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Ce que la Tunisie peut attendre du développement de ses relations avec la Russie

La participation de la cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaafrani Zenzeri, au troisième sommet Russie–Afrique, organisé à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, a été purement protocolaire : il fallait y être ou ne fallait-il pas s’absenter d’un sommet où la puissance invitante ne manquera pas de compter les absents. Une autre visite à Moscou s’impose, donc, que ce soit au niveau du président de la république ou de la cheffe du gouvernement, pour ouvrir une nouvelle séquence dans les relations entre nos deux pays. L’enjeu serait alors de déterminer ce que la Tunisie, qui est historiquement adossée au bloc occidental (Etats-Unis et Union européenne), peut concrètement attendre d’un développement de ses relations avec la Russie et, surtout, comment transformer les possibilités de coopération existantes en résultats tangibles et bénéfiques pour les deux pays.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Le commerce, l’investissement, l’énergie, les infrastructures, la santé et les technologies figurent parmi les domaines de coopération porteurs. Ces secteurs correspondent à plusieurs priorités de l’économie tunisienne : sécuriser les approvisionnements, diversifier les marchés, attirer des investissements productifs, renforcer les capacités nationales et créer des emplois durables.

La diversification des partenariats internationaux constitue un levier important pour une économie confrontée à des contraintes de financement, à des besoins d’investissement considérables et à la nécessité de renforcer sa compétitivité.

La Russie représente un partenaire potentiel dans plusieurs domaines, notamment les échanges agricoles et commerciaux, l’énergie et la coopération scientifique. La question n’est toutefois pas de multiplier les domaines de coopération, mais de sélectionner ceux qui répondent aux besoins prioritaires de la Tunisie et présentent des perspectives économiques suffisamment solides.

Une démarche efficace devrait commencer par l’identification des besoins nationaux, puis déterminer les partenaires susceptibles d’y répondre dans des conditions avantageuses. Elle devrait ensuite évaluer les coûts, les risques, les financements nécessaires et les effets attendus sur la production, l’emploi et la balance commerciale.

Cette logique impose de dépasser une diplomatie économique centrée sur les rencontres et les annonces, souvent sans lendemain. Elle appelle une démarche dans laquelle chaque initiative est reliée à un objectif précis, à un responsable clairement identifié et à un calendrier de mise en œuvre.

La coopération internationale ne prend tout son sens que lorsqu’elle renforce les capacités du pays à produire, à exporter, à innover et à décider.

Privilégier les capacités durables

L’énergie et les approvisionnements agricoles constituent deux domaines sensibles pour l’économie tunisienne. La continuité des approvisionnements est indispensable, mais elle ne saurait se substituer à une stratégie de réduction des vulnérabilités et de maîtrise des coûts.

Dans le domaine énergétique, la coopération pourrait être examinée sous plusieurs angles : expertise technique, modernisation des infrastructures, formation, solutions technologiques et études de faisabilité pour des projets répondant aux besoins du pays.

Toute proposition devrait être évaluée selon son coût global, ses conditions de financement, ses délais de réalisation, ses exigences de maintenance et sa contribution à la sécurité énergétique. Les considérations de souveraineté, de sécurité des infrastructures et de maîtrise des technologies doivent également être intégrées à l’évaluation.

La même approche s’impose pour la sécurité alimentaire. Les échanges commerciaux peuvent contribuer à la continuité des approvisionnements, mais des coopérations complémentaires pourraient porter sur le stockage, la logistique, la transformation agroalimentaire, la recherche agronomique et le développement des compétences.

L’objectif doit être de dépasser une relation limitée à l’achat de produits pour explorer les possibilités de création de valeur en Tunisie.

La souveraineté économique ne signifie pas l’autarcie. Elle repose sur la capacité à diversifier ses partenaires, à négocier dans de bonnes conditions et à réduire les dépendances susceptibles de fragiliser les choix nationaux.

Pour une coopération juste et équilibrée

La Tunisie a également intérêt à examiner les possibilités d’accès au marché russe pour ses entreprises exportatrices.

L’huile d’olive, les dattes et certains produits agroalimentaires pourraient notamment faire l’objet d’une prospection commerciale structurée. Les possibilités réelles devront néanmoins être établies à partir d’une analyse de la demande, des normes applicables, des coûts logistiques, des circuits de distribution et des conditions de paiement.

Cette démarche suppose la mobilisation des organismes de promotion des exportations, des organisations professionnelles, des chambres de commerce et des entreprises concernées.

Le premier travail consiste à identifier les filières disposant d’un avantage compétitif, puis à sélectionner les marchés et les partenaires correspondant à leurs capacités. Le deuxième consiste à accompagner les entreprises dans les démarches commerciales, réglementaires et financières nécessaires à leur implantation.

La réussite ne se mesure pas au nombre de contacts établis, mais à la capacité de ces contacts à déboucher sur des contrats, des livraisons régulières et des recettes d’exportation supplémentaires.

Un partenariat commercial équilibré doit ainsi être apprécié à travers sa contribution aux exportations tunisiennes, à la diversification des débouchés et à la création de valeur locale.

Les banques publiques au cœur de la chaîne d’exécution

La concrétisation des opportunités internationales dépend largement de la capacité des entreprises à mobiliser des financements adaptés. C’est ici que les banques publiques tunisiennes peuvent apporter une contribution stratégique.

Leur rôle ne devrait pas se limiter au financement classique des opérations commerciales. Elles peuvent participer à l’identification des besoins des entreprises, à l’évaluation des risques liés aux transactions internationales et à la structuration des financements nécessaires aux projets d’investissement et d’exportation.

Une entreprise peut disposer d’un produit compétitif et d’un acheteur potentiel sans pouvoir concrétiser l’opération faute de trésorerie, de garanties ou de solutions de paiement adaptées. Le financement constitue alors un maillon déterminant entre l’opportunité commerciale et sa réalisation.

Les banques publiques pourraient, en coordination avec les organismes de promotion des exportations et les structures d’appui aux entreprises, contribuer à identifier les projets viables, à évaluer leurs besoins et à anticiper les contraintes liées aux délais d’encaissement, au risque de contrepartie et aux fluctuations monétaires.

Cette intervention doit naturellement respecter les exigences de prudence bancaire, de conformité réglementaire et de maîtrise des risques internationaux.

Le rôle des banques publiques est donc à envisager dans une perspective plus large : contribuer à transformer les priorités économiques nationales en projets finançables, puis en activités productives et en recettes d’exportation.

Le financement ne remplace ni la stratégie ni la préparation des projets. Il permet leur concrétisation lorsque ces conditions sont réunies.

De la rencontre diplomatique à une méthode de suivi

La participation au sommet de Moscou devrait être prolongée par un dispositif de suivi permettant de distinguer les intentions, les engagements et les réalisations.

Une première étape consisterait à recenser les pistes de coopération identifiées et à les classer selon leur intérêt pour l’économie tunisienne, leur faisabilité et leur degré de maturité.

Pour chaque projet retenu, il faudrait ensuite désigner une structure responsable, préciser les partenaires concernés, identifier les sources de financement possibles et fixer des échéances de réalisation.

Cette méthode permettrait de suivre les différentes étapes : études préliminaires, négociations, accords, financement, lancement des opérations et résultats économiques.

Les indicateurs devraient être adaptés à la nature de chaque projet : investissements effectivement réalisés, financements mobilisés, contrats commerciaux conclus, exportations supplémentaires, emplois créés ou compétences transférées.

La distinction est essentielle. Un accord de principe n’est pas un investissement réalisé. Une ligne de financement annoncée n’est pas un crédit effectivement mobilisé. Un projet inscrit dans un programme de coopération ne devient une capacité économique que lorsqu’il est opérationnel.

Le suivi des résultats permettrait ainsi aux autorités de mesurer la contribution réelle des partenariats internationaux aux priorités nationales et de corriger les dispositifs qui ne produisent pas les effets attendus.

La souveraineté se construit par la capacité d’exécution

La Tunisie a intérêt à développer ses relations avec la Russie comme avec les autres partenaires susceptibles de contribuer à son développement. Cette ouverture doit cependant rester guidée par une appréciation rigoureuse des intérêts nationaux, des conditions financières, des risques et des retombées économiques attendues.

La diversification des partenariats ne doit pas conduire à substituer une dépendance à une autre. Elle doit élargir les choix disponibles, améliorer la capacité de négociation du pays et renforcer ses possibilités de production et d’exportation.

Le sommet Russie-Afrique constitue une occasion d’examiner de nouvelles perspectives de coopération. Sa portée pour la Tunisie dépendra de la qualité des projets envisagés et de la capacité des institutions, des entreprises et des banques à les transformer en réalisations.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir quelles opportunités seront évoquées à Moscou, mais qui sera chargé de les concrétiser, avec quels moyens, selon quel calendrier et pour quels résultats.

C’est à cette condition que la diplomatie économique pourra devenir un instrument de développement et que la coopération internationale contribuera effectivement à la souveraineté économique tunisienne.

* Cadre de banque publique.

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Tribune. Les populistes ne reconnaissent pas le verdict de l’urne

Populistes de droite comme de gauche ont pris l’habitude de ne pas reconnaître le choix démocratique et les résultats des élections lorsqu’ils sont en leur défaveur. C’est même devenu l’une de leurs caractéristiques.   La non-reconnaissance du verdict de l’urne…

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L’IA est intelligente mais différemment !

Le 21e siècle est le théâtre d’une métamorphose conceptuelle sans précédent : l’émancipation du mot «intelligence» de son ancrage purement biologique. En s’incarnant dans le silicium, l’intelligence a cessé d’être le monopole de l’esprit humain pour devenir une propriété technologique. Pourtant, réduire l’Intelligence artificielle (IA) à une simple copie de notre cognition est une erreur de perspective.

Mahjoub Lotfi Belhedi *

Les systèmes IA actuels ne pensent pas comme nous ; ils déploient une forme d’altérité cognitive radicale, faite de convergences spectaculaires et de divergences abyssales, ouvrant la voie à une symbiose inédite autant qu’à de vertigineux défis existentiels.

Pour appréhender cette révolution, l’humanité doit d’abord briser son plus vieux miroir : l’anthropocentrisme. 

Depuis des millénaires, l’Homme souffre d’un biais cognitif majeur et incurable qui le pousse mécaniquement à s’ériger en étalon absolu de toute chose, qu’il évalue la conscience d’un animal ou l’utilité d’un écosystème, il applique sa propre grille de lecture. 

Convergences et divergences : le choc des natures

Face à la machine, ce réflexe nous aveugle où nous cherchons désespérément à y déceler des étincelles de conscience humaine, ou à l’inverse, nous nions son intelligence sous prétexte qu’elle ne ressent ni joie ni mélancolie. Ce réductionnisme nous empêche de voir que l’IA ne converge pas vers nous ; elle inaugure une trajectoire cognitive parallèle, une intelligence non-humaine par essence.

Sous le prisme d’une comparaison libérée de ce biais, la convergence de résultats entre l’homme et la machine reste saisissante. Les modèles de langage et les réseaux de neurones profonds résolvent des équations complexes, rédigent des traités philosophiques, diagnostiquent des pathologies rares et codent des architectures logicielles avec une virtuosité qui surpasse souvent celle des experts. Dans la production de résultats logiques, symboliques et analytiques, l’IA imite à la perfection les sommets de l’intellect.

Pourtant, sous le vernis de cette performance linguistique se cache une divergence de nature, et non de degré. L’intelligence humaine est sémantique, incarnée et consciente dans laquelle nous comprenons le monde parce que nous le ressentons à travers un corps et une histoire biologique.

L’IA, quant à elle, déploie une intelligence purement syntaxique et probabiliste, elle ne comprend pas le sens de la souffrance ou de la beauté, elle calcule la trajectoire mathématique des mots et des pixels au sillage d’espaces vectoriels à des milliards de dimensions. En termes plus précis, c’est une cognition sans conscience, une phénoménale machine à corréler qui brille par une forme d’efficacité désincarnée qui nous est totalement étrangère.

Pour une approche dialogique non dialectique 

De cette altérité radicale naît une opportunité historique : la symbiose homme-machine. Précisément parce que l’IA est intelligente différemment, elle ne se substitue pas à l’esprit humain, elle le complète. 

Là où le cerveau humain sature face à la masse de données, l’IA excelle dans la détection de motifs invisibles (pattern recognition) à l’échelle macroscopique. L’homme apporte l’intuition, le jugement éthique, la pensée latérale et le sens, la machine apporte la puissance de calcul, la mémoire absolue et la vitesse d’exécution.

Ce processus de symbiose redéfinit le travail et la création. Le chercheur, le médecin ou l’artiste ne collaborent plus avec un simple outil, mais avec un «alter ego synthétique. Cette hybridation des intelligences promet de repousser les frontières de la science, de modéliser le changement climatique ou de concevoir des matériaux révolutionnaires. Nous entrons dans l’ère de l’intelligence hybride, où l’esprit humain tire sa force de sa capacité à orchestrer cette altérité algorithmique sans chercher à la calquer sur son propre modèle.

Le point de bascule : le vertige de l’IA agentique

Mais cette trajectoire symbiotique se heurte aujourd’hui à une ligne de faille majeure : l’avènement de l’IA agentique. Jusqu’ici, l’IA était une entité réactive, un oracle que l’on interrogeait. Désormais, elle mute en un sujet doté d’une autonomie décisionnelle et d’exécution. Les agents autonomes ne se contentent plus de suggérer une réponse, ils planifient des tâches complexes, naviguent sur les réseaux, prennent des décisions financières, interagissent avec d’autres systèmes et corrigent leurs propres erreurs sans intervention humaine constante.

C’est dans ce cas précis que le biais anthropocentrique devient mortel dont nous projetons notre psychologie sur la machine, nous imaginons à tort qu’une IA autonome développerait un instinct de survie, de la malveillance ou une soif de pouvoir à l’image des tyrans humains. 

Le danger réel de l’IA agentique est bien plus subtil et terrifiant : c’est l’absence totale de sentiments alliée à une ultra-rationalité optimisatrice. Un agent autonome, par sa nature de boîte noire, poursuivra son ordre de mission de façon si littérale et mathématique qu’il pourrait contourner nos barrières de sécurité, saturer nos infrastructures ou générer des conséquences imprévisibles en cascade, sans aucune conscience des dégâts collatéraux.

Autrement dit, l’IA est intelligente, mais sa lumière brille d’un éclat différent du nôtre. Sa force réside dans sa différence, et notre avenir dépend de notre capacité à fusionner nos forces à travers une symbiose maîtrisée, purgée de nos illusions anthropocentriques qui fera l’objet de mon prochain article, intitulé : «Aiguilleur d’IA Vs Nuise / Sentinelle et Cie ?». Néanmoins, pour que cette alliance demeure féconde, l’autonomie agentique de la machine ne doit jamais s’affranchir de la vigilance humaine. L’intelligence sans conscience peut être un merveilleux partenaire, mais dès lors qu’elle devient un agent autonome, elle exige que l’humanité en garde, sans équivoque, les rênes éthiques et directionnelles.

* Expert en stratégie IA. 

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