaux marchés, et tout dépassement sera lourdement sanctionné par des audits européens dès 2027, qui porteront sur les émissions de 2026. Pour nos exportateurs, la décarbonation est désormais une condition sine qua non de survie face à la concurrence mondiale.

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