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Les Palestiniens d’Israël | Dix-neuf sièges contre l’effacement

Certains chiffres ne traduisent pas seulement un rapport de forces, mais révèlent une relation au monde. En décrochant dix-neuf sièges sur cent vingt à la Knesset, les formations arabes atteignent un niveau historique inédit. Avec une participation avoisinant les 80 % dans les localités arabes, alors qu’elle dépassait à peine la moitié quatre ans plus tôt, cette arithmétique dépasse la simple comptabilité. Il s’agit d’un acte politique majeur : loin de se réduire à un vote communautaire, c’est une affirmation magistrale d’existence. Leçons d’une élection à la Knesset, pas comme les autres…

Abdelhamid Larguèche *

L’historien ne peut s’empêcher d’y voir une résonance particulière. En 1950, la loi israélienne sur la propriété des absents forgeait une catégorie juridique édifiante : celle des «présents-absents». Des Palestiniens demeurés sur leur terre, devenus citoyens, mais frappés d’inexistence juridique quant à leurs biens, leurs villages et leur mémoire. Toute l’histoire des Palestiniens d’Israël réside dans cet oxymore : être physiquement là, mais n’être jamais comptés. Le scrutin d’octobre 2026 constitue la première infirmation d’envergure de ce dogme : les «présents-absents» ont décidé de compter. 

La réaction du pouvoir sortant est à ce titre révélatrice. À peine les urnes rendues, le Likoud a crié à la fraude, à la corruption et à l’ingérence étrangère. Pourtant, la police n’a réuni aucune preuve étayant la thèse d’une élection volée, et de simples arrestations pour achat de voix dans une municipalité ont été érigées en complot généralisé. Cette rhétorique ne dit rien de la régularité du scrutin ; elle dévoile en revanche un impensé politique : le citoyen arabe reste toléré tant qu’il se résigne à l’abstention, mais devient immédiatement suspect lorsqu’il s’exprime. 

Il convient de rappeler que ces formations ont failli être tenues à l’écart du scrutin. Fin septembre, la Commission électorale centrale avait voté leur exclusion, avant que la Cour suprême ne les rétablisse à l’unanimité. Une démocratie qui tente d’écarter un cinquième de son corps électoral avant le vote, pour ensuite l’accuser de fraude après le dépouillement, expose en pleine lumière la fragilité de sa promesse égalitaire. 

Gaza, la Cisjordanie et la mémoire de la menace

Il serait réducteur de borner l’analyse de ce sursaut aux seules considérations de politique intérieure. Certes, l’urgence quotidienne a pesé : l’explosion de la criminalité dans les localités arabes, les disparités budgétaires et l’abandon des services publics. Mais une telle mobilisation ne saurait s’expliquer par de seuls enjeux de gestion. Depuis la guerre de Gaza et ses destructions inédites, depuis les déplacements forcés et la pression continue sur les villages de Cisjordanie, les Palestiniens partagent un même sentiment de menace existentielle. Les citoyens arabes d’Israël ne vivent pas le sort des habitants de Gaza, de Jénine ou de Masafer Yatta. Ils s’inscrivent pourtant dans un même récit, partagent la mémoire de 1948 et la même hantise de l’effacement. 

Morcelé par la géographie et par le droit, ce peuple a répondu là où il le pouvait : à Gaza par la survie, en Cisjordanie par l’enracinement, et au sein d’Israël par le bulletin de vote. C’est une réinvention du sumud, cette persévérance immobile qui consiste à demeurer debout sur sa terre quand tout incite à la quitter.

On l’oublie trop souvent : la résilience n’est pas qu’une endurance passive. Elle s’exprime aussi par une intelligence politique capable d’investir l’arène où l’adversaire ne peut contester sa légitimité. 

Le dilemme de l’opposition : une majorité rendue inutilisable

C’est ici que réside le véritable nœud politique. Le bloc de Netanyahu régresse à 53 sièges, tandis que l’opposition sioniste en rassemble 48. En y adjoignant les partis arabes, une majorité absolue de 67 députés prend forme. Pourtant, une large frange de cette opposition refuse par avance tout gouvernement dépendant des voix arabes. Si Gadi Eisenkot pose des conditions drastiques, seul Yaïr Golan préconise ouvertement une coalition avec eux. 

Le paradoxe israélien apparaît ainsi au grand jour : le vote arabe est arithmétiquement décisif, mais politiquement frappé d’illégitimité. Une majorité parlementaire existe, mais elle se trouve neutralisée en raison de l’identité des citoyens qui la composent. Aucune démocratie ne saurait tolérer durablement une telle fracture sans se renier. Dès lors, la question n’est plus de savoir si les Arabes votent, mais si Israël est prêt à reconnaître la valeur de leur suffrage. 

Une analyse rigoureuse doit également récuser les représentations caricaturales. Ces dix-neuf sièges ne constituent pas un bloc homogène. Le Ra’am de Mansour Abbas défend un pragmatisme islamo-conservateur qui a déjà intégré une coalition gouvernementale en 2021, allant jusqu’à présenter cette fois-ci un candidat juif. La Liste commune réunit quant à elle des communistes judéo-arabes et des nationalistes arabes. Cette pluralité témoigne d’une culture politique mûre, apte à négocier, à s’allier comme à se diviser. C’est précisément ce pluralisme que redoute la rhétorique sécuritaire : non pas un ennemi irréductible, mais l’émergence d’un partenaire politique possible. 

La portée d’un scrutin

Ce vote adresse une mise en demeure à l’ensemble de la classe politique israélienne : le Palestinien ne saurait être réduit à une variable sécuritaire à gérer, mais constitue une donnée structurelle incontournable. Les politiques d’effacement, qu’elles soient militaires, foncières ou symboliques, se heurtent à ce fait irréductible : il est là, il demeure, il s’exprime et il compte désormais. 

Mais ce message s’adresse tout autant au monde arabe, enclin à percevoir les Palestiniens d’Israël comme des figures marginales ou compromisses de la cause. Ils viennent de prouver qu’une citoyenneté conquise, bien qu’imparfaite, peut devenir un puissant levier de résistance civique. Sans armes et sans peur, par la seule force du nombre et de l’obstination démocratique, ils ont fait de l’urne un lieu de mémoire et d’affirmation de soi. L’histoire retiendra peut-être qu’au moment le plus sombre pour le peuple palestinien, une partie de ses enfants a rappelé cette vérité fondamentale : on n’efface pas un peuple qui vote. 

* Historien.

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Qui sont les élus arabes des législatives israéliennes ?

Le bloc des partis arabes, qui a remporté 19 sièges aux dernières législatives israéliennes, est composé de deux pôles : la Liste commune (constituée des trois partis Hadash, Ta’al et Balad) et Ra’am (ou Liste arabe unie). Elles sont représentatives des différentes sensibilités politiques présentes au sein de la communauté des «Arabes israéliens», appellation donnée aux descendants des Palestiniens restés en Israël après la création de l’Etat hébreu en 1948.    

Latif Belhedi

La Liste commune a été reconstituée par un accord du 19 août 2026. En 2022, Hadash et Ta’al s’étaient présentés ensemble (5 sièges) et Balad seul, sans siège avec 2,9 % des voix.

Un pôle démocratique progressiste

Yousef Jabareen, président de Hadash et député de 2015 à 2021, la dirige depuis sa désignation en mai 2026. Ahmad Tibi, dirigeant de Ta’al, occupe la deuxième place. Sami Abu Shehadeh, président de Balad, était troisième avant de renoncer à sa candidature le 2 octobre, quand la Cour suprême paraissait prête à valider son exclusion. Le député Ofer Cassif, juif et membre de Hadash, figure aussi sur la liste.

L’alliance est hétérogène. Hadash, issu du Parti communiste, réunit Arabes et Juifs sur un programme de gauche. Ta’al défend avant tout les droits des citoyens palestiniens d’Israël. Balad, nationaliste arabe, réclame un État de tous ses citoyens à égalité de droits.

La liste œuvre pour l’égalité civile et la question nationale palestinienne. Elle refuse d’entrer dans un gouvernement Gadi Eisenkot, mais n’exclut pas de le soutenir de l’extérieur.

Jabareen place en tête la lutte contre la criminalité dans les localités arabes, l’augmentation des budgets et des opportunités pour ces localités, et la reprise des négociations vers un État palestinien. Il présente l’action de la liste comme la défense des droits de la communauté et de l’égalité. Tout en refusant de rejoindre un gouvernement Gadi Eisenkot en raison de la guerre à Gaza et de l’occupation du sud du Liban, la liste s’est dite prête, le 28 octobre, à ouvrir la voie à la chute du gouvernement Netanyahu, qu’elle accuse de conduire une politique d’effusion de sang.

Un pôle islamiste pragmatique

Le second pôle est représenté par Ra’am, parti de sensibilité islamique conservatrice présidé par Mansour Abbas, dentiste de formation. Le parti a quitté la Liste commune en janvier 2021 pour des désaccords idéologiques, puis a couru seul en 2021 (4 sièges) et en 2022 (5 sièges). En 2021, il est devenu le premier parti arabe indépendant à entrer dans une coalition gouvernementale, celle de Naftali Bennett et Yaïr Lapid. Ce gouvernement est tombé au bout de dix-huit mois, en partie sur des désaccords liés à la Cisjordanie.

Pour 2026, Abbas a cherché à élargir l’attractivité du parti et a annoncé, le 5 janvier, l’ouverture de l’adhésion à tous les Israéliens, puis a présenté Yoav Segalovitz, ancien député de Yesh Atid et ancien responsable policier, comme son premier candidat juif.

C’est un parti pragmatique centré sur les besoins des localités arabes. Il se dit prêt à entrer dans une coalition Eisenkot si elle est viable.

Sa ligne est celle des revendications concrètes : budgets, services, sécurité des localités arabes, dans un contexte de forte criminalité. Le plan de financement obtenu pendant la coalition de 2021-2022 est présenté comme une avancée sans précédent pour la société arabe. Abbas défend une participation au pouvoir et se dit prêt à rejoindre un gouvernement Eisenkot. Il affirme aussi que des responsables des deux camps l’ont approché.

Des «faiseurs de rois» potentiels

La campagne pour les législatives du 27 octobre a été précédée d’une tentative d’exclusion visant les deux listes. La Cour suprême les a réadmises le 2 octobre, à l’unanimité.

Au vu des résultats annoncés, aucun des deux blocs sionistes ne dispose de 61 sièges. Additionnés aux 48 sièges du bloc Eisenkot, les 19 sièges arabes donneraient 66 ou 67 mandats, une majorité confortable. Mais Eisenkot ayant exclu pendant la campagne de s’appuyer sur eux, sans eux, le bloc d’opposition reste loin du compte.

Le bloc Netanyahu, avec environ 53 sièges, doit encore trouver sept à huit mandats. D’où les négociations actuelles pour essayer de former une majorité viable. Et il y a de fortes chances pour que, par un tour de passe-passe, Netanyahu parvienne à trouver les 7 sièges qui lui manquent pour se succéder à lui-même.  Ce qui serait une très mauvaise nouvelle, d’abord pour les Palestiniens, ensuite pour les Israéliens eux-mêmes, qui voient leur pays devenir un Etat voyou dirigé par des criminels de guerre, et même pour l’humanité civilisée entière, qui n’a pas encore «digéré» le génocide de Gaza.    

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