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54 nuances de gris

03. Oktober 2026 um 16:00

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Nostalgies : Sur la rive gauche de l’avenue de France

03. Oktober 2026 um 10:58

Plus que toute autre chose, maintenant que les arcades étaient en face de moi, de l’autre côté de la rue, les images d’enfants se laissant glisser sur les mosaïques qui revêtent les allées s’imposent à moi. Je me souviens qu’il fallait d’abord courir quelques mètres puis laisser les semelles des chaussures faire le reste. Je revoyais aussi des ribambelles d’enfants endimanchés, un chapelet de cireurs de chaussures et aussi les marchands d’azeroles qui à l’automne, investissaient les trottoirs. Les marchands de journaux à la criée avaient aussi pour habitude de sillonner les rues alentour et, entre flâneurs et cochers, se frayaient un chemin vers les cafés toujours animés.

Au coin de l’ancienne rue des Maltais, près de la boutique de l’opticien Lumbroso, je m’apprête donc à une deuxième traversée de la mémoire, tout au long de l’autre rive de l’avenue de France. L’immense librairie Saliba se trouvait non loin ainsi que celle qui appartenait à Namura. La Maison des cadeaux alors gérée par les De Matteis se trouvait également sur ce trottoir qui débouchait sur la rue de l’Ancienne poste.

L’imposant édifice du Crédit foncier et commercial de Tunisie domine le pâté d’immeubles suivant. Porté par des Atlantes, le siège social de la banque impressionne tout comme la salle des comptes qui aujourd’hui accueille un restaurant. Car l’immeuble abrite aujourd’hui un hôtel qui porte le nom évocateur de Tunisia Palace. J’avais mes habitudes juste à côté, sur la terrasse du Café du Maghreb où je venais retrouver mon ami Taoufik Ben Smail. Nous étions étudiants et passions toujours quelques heures ensemble entre le stand presse d’Ali Ben Yahia, la librairie Abdelgheni, le sellier Bouix où officiait Hadj Ahmed et la petite carterie où plusieurs objets anciens et des images du temps jadis interpellaient les passants.

De cette époque, je garde aussi l’image de madame Cohen Tannugi qui vivait dans l’immeuble au-dessus du café. Le magasin Lux se trouvait un peu plus loin et rassemblait les élégantes. Tout est question de temps car quelques décennies plus tôt, la brasserie Phénix, le restaurant Chianti et le café l’Ambassadeur occupaient les mêmes lieux. Alors qu’aujourd’hui, Maghreb Sport et des magasins de confection côtoient Bouix qui continue à vendre de superbes articles en cuir.

Comment oublier que c’est dans ces parages que se trouvait le célèbre studio des photographes Lehnert et Landrock ? Comment ne pas évoquer les premières projections du cinématographe qui avaient eu lieu au studio Soler, cet autre photographe ? Et tant de souvenirs plus personnels qui vont du goût d’une citronnade à celui d’un café glacé, d’une bascule rouge sur laquelle on se pesait contre une pièce de vingt millimes à des camelots qui appátaient les passants, de la noria des trolleybus aux vestiges des rails du tramway. Et toujours, impassible et immuable, la Porte de Bab Bhar et ses deux versants.

Je laisse la rue d’Annaba et ses nombreuses boutiques de tissus et rejoins le dernier îlot de l’avenue de France. C’est non loin que se trouvent toujours les galeries Simon qu’on dirait surgies d’un roman de Zola et la Javanaise dont les glaces et gâteaux aimantent toujours les passants. Beaucoup d’autres commerces ont disparu dont une pharmacie qui vient de rendre l’âme et céder son emplacement au présent. En ruines, un ancien établissement universitaire se souvient peut-être de Raymond Barre qui enseigna ici et du poster géant de Bourguiba qui occupa longtemps le rond-point.

Quant à moi, je suis revenu regarder les tortues et les poissons rouges dans le bassin du patio de la Nationale. Dans cette cour à ciel ouvert, on dirait que rien n’a bougé depuis soixante ans. Bien sûr, les commerces ont changé de mains : Ouanes le coiffeur n’est plus là ; Hassen le bijoutier non plus ; Ahmed le parfumeur et El Masri le photographe ont eux aussi laissé leur place à autrui. Avant eux, d’autres étaient là, bien établis ; après eux, d’autres viendront porter de nouveaux projets. Que retenir sinon la certitude que nous sommes tous de passage, transitoires, éphémères.

Je regarde les tortues dans l’eau ou bien installées sur de petits rochers qu’elles gravissent difficilement. La même chaîne me sépare du bassin rêvé de l’enfance et les mêmes rires d’enfants qui s’exclament me sortent de ma rêverie. Une dernière déambulation sur l’avenue de France, à l’ombre des ficus, sous les arcades, devant le tabac qui ressemble au mausolée d’un saint, au seuil de la rue Charles de Gaulle, madeleine inépuisable des gavroches de mon âge.

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Avenue de France : Au temps de Saliba, Abbes Agha et Paparone

02. Oktober 2026 um 08:52

Matinée passée à arpenter l’avenue de France et prendre des notes pour me rafraîchir la mémoire. Entre les Arcades et Bab Bhar, j’ai flâné plusieurs heures, allant et revenant, cartographiant la mémoire des lieux et humant mon lot de souvenirs. J’ai aussi investi les rues transversales pour y retrouver d’autres traces et arcanes.

Longtemps, l’avenue de France a constitué la grande artère du quartier européen de Tunis. Avec ses consulats, ses grands magasins, de nombreux commerces et plusieurs lieux de convivialité, cette avenue se trouve à la confluence exacte de la médina et de la nouvelle ville extra-muros. Jusqu’au tournant du nouveau siècle, c’est là que vibrait la ville et brillait de tous ses feux. Comment retrouver toutes les traces ? La tâche semble impossible tant les générations se sont succédées dans ces parages où seuls les ficus sont immuables.

Je remonte d’abord la rive gauche vers Bab Bhar. À l’emplacement de la banque, je revois les vitrines qui ouvraient sur la grande salle de lecture du Centre culturel américain. Fait remarquable, les pierres lunaires ramenées par Apollo XI avaient été exposées ici. Je continue à avancer : la librairie Sapi, spécialisée en bureautique, se trouvait à côté et jouxtait le café Carthage. Cette enseigne avait une salle à l’étage où les lycéens aimaient s’installer pour déguster un café crème et un gâteau. Juste en face, le chemisier Abbés Agha habillait une clientèle distinguée et fidèle.

Entre le Carthage et Abbes Agha, le bassin à ciel ouvert du patio de l’immeuble La Nationale se cachait derrière de lourds portails en fer. Attraction du Tunis de l’époque, on y venait de partout admirer les tortues et se prendre en photo devant le bassin ou sous les Arcades. D’ailleurs, les photographes en maraude étaient toujours nombreux et flash à l’appui, finissaient toujours par convaincre les promeneurs.

Aujourd’hui, les photographes de rue ont disparu. Ils étaient jadis nombreux et se donnaient rendez-vous devant le square de la cathédrale. Toujours à l’affût d’une bonne occasion, ils vous prenaient en photo, recevaient des arrhes et vous remettaient un bon qui vous permettait le lendemain, de retirer votre part d’immortalité au studio qui les employait. Dans ma mémoire d’enfant, le plus spectaculaire des photographes officiait rue Amilcar. Avec son appareil à l’ancienne, il devait se cacher la tête sous un tissu noir lorsqu’il prenait un cliché. On posait pour lui sur les marches du magasin Narraci qui fut le premier cinéma de Tunis et se trouvait à l’angle de la rue Hannon.

Cette rue Amilcar est d’une richesse inépuisable. On y venait pour les parfums chez Kolsi, pour les chocolats chez Castagna, pour les livres chez Bonici et Jeanne d’Arc, pour le passage Bénévent qui menait chez Baby et sa galerie de jouets. Quand je traverse cette rue, je retrouve des sensations lointaines et aussi l’omniprésence du Marché central dont la silhouette apparaît à l’autre bout.

Je reviens sur mes pas jusqu’à la boutique Abbés Agha qui, depuis longtemps, a changé de nom. Entre les chausseurs inamovibles et le souvenir de Photomaton, je me souviens de l’opticien Delerue chez qui j’avais acheté un lot de montures de lunettes passées de mode, un peu comme celles, rondes et légères que portaient les intellectuels du dix-neuvième siècle. J’avais longtemps porté ces lunettes, un peu par volonté de me distinguer et peut-être par nostalgie de mon grand-père.

Je traverse le gué de la rue Charles de Gaulle d’où s’écoule une foule de piétons et quelques voitures conduites par des automobilistes qui s’obstinent à conduire dans ces lieux plus propices à la marche. De l’autre côté, la deuxième galerie des Arcades s’ouvre avec le magasin de tissus Au Prince de Galles. Dans le temps, la librairie Tournier était juste à côté, avec ses vitrines pleines de livres et de timbres. Aujourd’hui, les cafés Bondin et Ben Yedder occupent cet emplacement qui précédait la librairie Sakati, une agence de banque et la bijouterie Sarfati.

Passé le croisement avec la rue Amilcar qui revient à ma gauche, j’arrive à la troisième galerie qui est dominée par les nombreuses vitrines du Magasin général. Je continue à avancer après avoir admiré les céramiques nabeuliennes de la mosquée Al Altaf et parviens devant un hôtel particulier où avaient été installés les résistants angolais alors réfugiés en Tunisie. L’image des nombreux gardiens d’immeubles m’effleure l’esprit : ils étaient généralement originaires du Maroc, intransigeants et vêtus d’un ample burnous.

Encore quelques pas. Je me trouve devant l’ancienne succursale de la pâtisserie Paparone puis devant l’une des plus anciennes pharmacies de la ville qui marque le début de la rue Al Jazira. Arrivé à Bab Bhar, je ne traverse pas la porte et, passée la rue des Maltais, je rebrousse chemin, bien décidé à arpenter l’autre rive de l’avenue de France.

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