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La Tunisie veut réduire sa dépendance aux importations d’énergie

La transition énergétique n’est plus seulement une question environnementale, mais une composante de la sécurité et de la souveraineté économiques de la Tunisie, appelée à réduire sa dépendance aux importations d’énergie ainsi que son exposition aux turbulences des marchés internationaux. C’est le message délivré par le secrétaire d’État à la Transition énergétique, Wael Chouchane, lors de l’ouverture de la deuxième édition de l’Ifriqiya Energy Hub, un forum qui réunit, les 24 et 25 septembre 2026, à la Cité de la Culture, à Tunis, plus de 200 experts et acteurs issus de pays africains, européens et méditerranéens.

Selon Chouchane, la conjoncture internationale actuelle — marquée par l’instabilité géopolitique, la volatilité des marchés, les risques pesant sur la sécurité des approvisionnements et des engagements climatiques de plus en plus contraignants — impose à la Tunisie d’accélérer l’élaboration d’un nouveau modèle énergétique.

Cette stratégie repose sur deux axes principaux : le développement des énergies renouvelables, afin de diversifier l’approvisionnement et de réduire les coûts, et l’efficacité énergétique, pour maîtriser la consommation, renforcer la compétitivité des entreprises et diminuer la dépendance extérieure.

Le gouvernement mise également sur l’autoproduction d’électricité et sur la modernisation du réseau national, une étape nécessaire pour intégrer des parts croissantes d’énergie solaire et éolienne.

Dans ce contexte, Chouchane a rappelé les différents projets d’énergies renouvelables lancés dans le pays ainsi que les travaux en cours pour réviser le Code des hydrocarbures, avec pour objectif affiché de rendre le cadre réglementaire plus propice aux investissements et de réduire les risques pour les opérateurs privés.

La Tunisie ambitionne de porter la part des énergies renouvelables à 35 % de son mix électrique d’ici 2030, et à 50 % d’ici 2035, contre seulement 6 à 7% aujourd’hui.

Cet enjeu est particulièrement sensible pour un pays dont le déficit énergétique dépasse 60% et qui reste fortement dépendant des importations de pétrole et de gaz.

Dans ce contexte aussi, le projet Elmed — une interconnexion électrique sous-marine reliant la Tunisie à l’Italie — joue un rôle central.

Chouchane a présenté ce projet comme une infrastructure stratégique destinée à renforcer la sécurité énergétique de la Tunisie et les échanges entre les deux rives de la Méditerranée, en complément de la coopération énergétique traditionnelle avec l’Algérie.

Cette liaison, d’une capacité de 600 mégawatts et longue d’environ 220 kilomètres entre la Sicile et le cap Bon tunisien, constituera la première connexion électrique directe entre la Tunisie et l’Italie. La Banque mondiale, qui a approuvé en 2023 un financement de 268,4 millions de dollars pour le projet, en prévoit la mise en service d’ici 2028.

Elmed est conçu comme une liaison bidirectionnelle, destinée à la fois à soutenir la stabilité du réseau tunisien et à créer, grâce à l’augmentation des capacités en énergies renouvelables, un canal d’échange d’électricité entre l’Afrique du Nord et l’Europe.

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La Goulette rend hommage à Claudia Cardinale à la belle étoile

Un an après la disparition de Claudia Cardinale, l’actrice italienne native de Tunisie, surnommée «la plus belle Italienne de Tunis», l’ambassade d’Italie et l’Institut culturel italien de Tunis, en collaboration avec Cinématdour (un projet de cinéma itinérant), organisent, le dimanche 27 septembre 2026, une projection gratuite en plein air du film ‘‘L’Île du pardon’’ du réalisateur tunisien Ridha Béhi.

Le choix de La Goulette confère à cet hommage une dimension qui dépasse le simple cadre cinématographique.

Née à Tunis en 1938 au sein d’une famille italienne d’origine sicilienne, Claudia Cardinale a grandi dans cette ville portuaire et dans sa «Petite Sicile», un quartier où, durant des décennies, ont coexisté Tunisiens, Italiens, Maltais, Français et communautés de confessions diverses.

En mai 2022, lors de l’un de ses derniers séjours en Tunisie, une rue et une grande fresque murale — devant laquelle aura lieu la projection de dimanche — lui avaient été dédiées à La Goulette même.

«Je me sens encore un peu tunisienne», avait déclaré l’actrice lors de cette visite, évoquant la Tunisie de sa famille comme une terre de «partage, de joie et d’échange». Elle avait également souligné l’importance de préserver le passé commun aux deux rives de la Méditerranée, rappelant que la Tunisie avait été une terre d’accueil pour des générations d’Italiens.

Ce lien rend d’autant plus significatif le choix du film ‘‘L’Île du pardon’’. Sorti en 2022 et figurant parmi les derniers films interprétés par Claudia Cardinale, ce long métrage de Ridha Béhi se déroule dans la Tunisie des années 1950 et raconte, à travers l’histoire d’une famille italienne chrétienne, la coexistence entre différentes communautés, cultures et religions.

Tourné à Djerba, ce long métrage, dans lequel Claudia Cardinale incarne magistralement Agostina, a été présenté en compétition internationale au Festival international du film du Caire. La projection à La Goulette revêt ainsi la forme d’un retour aux sources : une actrice devenue une icône du cinéma italien et international est mise à l’honneur dans le quartier tunisien où s’est forgée son identité méditerranéenne, à travers un film tunisien abordant précisément les thèmes de la mémoire, du vivre-ensemble et de la rencontre des cultures.

La collaboration avec Cinémadtour renforce cette dimension. Le cinéma quitte la salle pour retrouver l’espace urbain, face au visage de Cardinale peint sur un immeuble de l’ancienne «Petite Sicile», dans un lieu qui demeure l’un des symboles les plus visibles de l’entrelacement historique et culturel entre l’Italie et la Tunisie.

Outre Cinémadtour, l’initiative compte parmi ses partenaires le Bari International Film & TV Festival ainsi que l’association tunisienne Ciné-Sud Patrimoine.

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Aéronautique | Aksa Composites s’implante en Tunisie

La société turque Aksa Composites, filiale du groupe Akkök, vient d’officialiser son implantation en Tunisie avec la signature, jeudi 24 septembre 2026, de son bail industriel au Technopole de Borj Cédria, au sud de Tunis. «La Tunisie confirme son attractivité dans les industries aéronautiques et les matériaux avancés», commente le Groupement des industries tunisiennes aéronautiques et spatiales (Gitas) dans un communiqué.

Le projet représente un investissement initial annoncé de 5 millions de dollars et constitue la première implantation d’Aksa Composites sur le continent africain. L’entreprise prévoit de développer en Tunisie des activités liées à la fabrication de composants et matériaux composites destinés notamment au secteur aéronautique.

Le Gitas à la manœuvre

Cette implantation est aussi le résultat d’un travail engagé en amont par l’écosystème aéronautique tunisien et, notamment, par le Gitas, sous l’impulsion de sa présidente Stefania Sonia Dallali, qui a joué un rôle important dans l’identification et la mise en relation avec l’investisseur turc.

Les premiers contacts avec Aksa Composites remontent au Hamburg Aviation Forum 2025, où des échanges ont été initiés avec le Gitas. Ils ont ensuite donné lieu à plusieurs discussions, rencontres et démarches visant à faire connaître à l’entreprise les capacités industrielles tunisiennes, son tissu de sous-traitants, ses compétences et son intégration dans les chaînes de valeur aéronautiques internationales.

«Cette dynamique illustre l’une des missions fondamentales du Gitas : rapprocher les industriels internationaux de l’écosystème tunisien et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’investissement et de coopération dans l’aéronautique et le spatial», souligne le groupement professionnel dans son communiqué.  

Mme Dallali a souligné la portée de l’arrivée d’Aksa Composites en Tunisie. Pour le Gitas, le choix de la Tunisie par un acteur turc spécialisé dans les matériaux composites avancés constitue une nouvelle illustration de la confiance acquise par la filière aéronautique tunisienne au cours des dernières décennies.

Avec un tissu industriel de plus de 80 entreprises et une forte orientation export, la filière tunisienne s’est progressivement intégrée aux chaînes de valeur internationales. La qualité des compétences, la proximité de l’Europe, la flexibilité industrielle et l’existence d’un écosystème de fournisseurs constituent autant d’atouts mis en avant pour attirer de nouveaux investissements.

Stefania Sonia Dallali entourée des représentants de la société turque.

Fipa assure l’accompagnement institutionnel

La présidente du Gitas a également rappelé l’importance du développement des partenariats internationaux de la filière, notamment avec les organisations professionnelles française et allemande de l’aéronautique.

Le rôle du Gitas s’inscrit dans une dynamique complémentaire avec celui de la Fipa-Tunisia. L’agence de promotion de l’investissement extérieur a accompagné le projet dans ses différentes étapes et a notamment participé aux échanges portant sur le choix du site, les conditions d’implantation et les démarches nécessaires à la concrétisation de l’investissement.

Une rencontre organisée par la Fipa le 19 mai 2026 avait notamment permis de confirmer le projet et de poursuivre les discussions autour de son implantation en Tunisie.

La signature du bail industriel à Borj Cédria vient ainsi concrétiser un processus auquel ont contribué plusieurs acteurs de l’écosystème tunisien : Gitas, Fipa, le Technopole de Borj Cédria ainsi que les partenaires institutionnels et professionnels tunisiens et turcs.

Un investissement à forte valeur ajoutée

À travers cette implantation, Aksa Composites entend développer une activité industrielle orientée vers les matériaux composites et les applications aéronautiques.

Le groupe dispose déjà d’une expertise internationale dans les matériaux composites et dans différentes opérations industrielles destinées notamment aux secteurs aéronautique et à haute performance. Il a également développé des collaborations avec plusieurs grands acteurs internationaux de l’industrie aéronautique.

Selon les informations communiquées, le futur site de Borj Cédria devrait constituer le point de départ d’un développement industriel appelé à évoluer progressivement en Tunisie. Des sources sectorielles évoquent un démarrage opérationnel envisagé à l’horizon 2028 et la création à terme de plusieurs dizaines d’emplois directs.

Au-delà du montant de l’investissement, l’enjeu réside donc également dans le transfert de technologies, le développement des compétences locales et le renforcement de la place de la Tunisie dans les chaînes de valeur internationales des matériaux avancés et de l’aéronautique. joué par le Gitas dans la dynamique industrielle et par la FIPA dans l’accompagnement de l’investissement.

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Football | L’équipe de France et l’évidence Michael Olise

La prise de fonction de l’icône Zinedine Zidane aux commandes de l’équipe de France débute par l’entrée en lice, ce soir, vendredi 25 septembre 2025, en Ligue des Nations, dans un groupe comprenant la Turquie, la Belgique et l’Italie. Et, en partie, de la bonne utilisation de ce précieux joueur d’appui qu’est Michael Olise que dépendra les résultats des Bleus qui ont bien besoin d’être mieux synchronisée dans l’entrejeu.

Jean-Guillaume Lozato *

Entre prévisibilité et irrationnel, la Coupe du monde a toujours fait vibrer le public. Depuis 2018, les hiérarchies ont été plus qu’à l’accoutumée bousculées. Entre virage et progression, l’évolution générale s’est manifestée avec la révolte des non-alignés du football face aux habituels cadors internationaux.

Au-delà de l’émotion collective, les performances des joueurs ont pu ravir les contemplateurs. Une action individuelle détient le pouvoir magique pour enchanter le public. Parfois deux dans le même match comme lorsque Diego Maradona nous avait gratifié en 1986 de la «main de Dieu» puis d’un slalom qui a surclassé tous les membres de l’équipe nationale anglaise rencontrée en ce jour du mois de juin.

France-Suède 3-0. Juin 2026. Seizièmes de finale. Les supporters français ont retenu à juste titre ce score sans appel d’une victoire bien loin d’être imméritée. Et d’un retourné magnifique de Michael Olise.

Derrière la réalité froide des chiffres, une lueur est devenue éblouissement. Grâce à un éclaireur qui répond au nom d’Olise.

Le contexte «Bleu» : fulgurance et régularité

Quart de finaliste en 2014, le titre suprême remporté en 2018, la médaille d’argent en 2022, une quatrième place en 2026. Des résultats satisfaisants dans l’ensemble aux Euro complètent cette impression de machine à gagner même en cas de méforme passagère. Cela correspond à «l’Ère Deschamps».

Après l’échec retentissant en Afrique du Sud lors du Mondial 2010, la première mission Didier Deschamps avait été rassurante au Brésil. Pour aller crescendo. Que les hommes au maillot frappé du coq se montrent convaincants, ou qu’ils présentent un bilan beaucoup plus miraculeux comme au Qatar, ils impressionnent d’une manière ou d’une autre. L’arrivée en petite finale aura conclu positivement l’ère Deschamps. C’est-à-dire une période de gestion au cours de laquelle le talent de «DD» a permis de colmater des brèches tout en alignant des jeunes au moment opportun. Parmi eux, Olise devenu indispensable et affichant à la fois fulgurance et régularité.

Cette arrivée en petite finale a été égayée par les prestations de ce dernier. Car plus qu’un simple auxiliaire de Kylian Mbappé et Ousmane Demebele, il s’est affirmé comme un leader. Principalement d’attaque. Accessoirement en tant qu’agent de rééquilibrage.

Posté sur l’échiquier à la manière d’un funambule, le pensionnaire du Bayern Munich a su agir comme un vrai trois-quarts centre et a su mettre sa technique au service du collectif. Outre le retourné, évoqué plus haut dans ces lignes, le footballeur de Bundesliga a conservé son sang-froid contre une violente équipe du Paraguay en apportant une touche d’élégance. Dans le geste et dans l’attitude. Dans le geste pour ce qui est de sa conservation de balle le long de la ligne médiane en slalomant jusqu’au rond central. D’où comme d’une presqu’île, il lança une chaloupe de sauvetage à destination de ses coéquipiers soumis aux agressions paraguayennes répétées.

C’est le geste qui compte

Ce jour-là, la France avait deux capitaines : Kylian Mbappé capitaine de l’équipe et Michael Olise capitaine d’un navire qui a su naviguer malgré les vagues hostiles déclenchées par les adversaires plus que rugueux ainsi que par l’arbitrage.

Dans l’attitude, notons la réaction de gentleman du héros de l’article qui a préféré sourire calmement en recevant un carton jaune immérité. Avec lui, plus que la beauté du geste, c’est le geste qui compte. Et qui impacte.

La prise de fonction de l’icône Zinedine Zidane aux commandes de l’équipe de France débute par l’entrée en lice, ce soir, vendredi 25 septembre 2025, en Ligue des Nations, dans un groupe en compagnie de la Belgique, de l’Italie et de la Turquie.

De la bonne utilisation de ce précieux joueur d’appui qu’est Olise dépendra les résultats d’une équipe de France qui a bien besoin d’être mieux synchronisée dans l’entrejeu.

Ce joueur offensif a un point commun avec le grand Pelé : il a su nous enchanter avec une action de but non concrétisée. Car son retourné d’une grande pureté s’était écrasé sur la barre transversale, laissant planer la même admiration que le grand pont réalisé par le champion brésilien sur le gardien uruguayen Ladislao Mazurkiewicz au Mondial 70.

* Enseignant universitaire et analyste de football.

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Les urgences environnementales en Méditerranée en débat à Bizerte

Le Forum Mondial de la Mer à Bizerte a été ouvert jeudi 24 septembre 2026 par Rym Benzina, présidente de La Saison Bleue, plaçant d’emblée la solidarité entre les villes méditerranéennes au centre des débats. Un objectif partagé s’est dégagé dès les premiers échanges : renforcer la résilience des littoraux face aux urgences environnementales et bâtir des réponses collectives durables.

Lotfi Sahli

La séance de l’après-midi a mis à l’honneur le projet Share4Med, lors d’une rencontre réunissant scientifiques, experts internationaux et représentants des municipalités tunisiennes. Pensée comme un véritable outil d’aide à la décision pour les collectivités, la plate-forme Share4Med sert de tremplin pour l’esquisse d’une coalition régionale et d’un agenda de transition commun à l’horizon 2027.

Regards croisés et réalités du terrain

Au cours d’une session interactive particulièrement riche, plusieurs figures engagées se sont succédé à la tribune pour partager leurs expériences de terrain : Giulia Antidormi (SDG4MED), Boumediene Beladjine (Université d’Oran), Tawfik Hassan (Université de Tripoli), Suzan Kholeif (experte en climat et environnement marin basée à Alexandrie), Fayçal Mechri (commune de Kerkennah), ainsi qu’une délégation de la municipalité de Mahdia.

Cette première journée s’est conclue par la présentation d’une feuille de route d’engagements et par l’officialisation de la création de l’association locale CirceMed, un réseau d’organisations mettant l’économie circulaire au service de la transition écologique et sociale de la région Méditerranée, et ce en présence de ses membres fondateurs.

Au-delà de la densité des débats, les participants ont unanimement salué une organisation exemplaire : démarrée à l’heure dite, la session s’est déroulée avec une précision horlogère tout au long de l’après-midi, le débat fut enrichissant pour tous les présents et riche en propositions et recommandations.

Rym Benzina.

Lutte contre le plastique : du constat à l’action

Interrogée sur la possibilité d’éliminer définitivement le plastique en Méditerranée, Rym Benzina s’est voulue pragmatique, rappelant que la priorité absolue demeurait la réduction drastique de ces pollutions à la source.

Les travaux se poursuivent ce vendredi,centrés sur la lutte contre la pollution plastique et le passage du constat à l’action.

La matinée s’ouvre sur les enjeux du Traité mondial contre la pollution plastique, suivis d’un état des lieux scientifique (Horizon 2030) et d’un zoom sur les réalités tunisiennes, conciliant tourisme, économie circulaire et innovation. Les gouvernements et l’Union européenne (UE) partageront leurs positions sur l’économie bleue et les politiques maritimes.

L’après-midi sera consacrée aux alliances multiple-acteurs, mettant en lumière le projet PlasticMed Lab, les initiatives de la société civile et les synergies entre villes méditerranéennes. La jeunesse prendra ensuite le relais avec un focus sur l’éducation environnementale via les Aires marines éducatives et les Clubs Jeunes Océans.

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La Chine, un colosse aux pieds d’argile

Au-delà de l’essor impressionnant de la Chine actuelle, un pays dont il n’y a pas si longtemps on considérait comme un exploit d’avoir réussi à assurer à ses habitants le bol de riz quotidien, mais dont l’ambition affichée est désormais de contrôler l’économie mondiale et d’assurer sa suprématie incontestée en mer de Chine aux dépens de ses voisins, force est de constater que la question des minorités n’y est pas réglée, malgré l’unité affichée de la nation, du reste portée par un nationalisme ombrageux.

Dr Mounir Hanablia

Il y a quelques semaines, un article en français de Kapitalis traitant de Taiwan avait suscité une réponse cinglante en arabe de l’ambassade de la République Populaire de Chine en critiquant la teneur et invitant à plus de rigueur et de précision dans la collecte des informations se rapportant à son pays, sinon en interdisant purement et simplement toute publication s’y rapportant.

Naturellement le caractère insolite d’une telle réaction, en particulier le droit de censure autoproclamé sur les publications d’un modeste journal électronique dans un pays étranger, a suscité des recherches pour en comprendre les raisons. S’agissait-il d’un simple dérapage ou d’un acte délibéré ?

Concernant les accusations d’intervention dans les affaires intérieures d’un État souverain, elles étaient plutôt disproportionnées relativement à la modestie de la page électronique. Il semble que le sujet ait été jugé suffisamment sensible pour ne pas être ignoré.

Une histoire de conflits entre États et de guerres civiles

En évoquant Taiwan, c’est évidemment toute la légitimité territoriale de la Chine Populaire qui est remise en question, et pas parce qu’elle se dit communiste, ou bien parce que les sécessionnistes de l’île constituent une menace militaire pour le continent. Mais l’Histoire démontre que cette nation n’a pas toujours été politiquement unie, loin de là, et que les conflits entre États ou bien les guerres civiles y ont fait rage bien avant l’ère universelle (eU), d’une manière souvent cruelle.

L’un des exemples les plus marquants de l’âpreté des luttes pour le pouvoir est l’assassinat en 197 (eU) du général Dong Zhou, dont le corps obèse servit de combustible et se consuma pendant plusieurs jours comme une bougie après que ses assassins lui eurent allumé une mèche préalablement introduite dans son nombril.

La perception de la menace si elle existe viendrait donc peut-être d’un sentiment du caractère fragile et éphémère de l’État et de l’union territoriale.

Si, à l’époque contemporaine, une partie quelconque de la Chine, composée de Hans, c’est-à-dire de vrais Chinois, s’estime en droit de faire sécession, pour des raisons qui lui sont propres, que faudrait-il alors dire des minorités périphériques non chinoises dont les territoires constituent 2/3 de la surface actuelle du pays qui ne peuvent pas vivre libres sur les terres de leurs ancêtres comme le ferait n’importe quel peuple du monde ?

Cette question a conduit à revoir le rôle des minorités, 15% de l’ensemble actuel de la population, dans la genèse de la Chine.

Force est de constater que leur rôle y fut immense. Il faut d’abord réaliser que le berceau originel de l’État chinois basé sur l’agriculture et le commerce couvre environ 270 000 km2 (une fois et demi la Tunisie) sur le cours moyen du Fleuve Jaune, face à la steppe plus au nord, peuplée de pasteurs, de chasseurs et de nomades toujours enclins à attaquer et piller les territoires sédentaires. Mais l’État chinois assure sa pérennité en se dotant d’une organisation, avec une administration utilisant une écriture unifiée et dont les membres, les mandarins, sont recrutés sur le mérite et le savoir, et une idéologie, le confucianisme, pour qui l’harmonie qui règne dans le ciel n’a de correspondance sur terre que par l’autorité exercée par l’Empereur, le Fils du Ciel disposant de tous les pouvoirs.

L’État chinois survit et s’étend particulièrement vers l’Est, vers la mer, puis petit-à-petit vers le sud vers le fleuve Yangtsé recouvert de forêts et de tribus non sinisées qui finissent par adopter progressivement les normes de l’État pour s’y fondre. Mais au nord du Fleuve Jaune les Chinois, qu’ils demeurent fédérés dans le cadre d’un seul État, ou qu’ils subissent les aléas des guerres civiles qui les divisent, s’accordent pour chercher protection contre les maraudeurs de la steppe toujours à l’affut, qu’ils soient Turcs, Mongols, ou Mandchous, en construisant des hautes murailles. Ils ne cesseront de le faire durant 2700 ans jusqu’à l’érection de la Grande Muraille actuelle par les Ming qui d’ailleurs ne leur servira à rien. Et naturellement ils n’auront de cesse de diviser le monde de la steppe afin d’empêcher leurs adversaires de se constituer en États capables de conquérir leur territoire, et le cas échéant d’y porter la désolation par la guerre et la conquête.

Un État forgé par des conquérants étrangers

C’est ainsi que finit par se constituer dans les environs immédiats de la frontière avec la steppe et au contact de la Grande Muraille un glacis fait de tribus indépendantes mais culturellement assez sinisées avec qui les Chinois traitent pour se protéger contre les nomades de l’arrière-pays demeurés tels quels, de pures barbares aux yeux de leurs voisins parangons de la culture et de la civilisation.

Les Chinois qualifieront de barbares cuits ceux parmi eux qui leur paient tribut, et de barbares crus ceux qui ne le font pas. Il est à noter que la ville de Pékin n’est jusqu’au XIe siècle qu’une ville frontière au nord à la jonction de la Mongolie et de la Mandchourie dont seuls des conquérants étrangers, les Khitans puis les Mongols, feront leur capitale. Autrement dit, la capitale de la Chine actuelle se situe à l’origine sur un territoire étranger, et cela démontre déjà toute la complexité de la situation. D’autant plus complexe que les peuples nomades qui régulièrement envahissent la Chine après en avoir défait les armées n’ont de cesse de se siniser et leurs chefs qui ont chassé les empereurs de leur trône n’ont d’autre hâte que de se proclamer fils du ciel à leur place et de se substituer à eux sur le même trône dont ils les ont chassés, tout en gardant la même administration composée des mandarins chinois pour gouverner le pays.

En ce sens, ce sont les fils de Gengis Khan le Mongol qui finissent par unifier la Chine. La dynastie nationale chinoise des Ming qui leur succèdera trouvera un pays politiquement et territorialement unifié, tout comme leurs successeurs, les Mandchous, issus eux des steppes du Nord. Parmi les empereurs mandchous qui se comportent ainsi qu’on l’a dit comme de véritables Chinois, il faut citer Qianlong, ce précurseur de Mao , dont «la Prison des Lettres» fut un autodafé des livres critiques de sa dynastie, une véritable amnésie d’État instaurée par la terreur, qui servit sans doute de modèle à la Révolution Culturelle. Qianlong le Mandchou se révéla en fait l’un des véritables fondateurs de l’État chinois actuel, et paradoxalement il fut l’un des représentants les plus accomplis du chauvinisme Han, lui qui selon les normes chinoises n’était qu’un barbare. De 1750 à 1755 il fit exterminer le peuple Dzoungare bouddhiste qui s’était révolté contre l’occupation chinoise. Environ en 1795 il débuta la guerre contre les Miao, ces montagnards du Sud qui refusaient de se soumettre à l’autorité impériale, et son successeur l’acheva par le massacre de ce peuple dont les survivants appelés Hmongs se réfugièrent en masse au Vietnam.

Ce sont donc les Mandchous, des étrangers, qui imposèrent les normes chinoises aux populations qui ne l’étaient pas, qui écrasèrent dans le sang les révoltes des musulmans turcs ouïghours au XIXe siècle, et qui assurèrent l’unification territoriale du pays d’une manière souvent rien moins que pacifique en parachevant un processus d’expansion de 20 siècles entre le Gobi au nord, l’Himalaya au sud, et la chaîne du Pamir à l’Est.

Une unification linguistique, culturelle et idéologique

Cette unification politique n’aurait bien entendu pas été possible sans une autre, idéologique, constituée autour de l’écriture chinoise et de la langue parlée par les fonctionnaires lettrés de l’État, le mandarin, du Bouddhisme souvent combattu comme une foi étrangère mais finalement intégré, du néo-Taoïsme et du néo Confucianisme. Que cette idéologie ait abouti à une vision mécaniste d’un univers en perpétuel expansion et rétraction rappelant d’une manière étrange les théories les plus modernes de l’astrophysique, importe peu.

Le phénomène historique, c’est donc que les conquérants étrangers, la moitié du temps à la tête du pays du fait de leur supériorité militaire, se sont toujours pliés après leurs victoires aux normes de l’État chinois, seul légitime et auquel tout autre État de la Terre se doit selon eux de rendre hommage et d’accepter de payer le tribut. 

Le conquérant étranger s’est ainsi mué la plupart du temps en représentant le plus chauvin de l’expansionnisme han. Cela n’a pas empêché en 1911 le grand soulèvement national contre les Mandchous, accusés par les Han de toutes les turpitudes dont leur pays a été la victime dans ses rapports avec les grandes puissances.

Chassés du pouvoir, les Mandchous furent partout en Chine pourchassés et massacrés. Paradoxalement ils avaient bien pris soin de ne pas se mêler à une population à laquelle ils avaient imposé des marques distinctives humiliantes comme le port de la natte et le rasage du crâne. Il faut reconnaître qu’à leur décharge ils n’imposaient pas à leurs filles les bandages serrés qui dès le plus jeune âge afin de satisfaire à une esthétique jugée érotique finissaient par leur briser les pieds. Mais les nationalistes Han réalisèrent que les minorités périphériques, dont les territoires couvraient les deux tiers de la surface du pays, ne s’estimaient liés par une quelconque allégeance que d’une manière personnelle envers les empereurs mandchous, et une fois ceux-là partis, ils n’étaient plus tenus par aucun devoir envers la nouvelle république.

Tenant compte de cette réalité, les nationalistes jouèrent donc de la carte de la nation constituée par plusieurs peuples unis fraternellement, en choisissant le drapeau à bandes horizontales multicolores, représentant chacune une minorité, celle du haut, la rouge, symbolisant évidemment la majorité Han.

Que le drapeau intégralement rouge ait été plus tard choisi peut donc donner lieu à plusieurs interprétations différentes, et pas nécessairement celle de la révolution communiste. Néanmoins, les Tibétains en profitèrent à l’avènement de la République pour s’affranchir de la tutelle chinoise. Leur indépendance ne durera qu’une cinquantaine d’années. D’autres minorités comme les Turcs musulmans de l’Ouest tentèrent de les imiter en 1933 et 1944, dans le Turkestan Oriental, mais les Soviétiques qui les soutenaient cessèrent de le faire en 1949 après la victoire finale des communistes chinois.

Pour en revenir au courroux de l’ambassade évoqué ci-haut, nous avons essayé d’en rechercher les raisons à travers une histoire il est vrai tumultueuse et une idéologie sans doute pas aussi fraternelle que l’internationalisme prolétarien. C’est au lecteur, en l’occurrence un barbare cru, qu’il revient de se faire sa propre opinion sur la question, derrière l’essor impressionnant d’un pays dont il n’y a pas si longtemps on considérait comme un exploit d’avoir réussi à assurer à ses habitants le bol de riz quotidien, mais dont l’ambition affichée est désormais de contrôler l’économie mondiale et d’assurer sa suprématie incontestée en mer de Chine aux dépens de ses voisins.

Néanmoins malgré une politique d’assimilation tout-azimut par l’ethnie dominante, la question des minorités semble loin d’avoir été réglée. Je le dis avec tout le détachement possible sans remettre en question le profond respect que je porte à ce pays et ses habitants.

* Médecin de libre pratique.

‘‘Histoire de la Chine : Des origines à la seconde révolution’’, de René Grousset, éditions Payot, Paris, 17 mars 2004, 360 pages.   

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À quoi ressemble le quotidien d’une femme enceinte à Gaza?

Alors que la guerre à Gaza entame sa quatrième année, le journal britannique The Guardian a décidé de donner la parole à cinq Palestiniens ordinaires de Gaza pour raconter leur quotidien. Chacun raconte sa journée, révélant le terrible tribut imposé par le conflit qui se poursuit en dépit du cessez-le-feu du président américain Donald Trump. Parmi ces Palestiniens figure une femme qui a perdu ses trois enfants durant la guerre et qui a raconté sa nouvelle grossesse dans les terribles conditions endurées par la population gazaouie. Un témoignage précieux qui doit être connu par les personnes qui vivent cette époque et qui doit rester pour la postérité car la banalisation de la souffrance et l’oubli sont les meilleurs alliés de l’idéologie génocidaire sioniste.

Imed Bahri

Alaa Hessi gravit les marches avec précaution. Elle lève le pied pour le poser lourdement sur la marche supérieure, reprend son souffle et fait glisser sa main le long de la rampe. Posé sur un amas de décombres irrégulier, l’escalier en bois tremble à chacun de ses mouvements. Sa progression est ralentie par le volume imposant de son ventre de femme enceinte.

Arrivée en haut, elle s’arrête pour reprendre son souffle puis s’avance sur la plateforme qui constituait autrefois l’étage de la maison familiale. Une tente est dressée là où se trouvait la maison. Sous ses pieds gisent les ruines du foyer où elle a élevé ses trois enfants: Waseem, 10 ans, Mohannad, 7 ans, et Khawla, 5 ans. C’est aussi là qu’ils ont péri, tous trois tués par une frappe aérienne israélienne qui a rasé la maison.

Dans environ un mois*, Alaa donnera de nouveau la vie. Elle raconte sa journée…

Au lever du jour

Le bruit qui me réveille le matin, c’est le bourdonnement des mouches à l’intérieur de la tente et le vacarme de nos voisins.

Dans les tentes, l’intimité est inexistante, tout comme la sécurité. Ici, tout le monde connaît les secrets des autres. Nous entendons les gens lorsqu’ils vont aux toilettes. Nous pouvons même les entendre respirer. La fenêtre de ma tente donne directement sur la ligne jaune**. D’ici, on aperçoit les positions de l’armée israélienne et il leur arrive de tirer sur nous.

Mon mari et moi adorons boire du thé le matin mais le préparer est devenu un défi car Israël empêche le gaz d’entrer à Gaza et cette ressource est extrêmement rare. Nous dépendons toujours du bois de chauffage et des feux ouverts pour cuisiner et préparer des boissons chaudes. Ramasser du bois et allumer un feu suffit à m’épuiser.

Après avoir bu mon thé, je range la tente et j’essaie de cuisiner le plus tôt possible, avant que le soleil ne devienne trop ardent. Je lave aussi à la main les vêtements de mon mari et les miens, une tâche physiquement éprouvante maintenant que je suis enceinte de huit mois.

Le matin

Alaa ouvre la fenêtre en l’occurrence un pan de bâche sur le côté de la tente. Une ouverture donnant sur l’extérieur. À mesure que ses yeux s’habituent à la lumière, elle constate que tout, à perte de vue, est détruit. Le paysage n’est qu’un amas de béton fracassé et d’acier tordu. 

Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous prénatal pour suivre l’évolution de la grossesse.

Le lieu est éloigné et je m’y rends à pied, généralement, aucun véhicule ne peut m’y conduire. Il fait 34°C, et marcher dans les rues bombardées, jonchées de décombres et grouillantes d’insectes, en pleine chaleur, est une épreuve épuisante. Le centre où je reçois mes soins prénataux est une tente et non un véritable établissement de santé.

Les médecins m’ont prescrit des compléments nutritionnels pour ma grossesse. J’ai déjà été enceinte par le passé mais je sens que cette grossesse est différente. Malgré tous mes efforts pour compenser les carences nutritionnelles et les privations alimentaires subies pendant la guerre, mon corps reste épuisé. La nourriture se fait rare. Mon mari m’achète des fruits et des légumes mais refuse d’en manger lui-même car il n’a les moyens d’en acheter qu’en petite quantité.

Lorsque j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai ressenti deux émotions totalement contradictoires. J’étais heureuse d’attendre un enfant mais je pleurais aussi sans cesse car mes enfants –Waseem, Mohannad et Khawla– me manquaient. Tout me les rappelle. Quand j’ai envie de manger certains aliments, je pense à Waseem car j’aimais beaucoup en manger quand j’étais enceinte de lui.

Je ne parle pas aux infirmières de ma situation ni de mes enfants décédés car le personnel soignant est lui aussi émotionnellement épuisé. Ils ne sont pas en mesure d’offrir du réconfort ou un soutien psychologique. Mon histoire n’a rien d’exceptionnel à Gaza. Beaucoup de femmes ici ont perdu leurs enfants.

Après le rendez-vous avec le nutritionniste, j’ai également une consultation avec le psychologue de la maternité. On me conseille de me concentrer sur ma respiration: inspirer profondément, retenir mon souffle puis expirer lentement.

Ensuite, je rentre chez moi à pied.

L’après-midi

S’attaquant à nouveau aux marches, Alaa hisse un sac à dos bleu jusqu’à la tente. Il contient quelques vêtements de ses enfants disparus, qu’elle espère voir portés un jour par le bébé à naître. Beaucoup d’entre eux ont été abîmés par le souffle de l’explosion: déchirés, les bords brûlés, mais encore portables. Elle déplie avec précaution un T-shirt Snoopy et un bonnet à deux pompons duveteux puis en sort une écharpe aux couleurs du Castleview AFC —un petit club de football de Cork— que son fils Waseem chérissait. «Il la portait tout le temps, même en été. Je lui disais: Waseem, il fait trop chaud, enlève-la! Et il répondait: Non, je l’adore.» 

Je passe l’après-midi avec mon frère à réfléchir à la manière de ranger les vêtements pour le bébé à venir.

Il suggère une boîte solide en carton ou en bois. Ce qui nous inquiète, ce sont les rats,  ils sont partout. Nous les entendons chaque nuit et ils finissent toujours par s’introduire dans la tente. J’avais recousu l’endroit par lequel ils entraient, mais ils en ont rongé un nouveau. Aujourd’hui, nous avons découvert un autre trou dans la paroi de la tente.

Je me demande si nous pourrions utiliser de la mort-aux-rats mais mon frère craint que les rongeurs ne meurent ici, dans la tente, et ne propagent des maladies.

Pour le bébé qui va naître, tout ce que je veux, c’est un endroit sûr, hors de portée des rats. Le bébé sera si petit et je suis terrifiée pour lui. J’aimerais avoir un vrai berceau pour lui mais il est difficile d’en trouver à Gaza en ce moment et la tente est déjà surpeuplée.

Ce que j’aimerais que le monde extérieur comprenne, c’est à quel point la vie sous une tente est humiliante. C’est une existence difficile, avilissante et profondément inhumaine. La mort nous entoure encore de toutes parts.

La soirée

Alors que la fin de l’après-midi approche, Alaa fait défiler les photos de ses enfants décédés sur son téléphone. L’appareil qui les contient —comme tant d’autres à Gaza— est vétuste et son écran est fissuré. Après un long blocus, de nouveaux smartphones arrivent désormais mais ils sont chers et beaucoup de familles n’ont pas les moyens de se les offrir. Dans une vidéo, les voix des enfants s’élèvent, ténues, du haut-parleur du téléphone. Khawla et son frère aîné se taquinent: «Maman, c’est moi la plus gentille!», crie Khawla. Mohannad rit et répond: «Non, c’est moi le plus gentil!».

Je ne parle vraiment de mes enfants qu’avec mon mari. C’est la seule personne qui partage la même douleur et qui comprend vraiment ce que je ressens au fond de moi.

Quand je faiblis, il me donne de la force. Quand il traverse des moments difficiles, j’essaie de le réconforter et de le soutenir émotionnellement. Nous passons des heures à parler de nos enfants, de leur personnalité, de ce qu’ils aimaient et de leur façon d’être. Nous nous rendons même ensemble sur leurs tombes.

Cet endroit garde encore les souvenirs de mes enfants. Il me rappelle la belle vie que nous avions autrefois. En regardant ces décombres, je pense à mes enfants, à la vie que j’ai partagée avec eux, les élever, leur préparer à manger et à les enseigner. Tout ce qui était beau a disparu après leur départ.

Parfois, la peur m’envahit car j’ai perdu mes enfants et je crains de perdre aussi mon bébé. J’espère que mon nouveau-né connaîtra une vie meilleure que celle de ses frères et de sa sœur et qu’il sera en sécurité.

*Peu après le recueil de ce témoignage, Alaa a donné naissance à un petit garçon en bonne santé. Elle l’a prénommé Waseem, en hommage à son frère aîné.

**La « ligne jaune » à Gaza est une ligne de cessez-le-feu et de déploiement militaire établie en octobre 2025 dans le cadre du plan de paix. Matérialisée sur le terrain par de grands blocs de béton peints en jaune, elle divise la bande de Gaza en deux zones distinctes: l’ouest, sous contrôle palestinien et l’est/sud, sous contrôle de l’armée israélienne.

L’article À quoi ressemble le quotidien d’une femme enceinte à Gaza? est apparu en premier sur Kapitalis.

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