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Jaou Tunis 2026 : « Contre-courant » jette l’ancre au B7L9

Après « Gathering », performance pluridisciplinaire et participative de Samar Haddad King présentée vendredi 23 octobre au 4ème Art, et le vernissage, samedi 24 octobre à la Caserne El Attarine, de « Becoming the Ocean », exposition de la Biennale de l’image en mouvement de Genève, Jaou Tunis a poursuivi, dimanche 25 octobre, son exploration des territoires et des imaginaires. Cap sur Bhar Lazreg, où le B7L9 Art Centre a accueilli le vernissage de « Contre-courant » (Undertow), une exposition conçue par Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul dans le cadre de l’escale tunisienne du Festival itinérant Art Explora.

Visible jusqu’au 31 décembre 2026, l’exposition réunit une vingtaine d’artistes autour de la notion de contre-courant, ce mouvement invisible qui s’exerce sous la surface et contrarie parfois la direction apparente des eaux.

La Méditerranée, sous la surface des récits

À travers « Contre-courant », la mer apparaît loin de l’image lisse d’un espace de rencontre entre les peuples et les civilisations. Elle est aussi une géographie de conquêtes, de colonisations, de circulations inégales et d’exils forcés. Ses eaux portent les traces de trajectoires interrompues, de départs contraints et de vies suspendues entre deux rives. Devenue pour tant de migrants un passage périlleux, la Méditerranée est aussi ce cimetière à ciel ouvert dont la réalité risque, à force d’être répétée, de se fondre dans le bruit de l’actualité.

Les commissaires ne cherchent pas à réunir ces histoires sous un récit homogène, mais à en explorer les ramifications, les zones d’ombre et les contradictions. L’exposition interroge ainsi les rapports de pouvoir qui organisent la circulation des personnes, des objets et des idées. Qui peut partir, qui peut arriver, qui est accueilli et qui demeure à la marge ? La mobilité se révèle indissociable des privilèges et des responsabilités.

Le parcours s’ouvre sur un chant de bienvenue de Sirine Fattouh, « Hamdellah aa’salama » de Ragheb Alama, avant de conduire vers des œuvres abordant les traversées, l’attente et les déplacements, notamment celles de Bouchra Khalili, Imane Djamil, Randa Maroufi, Lorenzo Pezzani et Charles Heller. Les échanges entre proches et les liens qui résistent à l’éloignement sont au cœur des propositions de Badr El Hammami et Nabila Halim.

Catherine Cattaruzza, Sara Kontar et Majd Abdel Hamid explorent, quant à eux, les formes du journal intime et de l’archive, ces traces fragiles qui retiennent ce que les grands récits historiques laissent parfois échapper. Avec Akram Zaatari et Nida Sinnokrot, la réflexion s’étend aux rapports entre pouvoir, commerce et échanges culturels en Méditerranée et au-delà, tandis que Lara Tabet porte son attention sur ce que la mer elle-même peut révéler. Autant de démarches qui déplacent le regard, de la représentation des migrations vers les structures historiques et politiques qui façonnent les expériences humaines.

Le programme « We Knew How Beautiful They Were, These Islands », dont le titre reprend celui d’une œuvre de l’artiste tunisien Younes Ben Slimane, propose sept vidéos présentées en boucle, réunissant les contributions de Firas Shehadeh, Hiwa K., Mounira Al Solh, Rania Stephan, Sara Sadik, Valentin Noujaïm et Younes Ben Slimane. Les images composent un autre paysage de la Méditerranée, fait de territoires, de mémoires et de récits qui se répondent sans nécessairement se confondre.

Initialement conçue pour un pavillon en conteneur accompagnant le musée-bateau itinérant du Festival Art Explora, l’exposition a circulé à Tanger, Athènes et Barcelone entre 2024 et 2026, avant de prendre place au B7L9. Cette première présentation dans un espace d’exposition institutionnel permet de déployer autrement le parcours, tout en conservant la mémoire du conteneur d’origine et de la circulation guidée qu’il imposait. Le déplacement est ainsi inscrit jusque dans la forme même du projet.

Une visite guidée en compagnie des deux commissaires a permis d’approfondir la lecture de l’exposition et de ses multiples ramifications. Enrico Dau Yang Wey a ensuite présenté sa performance « glacier / preset », conçue comme une matière sonore évolutive, en résonance avec les lieux où elle prend forme. Des strates de sons et de textes continus s’y superposent, évoquant les plis glaciaires où s’accumulent les sédiments d’époques successives. Chaque couche conserve les traces d’une histoire, d’un temps et de ses récits, tout en s’ouvrant à ce qui reste à venir. La mémoire apparaît ainsi comme une matière vivante, susceptible de se transformer, de se dissoudre et de se recomposer. Un DJ set de STILL b2b PALM WINE a prolongé ce rendez-vous musical.

En fin d’après-midi, au centre-ville, le 4ème Art a accueilli « Shabaab », création chorégraphique de Samar Haddad King et de sa compagnie Yaa Samar! Dance Theatre. La pièce célèbre l’intimité et la tendresse de l’amitié masculine arabe à travers l’histoire de Mohamed et Mahmoud. Dans un contexte marqué par les obstacles structurels et la violence de l’occupation, leur relation devient un espace de résistance, mais aussi une manière de grandir et de se construire ensemble.

Porté par une composition musicale originale de Hisham Abu Jabal, un texte en arabe sous-titré en anglais et une création sonore de Samar Haddad King, le duo traverse les âges de cette amitié. La mémoire et le présent s’y entrelacent, tandis qu’une marionnette conçue par Sipho Ngxola figure les deux hommes enfants, tels qu’ils se rêvaient ou auraient pu devenir si les circonstances avaient été différentes. Le dispositif ouvre une brèche dans le temps, où les corps présents sur scène côtoient les possibles enfouis, les souvenirs et les trajectoires empêchées.

La journée s’est achevée en musique au Palais des Congrès, avec les performances de la Tunisienne Soudeni et de la Libanaise Yasmine Hamdan. Deux générations et deux univers musicaux se sont retrouvés sur une même scène, prolongeant à leur manière le dialogue entre les géographies et les sensibilités qui marque cette édition de Jaou.

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Deuxième édition du Festival international du cinéma féminin : sur les ruines, Gaza rallume la flamme du cinéma palestinien

L’universitaire Ezzedine Shallah continue de nous transmettre des nouvelles du cinéma à Gaza, depuis cette salle d’Al-Bureij que la guerre a réduite en ruines. Là où la destruction a frappé jusqu’aux lieux de culture, là où les pierres portent encore les stigmates de la violence, nos frères et sœurs palestiniens ont déroulé un tapis rouge et tenu bon. Après une première édition, le Festival international du cinéma féminin de Gaza revient cette année pour une deuxième session, comme si la création opposait à l’anéantissement sa plus irréductible réponse.

Nous aurions aimé être là, parmi eux, pour témoigner, écrire et tenter de dire, à notre tour, ce que les ruines révèlent de l’humanité et du poids de sa conscience. En 1982, les massacres de Sabra et Chatila avaient suscité des témoignages et des prises de position, notamment de Michel Foucault, qui s’était engagé publiquement contre ces crimes. Plus de quatre décennies après, depuis le 7 octobre 2023, les massacres, les destructions massives et les souffrances infligées à la population de Gaza reposent avec une acuité terrible la même question : que reste-t-il de notre humanité lorsque des vies sont fauchées, que des familles sont anéanties et que les lieux où se transmettent la mémoire, le savoir et la beauté sont détruits ?

Mais Gaza ne se résume pas à ses décombres. De ces pierres meurtries surgissent des espaces de création, des projets de formation, des films et des récits. Des femmes et des hommes s’obstinent à transformer la laideur de la destruction en une esthétique du regard, à faire des ruines non pas le dernier mot de leur histoire, mais le point de départ d’une volonté de créer, de témoigner et de transmettre.

À vous, artistes palestiniens, qui continuez à faire naître des images là où l’on voudrait imposer le silence : que cette deuxième édition, qui se poursuit jusqu’au 31 octobre, soit celle de la persévérance, de la liberté de créer et de la victoire de la vie sur la volonté d’effacement.

Lancée officiellement le lundi 26 octobre, à l’ouverture de la deuxième édition du Festival international du cinéma féminin de Gaza, l’Académie du cinéma de Gaza entend inscrire la formation cinématographique dans la durée. Portée par neuf professionnels du cinéma et artistes palestiniens, arabes et internationaux, elle prolonge une expérience de formation à la réalisation qui a déjà permis à des femmes de Gaza de signer leurs premiers films.

À Al-Bureij, dans la salle Al-Nakhil détruite par les sionistes, l’allumage de la flamme inaugurale a marqué, lundi, le lancement officiel de l’Académie du cinéma de Gaza. La cérémonie, organisée dans le cadre de l’ouverture de la deuxième édition du Festival international du cinéma féminin de Gaza, a réuni autour de ce projet des professionnels du cinéma et des acteurs du monde culturel. Le festival se poursuit jusqu’au 31 octobre.

La création de l’Académie avait été annoncée à Venise, le 9 septembre 2026, en marge de la Mostra. Son lancement à Gaza constitue une nouvelle étape dans un processus engagé en 2024 avec la préparation d’un diplôme en réalisation cinématographique. Entré dans sa phase opérationnelle en mars 2026, ce programme de neuf mois associe enseignements théoriques et formation pratique. Il accueille 25 jeunes Palestiniennes de la bande de Gaza.

L’Académie entend prolonger cette expérience en lui donnant un cadre institutionnel pérenne, consacré à la formation, à la création et à la production cinématographiques. L’objectif est de permettre aux nouvelles générations d’acquérir des compétences techniques et artistiques, de développer leur propre langage cinématographique et de raconter leurs expériences à travers leurs images et leurs récits.

Des films nés de l’expérience de Gaza

La cérémonie d’ouverture a également été marquée par la projection de cinq films palestiniens réalisés dans le cadre du diplôme de réalisation : Soussou, le fil de la vie, de Kawthar Mounir ; Un sac de farine, de Mona Abou Qass ; Vestiges de lumière, de Hanadi Abou Salah ; Hors du silence, de Raghda Al-Buhaissi ; et Dandana, d’Isra Abou Jiab.

Réalisées sous la supervision de la cinéaste et productrice Mai Masri et du Dr Ezzedine Shallah, ces œuvres témoignent de l’émergence de nouveaux regards sur la réalité de Gaza. À travers des histoires singulières, les réalisatrices travaillent la mémoire, l’expérience quotidienne et les réalités de leur environnement. Leur projection inscrit la formation dans une perspective concrète : celle d’un apprentissage qui aboutit à des films, à des choix de mise en scène et à une prise de parole par l’image.

Pour Ezzedine Shallah, fondateur et président du Festival international du cinéma féminin de Gaza et l’un des fondateurs de l’Académie, l’enjeu est de transformer cette initiative en une structure durable, capable d’offrir aux jeunes et aux femmes de Gaza des possibilités de formation et de production, tout en favorisant les échanges avec les milieux cinématographiques arabes et internationaux.

Mai Masri, également membre fondatrice, défend une démarche qui place l’autonomie créative au centre du projet : donner aux jeunes cinéastes les outils, les connaissances et la confiance nécessaires pour élaborer leur propre langage et transformer leurs idées et leurs expériences en œuvres accessibles au public.

Construire des partenariats pour inscrire la formation dans la durée

L’Académie travaille avec l’Université Al-Qods ouverte à l’élaboration d’un programme universitaire diplômant en réalisation cinématographique. Cette coopération vise à structurer un parcours académique consacré au cinéma dans la bande de Gaza.

Elle appelle par ailleurs les universités, les écoles et les instituts de cinéma, les festivals, les fonds de soutien, les sociétés de production et les institutions culturelles à établir des partenariats à long terme. Les pistes envisagées comprennent les échanges d’enseignants et d’expertise, l’élaboration conjointe de programmes, l’organisation d’ateliers et de conférences, ainsi que l’accompagnement des films palestiniens vers les festivals, les plateformes et les publics internationaux.

L’équipe fondatrice réunit neuf professionnels du cinéma et artistes : Ezzedine Shallah, Mai Masri, Kaouther Ben Hania, Annemarie Jacir, Saleh Bakri, Graziela Bildesheim, Rami Youssef, Hiam Abbass et Alaa Karkouti. Cette composition reflète la volonté de relier Gaza aux réseaux cinématographiques palestiniens, arabes et internationaux.

La deuxième édition du Festival international du cinéma féminin de Gaza se poursuit jusqu’au samedi 31 octobre. La cérémonie de clôture est prévue dans la salle Al-Nakhil, à Al-Bureij, derrière la station-service Abou Assi, en face du camp de réfugiés Aïdin. Elle comprendra la remise des prix aux films lauréats ainsi que des distinctions spéciales récompensant les scénarios.

À Gaza, l’enjeu de l’Académie se mesure désormais à sa capacité à faire durer cette expérience : former, accompagner la réalisation de nouveaux films et ouvrir aux cinéastes palestiniens des espaces de création et de diffusion. La flamme inaugurale aura marqué le début officiel de cette ambition. Sa continuité dépendra des moyens de formation, de production et de coopération qui pourront être mobilisés.

Mona BEN GAMRA

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