❌

Lese-Ansicht

Nos sorties sont gâchées : Tunis est-elle devenue invivable ?

A Tunis et dans ses quartiers avoisinants, les conditions de vie sont de plus en plus compliquées, et chacun y va de son grief. A part les travaux interminables et les déchets qui jonchent les trottoirs et attirent chats et chiens errants, les citadins se plaignent du bruit de la circulation et du non-respect des signalisations routières. Le visiteur de la capitale en vue de faire des courses ou d’accomplir une quelconque formalité administrative, soit seul ou accompagné de sa famille, en voiture ou à pied, est surtout hanté par un sentiment d’insécurité. En effet, sa sortie est gâchée au moins par trois choses : les mendiants, les gardiens informels de voitures et les vendeurs à la sauvette.

Les adultes d’aujourd’hui se rappellent encore Tunis d’antan, la capitale d’il y a vingt ou trente ans. C’était une ville où il faisait bon vivre. Les gens se promenaient sur l’Avenue Habib Bourguiba en toute sécurité. Les voitures circulaient sans problème et se garaient sans souci d’être prises au guet-apens par les sabots. Les couples pouvaient déambuler tranquillement sans être toisés de haut en bas par les badauds. Des filles se promenaient toutes seules sans avoir peur d’être agressées ou volées par des bandes d’énergumènes. On pouvait prendre le bus ou le métro sans bousculades et arriver à destination sans être victime de braquage, de vol à l’arraché ou d’attaque de la part de délinquants.

La capitale, défigurée

Aujourd’hui, passez par la rue d’Espagne, la rue Al Jazira et la Place Barcelone, vous ne serez que déçu par les vendeurs à la sauvette qui étalent leurs marchandises sur et tout au long des trottoirs, empêchant ainsi les piétons de se déplacer sans gêne. Là, vous ne serez pas surpris d’entendre de gros mots proférés par ces vendeurs, même quand vous êtes accompagné de vos enfants ou de votre sœur ou femme et vous serez le témoin parfois d’une bagarre qui éclaterait entre les commerçants et les clients. «J’avoue que je n’ai jamais mis les pieds à Tunis, nous a confié Si Mahmoud, 60 ans, habitant d’Hammam-Lif. Tunis s’est tellement enlaidie et dégradée qu’elle est devenue invivable. Pourtant, je suis encore émerveillé par sa beauté d’antan !»

Les automobilistes le remarquent chaque jour et à tout moment de la journée sur la route reliant Tunis à la Marsa : des bandes de mendiants (hommes, enfants, femmes) qui se mobilisent à longueur de journée à proximité des feux de signalisation et aux croisements et qui surgissent de toutes parts pour vous demander l’aumône. D’autres vous proposent d’acheter des papiers-mouchoirs ou d’essuyer votre pare-brise. Et dire qu’ils sont très insistants et souvent agaçants, au cas où ils n’obtiendraient pas d’argent. Tout cela est sans nul doute gênant pour quelqu’un qui, pour se rendre de la Marsa à Tunis ou inversement, doit rencontrer plusieurs fois ces mendiants chaque fois qu’il s’arrête au feu rouge.

Et ces gardiens de voitures informels, souvent des ratés ou des repris de justice que vous rencontrez partout et qui s’occupent de la sécurité de votre voiture moyennant une somme d’argent qu’ils fixent eux-mêmes et que vous ne pouvez jamais leur refuser. Autrement, vous serez accablé d’injures et couvert d’insultes.

«Tunis a vraiment perdu son âme d’antan, nous a déclaré Mohamed, un retraité de la fonction publique, habitant de la banlieue-nord, et depuis que je suis parti à la retraite, il y a plus de cinq ans, je ne me suis jamais rendu à Tunis. Ni les gens ni l’atmosphère ne sont restés les mêmes. Ce n’est plus un plaisir de se promener à Tunis, c’est devenu une ville étouffante, stressante et insupportable !»

Trottoirs squattés et piétons déroutés

Quiconque peut constater que les trottoirs de nos villes sont dans un état lamentable ! Dans nos villes, grandes et petites, les trottoirs, qui sont censés garantir la sécurité et le confort des piétons, sont souvent mal aménagés, occupés illégalement par les terrasses des cafés et envahis par des commerçants informels. On remarque que plus de 50% des trottoirs ne sont pas utilisables par les piétons, ce qui pose un problème de sécurité majeur. De même, la marche sur le trottoir est devenue presque impossible dans plusieurs artères. En effet, plusieurs piétons affirment avoir été victimes d’au moins une chute à cause des trottoirs fissurés et inégaux. Au lieu de se sentir en sécurité en marchant sur le trottoir, les piétons doivent faire attention en permanence au risque de glisser dans un trou ou de se tordre la cheville et de faire une chute terrible.

Cette situation a toujours suscité des critiques assez vives de la part des usagers et même des responsables, mettant l’accent sur l’occupation illégale de ces espaces publics. Si l’État, dit-on, autorise parfois l’usage temporaire de certaines portions de trottoirs par des commerçants, cela doit être sous des conditions strictes visant à garantir la sécurité des piétons. Or même les espaces autorisés par la municipalité sont parfois étendus en s’appropriant quelques mètres carrés de plus. Les conséquences de cette pratique anarchique sont nombreuses et potentiellement dangereuses, particulièrement pour les enfants, les personnes à mobilité réduite et les non-voyants. Tout cela ne peut être que trop gênant pour le citoyen circulant seul ou accompagné de sa famille dans les artères de la capitale.

Hechmi KHALLA1DI

L’article Nos sorties sont gâchées : Tunis est-elle devenue invivable ? est apparu en premier sur Le Temps News.

  •  

Sciences humaines et culture : un enjeu de souveraineté intellectuelle

Par Ahmed NEMLAGHI

La tenue à Tunis du colloque international «Maghreb global : Histoires croisées et perspectives interdisciplinaires», du 26 au 29 octobre 2026, offre l’occasion de souligner la place des sciences humaines et de la culture dans la construction de la pensée nationale. Dans un monde marqué par les mutations géopolitiques, les tensions identitaires et les recompositions sociales, la connaissance de l’histoire, la valorisation du patrimoine et la liberté de la recherche constituent des leviers essentiels pour comprendre le présent et préparer l’avenir.

Le Maghreb ne peut être appréhendé uniquement à travers ses frontières, ses échanges économiques ou ses relations diplomatiques. Il est aussi une histoire, un espace de circulation des idées, un patrimoine linguistique et culturel, ainsi qu’un ensemble de sociétés façonnées par des rencontres, des ruptures et des expériences communes. C’est cette réalité complexe que le colloque international «Maghreb global : Histoires croisées et perspectives interdisciplinaires» entend explorer, en réunissant des chercheurs autour de la sociologie, de l’histoire, de la littérature et de l’ethnomusicologie.

Organisée du 26 au 29 octobre à Tunis, dans plusieurs institutions universitaires et scientifiques, cette rencontre s’inscrit dans une démarche qui dépasse les frontières disciplinaires. Elle invite à étudier le Maghreb dans ses interactions avec le monde, sans réduire son histoire à une succession d’influences extérieures ni négliger les dynamiques propres à ses sociétés.

Cet événement permet également de rappeler l’importance stratégique des sciences humaines et de la culture dans toute politique de développement qui place l’être humain, son identité et sa capacité de réflexion au centre des préoccupations nationales.

L’histoire, la sociologie, la littérature et les autres disciplines des sciences humaines ne constituent pas un simple complément aux sciences exactes ou aux politiques économiques. Elles permettent de comprendre les mécanismes sociaux, les transformations des mentalités, les rapports de pouvoir, les mobilités humaines et les évolutions culturelles qui façonnent les sociétés.

Le programme du colloque illustre cette richesse. Les échanges consacrés aux circulations intellectuelles et migratoires entre les deux rives de la Méditerranée, aux frontières et aux espaces de transit, aux relations diplomatiques entre le Maghreb et l’Europe avant 1830, ou encore aux mémoires musicales de la région, montrent combien l’histoire du Maghreb est faite d’interactions et de trajectoires multiples.

Les réflexions sur les désenchantements postcoloniaux, la condition des femmes en Tunisie et les nouvelles formes d’engagement culturel sur les réseaux sociaux témoignent, quant à elles, de la volonté d’interroger les réalités contemporaines à partir d’outils scientifiques diversifiés.

Une telle approche permet de mieux saisir les défis actuels. Les migrations, les inégalités, les mutations du travail et les transformations des identités ne peuvent être comprises à travers les seuls indicateurs économiques. Elles nécessitent également une analyse des représentations, des mémoires collectives et des expériences vécues.

En encourageant le dialogue entre les disciplines, la recherche contribue ainsi à éclairer les choix publics et à nourrir une réflexion plus approfondie sur les transformations de la société tunisienne et de son environnement régional.

La culture, une composante de la souveraineté nationale

La politique de souveraineté défendue par le président de la République, Kaïs Saïed, s’inscrit dans une conception de l’indépendance qui ne se limite pas aux dimensions territoriale, politique ou économique. Elle renvoie également à la capacité d’un peuple à connaître son histoire, à préserver son patrimoine et à produire sa propre pensée.

La souveraineté intellectuelle suppose, en effet, que la Tunisie dispose des moyens nécessaires pour étudier ses réalités, valoriser ses ressources culturelles et participer aux débats internationaux sans renoncer à ses spécificités. Elle ne signifie ni le repli ni le refus des échanges avec les chercheurs étrangers. Elle implique plutôt de prendre part à ces échanges sur la base d’une connaissance solide de soi et d’une capacité à dialoguer avec les autres.

Dans cette perspective, les universités, les centres de recherche, les bibliothèques, les institutions culturelles et les espaces de création jouent un rôle essentiel. Ils contribuent à former des citoyens capables de réfléchir, de confronter les idées et de comprendre les enjeux de leur époque.

Il convient toutefois de distinguer les orientations politiques générales des mesures concrètes prises en faveur de la recherche et de la culture. La tenue d’un colloque international à Tunis témoigne du dynamisme de réseaux universitaires et scientifiques, mais ne suffit pas, à elle seule, à établir l’existence d’une politique publique particulière. L’intérêt accordé aux sciences humaines doit également être évalué à l’aune des moyens alloués à la recherche, des conditions de travail des universitaires, de la diffusion des connaissances et de la place effective de la culture dans les politiques publiques.

L’un des intérêts de cette rencontre réside dans la diversité des thèmes abordés. La littérature, la musique, les migrations et les mémoires historiques y sont envisagées comme des éléments vivants, qui continuent d’influencer les sociétés contemporaines.

L’étude des mémoires musicales du Maghreb, par exemple, rappelle que le patrimoine ne se réduit pas aux monuments ou aux archives. Il comprend aussi les traditions orales, les pratiques artistiques, les langues et les expressions populaires qui transmettent une mémoire collective d’une génération à l’autre.

De même, les réflexions sur la condition des femmes, les solidarités transcoloniales ou les formes contemporaines d’engagement culturel invitent à examiner les héritages du passé sans les considérer comme immuables. La connaissance historique devient alors un moyen de mieux comprendre les continuités, mais aussi les ruptures et les évolutions qui traversent les sociétés.

La rencontre culturelle prévue à la librairie Carthage Fahrenheit 451, autour du thème «Méditerranées par-delà les naufrages : la poésie comme horizon hospitalier», prolonge cette démarche. En donnant une place à la poésie et à la création, elle rappelle que la culture peut ouvrir des espaces de dialogue là où les frontières politiques, les conflits et les drames humains tendent à séparer les peuples.

L’art n’efface pas les difficultés du monde, mais il permet de les exprimer, de les questionner et de faire émerger d’autres formes de compréhension.

Faire de la recherche un investissement d’avenir

Pour que les sciences humaines jouent pleinement leur rôle, leur reconnaissance doit s’accompagner d’un soutien durable. Les colloques internationaux favorisent la circulation des idées et la constitution de réseaux scientifiques, mais leurs acquis doivent pouvoir se prolonger au-delà des quelques jours de rencontre.

Cela suppose de renforcer les liens entre universités et centres de recherche, d’encourager les jeunes chercheurs, de faciliter l’accès aux publications scientifiques et de favoriser la diffusion des travaux auprès du grand public. Les résultats de la recherche doivent pouvoir nourrir l’enseignement, éclairer les débats de société et contribuer à l’élaboration de politiques publiques mieux adaptées aux réalités du pays.

La coopération avec des institutions françaises et allemandes ainsi qu’avec des universités étrangères, peut enrichir cette dynamique. Elle offre aux chercheurs tunisiens des possibilités de dialogue, de comparaison et de partage d’expériences. Pour être pleinement bénéfique, cette coopération doit reposer sur la réciprocité, la reconnaissance des compétences locales et la capacité des institutions tunisiennes à définir leurs propres priorités scientifiques.

La culture et la recherche ne sont donc pas des dépenses accessoires, à considérer uniquement lorsque les circonstances économiques le permettent. Elles constituent un investissement dans la formation, l’esprit critique, la cohésion sociale et le rayonnement international de la Tunisie.

Pour une souveraineté qui se nourrit du savoir

Le colloque «Maghreb global» rappelle, par la diversité de ses thèmes et de ses participants, que la compréhension du monde contemporain exige de croiser les regards et de dépasser les approches cloisonnées. En étudiant les circulations humaines, les héritages coloniaux, les pratiques culturelles et les transformations sociales, les chercheurs contribuent à mieux situer le Maghreb dans son histoire et dans les évolutions mondiales.

Pour la Tunisie, l’enjeu est de consolider un environnement dans lequel la recherche, la pensée critique et la création culturelle disposent des moyens de se développer. La souveraineté nationale gagne en profondeur lorsque le pays est capable de produire des connaissances sur lui-même, de préserver la richesse de son patrimoine et de participer activement aux débats intellectuels internationaux.

L’intérêt porté par le président de la République aux questions de souveraineté et d’identité nationale peut trouver, dans la valorisation des sciences humaines et de la culture, un prolongement essentiel. Mais ce prolongement doit se traduire par des politiques concrètes, un soutien aux institutions scientifiques et culturelles ainsi que par une diffusion plus large des savoirs.

Car une nation ne se construit pas seulement par ses infrastructures, ses ressources et ses choix économiques, elle se construit aussi par sa mémoire, sa culture, ses chercheurs et sa capacité à penser librement son avenir. C’est dans cette articulation entre savoir, identité et ouverture sur le monde que la Tunisie peut renforcer durablement son rayonnement intellectuel et culturel.

 

L’article Sciences humaines et culture : un enjeu de souveraineté intellectuelle est apparu en premier sur Le Temps News.

  •  
❌