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Bassem Loukil, un patron de plus en prison

Mercredi 14 octobre, à la veille d’un jour férié, l’homme d’affaires Bassem Loukil a été placé en détention sur décision du juge d’instruction du pôle judiciaire économique et financier. Il est poursuivi notamment pour blanchiment d’argent, infractions à la réglementation des changes et corruption. L’information est passée presque inaperçue. Quelques articles dans la presse, peu de...

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TRIBUNE – Sociétés communautaires : du financement public à la viabilité économique territoriale

Le Projet de loi de finances pour 2027 (PLF 2027), déposé à l’Assemblée des représentants du peuple le 14 octobre 2026 et transmis à la Commission des finances et du budget le 16, prévoit un renforcement du soutien financier aux sociétés communautaires. Ses articles 20 et 21 proposent respectivement une dotation supplémentaire de 35 millions de dinars au profit de leur ligne de financement et la création d’une nouvelle ligne de 5 millions de dinars destinée à soutenir l’autofinancement de leurs promoteurs. Cette dernière prévoit des prêts sans intérêts et sans exigence de garanties pour l’année 2027. Le projet propose également de prolonger le dispositif concerné jusqu’au 31 décembre 2028.

 

À la date du 18 octobre 2026, ces dispositions relatives aux sociétés communautaires demeurent celles d’un projet de loi en cours d’examen parlementaire. Au-delà de l’effort budgétaire annoncé, une question fondamentale mérite d’être posée : faciliter l’accès au financement suffit-il à assurer la viabilité des projets et leur contribution durable au développement régional ?

L’expérience économique montre que l’allègement des contraintes financières initiales ne garantit ni la rentabilité opérationnelle ni la pérennité d’une entreprise. Entre la disponibilité du crédit et la création effective de valeur, toute une chaîne de conditions économiques, techniques et commerciales doit être maîtrisée.

 

Le financement sans garantie n’efface pas le risque économique

La première clarification concerne la nature même du risque. L’absence de garanties classiques ou de charges d’intérêts peut alléger les contraintes qui pèsent sur les promoteurs. Elle ne supprime cependant ni les coûts d’exploitation, ni les besoins de trésorerie, ni les dépenses de maintenance, ni l’obligation de rembourser le capital emprunté selon les conditions convenues. Un projet qui ne génère pas des revenus suffisants pour couvrir ses charges et financer son développement demeure économiquement fragile, quelles que soient les conditions de son financement initial.

Le risque serait donc de confondre l’accès au crédit avec la réussite entrepreneuriale, ou de mesurer l’efficacité du dispositif au seul nombre de sociétés créées. Une telle approche privilégierait la performance administrative du guichet au détriment de la performance économique des projets. La société communautaire ne peut se limiter à un instrument de soutien social ou à un mécanisme temporaire de résorption du chômage. Sa vocation économique suppose une activité productive réelle, une organisation capable de maîtriser ses coûts et une offre répondant à des besoins identifiés. L’enjeu n’est pas uniquement de mobiliser des ressources publiques, mais de les convertir en capacités productives durables, en revenus locaux et en emplois pérennes.

 

De l’initiative locale à l’intégration dans les chaînes de valeur

La viabilité d’une société communautaire dépend d’abord de son insertion dans une économie réelle. Un projet ne peut être conçu indépendamment de son environnement territorial, des ressources disponibles, des concurrents et des débouchés commerciaux. Les filières de valorisation agricole, de transformation agroalimentaire, des énergies renouvelables, de la gestion des déchets, de l’artisanat à valeur ajoutée ou des services logistiques de proximité peuvent offrir des perspectives intéressantes. Leur potentiel ne doit toutefois pas être présumé : il doit être établi à partir d’études de marché, de données territoriales et d’une appréciation réaliste de la demande solvable.

La question déterminante n’est donc pas seulement ce qu’une société communautaire souhaite produire, mais ce qu’elle peut vendre, à quel prix, à quels clients et dans quelles conditions de rentabilité. Cette exigence conduit à privilégier les projets qui s’insèrent dans des chaînes de valeur existantes ou qui répondent à des besoins insuffisamment couverts. Elle invite également à rechercher des complémentarités avec les entreprises privées, les exploitations agricoles, les structures coopératives et les opérateurs publics, plutôt qu’à multiplier des initiatives isolées. Le développement territorial gagne en efficacité lorsque les projets s’articulent avec une stratégie économique locale cohérente.

 

Du financement à l’accompagnement : une chaîne de responsabilité

Le deuxième impératif est celui de l’ingénierie de projet. L’adhésion collective et la motivation des promoteurs constituent des atouts, mais elles ne remplacent ni les compétences techniques ni la maîtrise de gestion. L’octroi de financements à des conditions préférentielles doit s’accompagner d’une évaluation rigoureuse des projets : étude de marché, prévisions de trésorerie, calcul des coûts de revient, identification des risques, choix des équipements et définition des responsabilités de gestion.

Les structures d’accompagnement doivent dépasser une logique essentiellement administrative d’instruction des dossiers. Leur intervention doit contribuer à préparer les projets, à renforcer les capacités des équipes dirigeantes et à suivre les premières étapes de l’exploitation.

Cette démarche implique une répartition claire des responsabilités. Les promoteurs doivent assumer la gestion quotidienne et la transparence financière. Les structures d’appui doivent fournir un accompagnement technique adapté. Les organismes chargés du financement doivent évaluer les risques selon des critères explicites et suivre l’utilisation des fonds. Enfin, les autorités publiques doivent apprécier les résultats obtenus au regard des objectifs économiques et territoriaux poursuivis. L’accompagnement ne doit pas devenir une tutelle permanente. Il doit permettre aux sociétés communautaires d’acquérir progressivement l’autonomie nécessaire à leur fonctionnement dans des conditions économiques normales.

 

Produire ne suffit pas : il faut accéder aux marchés

Le troisième impératif concerne les débouchés. Une société peut disposer d’un financement, d’équipements et de compétences sans parvenir à commercialiser sa production. L’absence de clients réguliers, les délais de paiement, les coûts logistiques ou l’insuffisance des circuits de distribution peuvent rapidement compromettre son équilibre financier. La viabilité suppose donc de construire, dès la conception du projet, une stratégie commerciale crédible. Celle-ci peut reposer sur des contrats avec des acheteurs identifiés, l’intégration dans des circuits de distribution régionaux, des partenariats avec des entreprises établies ou la fourniture de biens et de services à des opérateurs publics et privés.

L’accès à la commande publique peut également constituer une perspective, dans le respect des règles applicables, de la concurrence et de la transparence. Il ne saurait toutefois se substituer à une véritable capacité commerciale ni garantir artificiellement la survie de projets insuffisamment compétitifs. La cohérence entre financement, accompagnement et accès aux marchés constitue ainsi une condition essentielle de réussite. Si l’une de ces composantes fait défaut, les ressources mobilisées risquent de produire des résultats inférieurs aux ambitions affichées.

 

Mesurer la performance par la valeur créée

La politique de soutien aux sociétés communautaires doit enfin s’appuyer sur des indicateurs permettant d’apprécier les résultats au-delà du volume des financements accordés et du nombre de structures enregistrées. Quatre dimensions méritent une attention particulière : le taux de survie des sociétés à trois et cinq ans, le taux de remboursement effectif des prêts, le coût public par emploi durable créé et la valeur ajoutée générée dans les territoires concernés.

Ces indicateurs doivent être complétés par le suivi du chiffre d’affaires, de la productivité, de la régularité des revenus, de la part des emplois maintenus après la phase initiale de soutien et de la capacité des entreprises à financer leurs besoins courants. Un tel dispositif permettrait de distinguer les projets qui progressent vers l’autonomie économique de ceux qui nécessitent une restructuration, une réorientation ou un accompagnement supplémentaire.

Il suppose également de prévoir des mécanismes de suivi transparents, des évaluations périodiques et une publication régulière des résultats agrégés. La qualité de la dépense publique se mesure autant à la pertinence de son allocation qu’à l’impact effectivement obtenu.

 

Faire de l’ambition locale une capacité productive durable

Les dispositions financières proposées dans le PLF 2027 peuvent contribuer à lever des obstacles importants à la création et au développement des sociétés communautaires. Leur portée dépendra toutefois de la capacité des acteurs concernés à transformer ces ressources en activités économiquement viables. Le succès ne se jouera pas au seul moment de l’attribution des crédits. Il se construira dans la qualité des projets sélectionnés, la compétence des équipes, la maîtrise des charges, l’accès aux marchés et la capacité à générer des revenus suffisants pour assurer la continuité de l’exploitation.

La souveraineté économique territoriale ne se décrète pas par la seule disponibilité du financement. Elle se construit par une ingénierie d’exécution qui relie les ressources publiques aux besoins du marché, les initiatives locales aux chaînes de valeur et les objectifs sociaux aux résultats économiques mesurables.

La réussite d’une société communautaire ne se mesure pas à sa création, mais à sa capacité à créer durablement de la valeur pour son territoire.

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La guerre du Yémen et le retournement de l’histoire

A l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes à l’académie militaire le samedi 17 octobre, le président égyptien Abdelfattah Sissi a évoqué deux sujets importants. Le premier, sous forme de clarification, consiste à lever toute incertitude sur la durée de sa présidence. « Ma présidence du pays, si Dieu me prête vie, se terminera en 2030. Je tiens à préciser que la question ne se posera plus. » Le second sujet concerne la guerre qui fait rage au Yémen et la possibilité pour l’Egypte de s’engager militairement dans « la défense de l’Arabie saoudite, si les dirigeants saoudiens le demandent. »

Avant même que Ryadh ne demande cette aide, le président Sissi appela donc le parlement à se réunir en cession extraordinaire pour donner « l’autorisation » à l’Exécutif égyptien d’envoyer éventuellement des troupes en Arabie saoudite contre le Yémen, si celle-ci en exprime le désir.

Il faut dire que le président égyptien, en prenant une décision d’une telle importance, a en tête avant tout les intérêts vitaux de l’Egypte. Tout d’abord, il y a un million et demi d’Egyptiens expatriés en Arabie saoudite. Une déstabilisation de ce pays se répercuterait forcément socialement et financièrement sur une l’économie égyptienne.

A cela s’ajoutent les investissements saoudiens en Egypte qui s’élèvent à 37 milliards de dollars, une manne précieuse pour l’économie du pays. Deux raisons vitales qui expliquent la détermination des autorités égyptiennes de voler au secours du royaume.

Mais il y a un autre élément plus important encore qui explique le souci de l’Egypte de contribuer à la défaite des ‘’Houthis’’ qui dominent le passage maritime vital de ‘’Bab el Mendeb’’, reliant la mer Rouge à l’Océan indien.

Pourquoi ‘’Bab el Mendeb’’ est si important pour l’économie égyptienne ? Tout le trafic maritime venant d’Asie en direction de l’Europe passe par ce détroit, traverse la mer Rouge et s’engage dans le Canal de Suez en direction de la Méditerranée. Un éventuel blocage de ‘’Bab el Mendeb’’ se traduirait donc par d’immenses pertes financières en devises pour l’Egypte. Autant d’éléments qui expliquent l’inquiétude des autorités égyptiennes face au risque de déstabilisation régionale et leur décision d’intervenir en soutien à l’un des belligérants.

Deux questions se posent ici. La première est que l’Arabie saoudite est déjà liée par un Pacte de défense mutuelle avec le Pakistan et la Turquie. L’Egypte a-t-elle plus de moyens à mettre à la disposition de l’Arabie saoudite que les deux puissances régionales susmentionnées, dont l’une est détentrice de l’arme nucléaire ?

La deuxième question a trait à l’histoire. L’armée égyptienne a-t-elle dépassé le traumatisme qu’elle a subi au Yémen dans les années 60 du siècle dernier ? Rappelons qu’en 1962, le président Jamal Abdennacer envoya 70 000 soldats au Yémen pour soutenir le coup d’état perpétré alors contre la royauté yéménite dirigée par l’imam Yahya que soutenait militairement et financièrement l’Arabie saoudite.

Entre 25 000 et 30 000 soldats ont péri dans ce conflit qui a affaibli fortement l’armée égyptienne. Des commentateurs, à l’instar du Libanais Fawwaz Gerges, estiment que l’intervention désastreuse au Yémen était l’une des causes de la défaite de l’Egypte face à Israël dans la guerre de juin 1967.

Retournement de l’histoire, 64 ans après, l’armée égyptienne s’apprêterait à intervenir dans un conflit impliquant le Yémen, mais cette fois, non pas contre, mais à côté de l’Arabie saoudite…

En attendant la réponse du parlement égyptien (qui a demandé plus de temps) à la demande du président Sissi, une ultime question se pose ici. Comment se fait-il qu’avec un budget-défense de plus de 80 milliards de dollars par an (5e rang mondial après les USA, la Chine, la Russie et l’Inde), et avec un arsenal des plus sophistiqués acheté aux Etats-Unis à coups de centaines de milliards de dollars, l’Arabie saoudite peine à se défendre par ses propres moyens contre les attaques dévastatrices d’une milice établie dans l’un des pays les plus pauvres du monde ?

Chacun répondra à sa manière à cette question embarrassante. Cela dit, cette guerre, que l’Egypte intervienne ou pas, prend des proportions de plus en plus dangereuses. Pas seulement pour la région, mais pour le monde qui risque de voir à tout moment le détroit de Bab el Mendeb subir le sort du détroit d’Ormuz.

Pourtant la solution est d’une simplicité époustouflante. Il suffit que l’Arabie saoudite lève l’embargo qu’elle impose sur le Yémen et laisse les Yéménites résoudre leurs problèmes.

Rappel important : cette guerre dévastatrice s’est déclenchée le jour où un avion, transportant des personnalités yéménites de retour de l’Iran après avoir assisté aux funérailles du guide Ali Khamenei, s’apprêtait à atterrir au Yémen. L’Arabie saoudite a estimé que cela constituait « une violation de l’embargo » et a bombardé la piste d’atterrissage…

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Nostalgies : Si tu es pressé, prends un détour

Lorsque j’ai des vêtements à repriser, je vais toujours à la rue des Tanneurs, chez un tailleur qui, devant sa machine à coudre, dans un minuscule atelier, rend des services inestimables. De bon matin, alors que ses voisins ne sont pas encore ouverts, je lui apporte un pantalon dont je voudrais prolonger la vie et que je reviendrai chercher dans quelques heures.

La rue des Tanneurs s’éveille à peine. Seul le marchand de beignets s’active et sert des clients qui attendent calmement leur tour et une ftira croustillante. Le plus ancien des bouquinistes de cette rue est lui aussi dans son antre. Alors que je suis à sa hauteur, il est en train de disposer des classiques Larousse sur un étalage. Je ne peux résister à la vue des petits fasicules qui fleurent bon le théâtre de Racine et de Moliére, les tragédies antiques, les petits caprices de Marianne, les noces trépidantes de Figaro ou les odieuses fourberies de Scapin. Je m’empare de quatre fasicules et demande au bouquiniste de m’en garder un cinquième que je viendrai récupérer en même temps que le pantalon.

Heureux de ma prise matinale, je me dirige vers l’Avenue, non sans avoir caressé du regard la façade de l’immeuble où a longtemps vécu l’école de danse Tramoni & Caparros. Je m’arrête ensuite quelques instants devant le restaurant l’Orient dont l’enseigne ayant perdu son apostrophe, annonce désormais une ville de Bretagne. C’est dans les cuisines de ce restaurant que travaillait le père de Habib Hentati que j’avais croisé la veille. Cuisinier à l’ancienne, ce dernier faisait lui-même son marché et pouvait rien qu’en jaugeant le contenu des couffins, deviner si la journée serait fructueuse.

Avec son associé de la famille Fendri, le chef Hentati avait fait de l’Orient une table appréciée, aux spécialités très recherchées. Avec le Bagdad et le Malouf, l’Orient était le porte-drapeau de la cuisine tunisienne au centre-ville et si on y dégustait une excellente sole farcie, on y sacrifiait surtout à la salade de poulpe et l’agneau servi dans une gargoulette. Dans le temps, le célèbre Nanou était le voisin de l’Orient et servait ses plats tunisiens et son inimitable casse-croûte au thon juste à côté, drainant une clientèle inépuisable. Aujourd’hui, Nanou n’est plus là depuis longtemps et l’Orient se maintient vaille que vaille dans un Tunis en perte de repères gourmands.

Ces quelques pas matinaux dans une ville encore déserte ont convoqué le souvenir de plusieurs enseignes des rues que je viens de parcourir. Je préfère les noter pour mémoire, afin d’y revenir plus tard. À la rue des Tanneurs, les gâteaux secs de Victor ; rue d’Alger, le Chantilly tenu par la famille Grech ; rue Saint-Jean, le Bosphore qui est toujours ouvert ; le Hungaria et la brasserie Guillaume Tell qui ont disparu de la rue Ali Bach Hamba alors que le Carthage est toujours là ; l’Orient enfin qui a gardé de beaux restes après le départ des fondateurs.

Ce bref détour par les rues du quartier me mène jusqu’à l’avenue Bourguiba dont je regrette l’effritement de certaines façades Art Déco qui mériteraient un ravalement. Je m’assieds quelques instants sur les marches du théâtre, mon carnet numérique à la main. Je prends quelques notes pour comme qui dirait, alimenter la chronique et nourrir les pages de ce journal extime. La ville continue à s’éveiller : l’équipe du Théâtre municipal est déjà à pied d’œuvre, accrochant des affiches et nettoyant les abords de la Bonbonnière. Comme j’ai le temps et quelques dizaines de minutes à tuer, je file vers la porte de service de la rue de Grèce et me dirige vers le bureau du directeur du théâtre.

Abbés Libirsou est déjà arrivé. Il organise la journée de travail et la soirée de représentation. C’est toujours avec nostalgie que je viens dans ce bureau où flotte le souvenir de mes amis Mohsen Ben Abdallah et Youssef Slama. Je profite de mon passage pour faire quelques pas sur scène, devant la salle vide puis je déambule dans les couloirs, admire les portraits des gens de théâtre et la silhouette en Caligula d’Aly Ben Ayed. Je suis comme dans un cocon, la matrice de tant de souvenirs liés à ce théâtre centenaire.

Je me lance ensuite dans un tour de la ville pour glaner des émotions et des réminiscences et accessoirement récupérer un livre et un pantalon. Je profite de la matinée pour payer quelques factures et rendre visite à la rédaction de Tunis Hebdo. Je prends aussi quelques photos et, sans m’en rendre compte, me retrouve dans la médina.

J’arpente la rue Zarkoun, le souk Grana et arrive à la Hafsia. Je cherche à me procurer une veste et tombe sur une pépite de la marque Dockers qui ne me coûte qu’une poignée de dinars. Je reviens ensuite vers le souk du Cuivre puis la rue de la Kasbah et bifurque vers le Divan ottoman du seizième siècle. Je continue ma vadrouille impromptue qui n’est qu’une manière d’attendre en mouvement que mon pantalon soit reprisé. Je finis par aboutir à Bab Carthagène et me laisse aller jusqu’à mon point de départ. Je récupère livre et pantalon et poursuis mon chemin après ce long détour.

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La crise à la française

La situation en France fait la Une de l’actualité internationale. Les images d’affrontement, des dégradations et des pillages ont créé une onde de choc. Avec la même question : pourquoi une telle violence de Paris à Marseille ? Au-delà de la défaillance des forces de l’ordre, le sentiment de chaos qui ressort de la séquence vient conclure la présidence Macron et ses échecs politiques, économiques et sociaux. Alors qu’il va quitter l’Elysée dans quelques mois, l’extrême droite est au sommet des sondages, l’inflation et le chômage ne cessent d’augmenter, et le creusement des inégalités dans un pays qui cultive une passion pour l’égalité est plus que jamais une source de frustration dont les manifestations sont de plus en plus radicales. Or le pouvoir a l’air comme déconnecté de ces réalités et incapable de nouer un quelconque dialogue social.

La crise économique et sociale a renforcé la demande de protection, en soulignant la nécessité d’organiser des solidarités plus effectives et en rappelant le rôle central de la puissance publique dans la cohésion sociale. Or l’Etat apparaît comme le garant des plus privilégiés (au regard de la politique fiscale notamment), plutôt que garant de l’intérêt général et des plus défavorisés.

Les manifestations actuelles sont le symptôme d’une crise du lien social caractérisée causée par l’affaiblissement des institutions de socialisation (famille, école, partis, syndicats), la persistance d’un chômage structurel et massif, la précarisation et l’appauvrissement de la jeunesse, le déclassement de la classe moyenne rattrapée par le coût de la vie, notamment celui de l’alimentation, du logement, de l’énergie et des transports.

Ainsi, les mobilisations et revendications sont nourries par le creusement des inégalités sociales et le sentiment d’injustice. Une partie de la population a le sentiment que les sacrifices demandés ne sont pas répartis équitablement. Les personnes qui disposent de revenus confortables peuvent mieux absorber les hausses de prix, tandis que les ménages modestes doivent parfois renoncer à certains soins, aux loisirs ou même à des achats indispensables. Ce sentiment d’injustice peut provoquer de la colère et affaiblir la solidarité entre les différentes catégories de la société.

La République française est sclérosée par des mécanismes de reproduction sociale et de discrimination pour la réussite scolaire, l’accès à un logement ou à un emploi. Statistiquement, les musulmans sont les plus discriminés. Les descendants de migrants du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne ont plus de risques de n’obtenir aucun diplôme du secondaire ; les immigrés en provenance de ces régions sont aussi plus souvent au chômage. Ce sont d’ailleurs ces mêmes groupes sociaux qui se sentent le plus victimes de discriminations dans le milieu professionnel. Le déficit d’insertion sociale qui nourrit le cloisonnement spatial de minorités condamnées à vivre entre elles, dans des espaces clos communautarisés. Cette situation reflète l’une des réalités du « ghetto français ».

Cette fracture sociale nourrit la crise démocratique. Les dirigeants sont accusés d’incompétence, d’impuissance, d’immoralité et de non-représentativité. La question de la démocratie occupe ainsi une place importante dans cette crise. Certains citoyens estiment que leur voix n’est pas suffisamment entendue au terme de chaque élection. Cette situation encourage les citoyens à utiliser d’autres moyens d’expression, comme les grèves, les rassemblements et les manifestations. La rue devient alors un espace où les revendications peuvent être exprimées collectivement.

Les jeunes jouent un rôle particulier dans cette contestation. Les mobilisations lycéennes et étudiantes témoignent de leurs inquiétudes concernant leurs conditions d’études, le manque de moyens dans certains établissements et leurs perspectives d’avenir. Beaucoup redoutent de rencontrer des difficultés pour trouver un emploi stable, se loger ou accéder à une vie autonome. Leur participation montre que la crise ne concerne pas uniquement les générations déjà confrontées aux difficultés du travail et du pouvoir d’achat, mais aussi celles qui s’interrogent sur leur avenir.

Les manifestations du 17 octobre révèlent ainsi l’interdépendance des crises politique, économique et sociale. Les difficultés matérielles alimentent la colère, les inégalités renforcent le sentiment d’injustice et l’instabilité politique complique la recherche de réponses acceptées par une majorité de citoyens. D’autant que l’Elysée semble réduire la situation à une question de maintien de l’ordre. La lucidité devrait l’amener à regarder en face le bilan de son action depuis près d’une décennie.

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