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Tunisie-Europe | Tension diplomatique et risque économique

Banques, financement, technologie : pourquoi Tunis doit renforcer ses marges de manœuvre sans tourner le dos à l’Europe. Il faut prendre acte d’un changement de registre. Le 8 septembre 2026, à Genève, devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, l’Union européenne (UE) a exprimé publiquement ses inquiétudes concernant la situation politique et civique en Tunisie, évoquant notamment une «érosion de l’État de droit» et un «rétrécissement de l’espace civique», tout en appelant au «rétablissement de l’État de droit».

Abdelwaheb Ben Moussa *

Cette déclaration intervient quelques jours après la confirmation, le 3 septembre, des condamnations dans l’affaire dite du «complot» et après une première réaction européenne portant notamment sur les garanties des procédures judiciaires.

Bruxelles a par ailleurs annoncé son intention de porter ces questions devant le prochain Conseil d’association UE-Tunisie. Il serait toutefois réducteur de considérer cette séquence comme une simple controverse diplomatique. Le véritable enjeu est désormais de savoir comment une tension politique peut se transmettre — ou non — aux mécanismes économiques qui relient la Tunisie à son principal espace commercial, financier et technologique.

Depuis le Mémorandum d’entente de juillet 2023, le partenariat UE-Tunisie s’est largement structuré autour d’intérêts communs : migration, sécurité, stabilité économique, énergie et coopération. La séquence actuelle introduit une dimension supplémentaire. L’UE réaffirme désormais publiquement que le partenariat comporte également une dimension normative. Cela ne signifie pas mécaniquement sanctions, rupture commerciale ou fermeture des financements. Mais cela peut modifier la perception du risque. Et dans une économie fortement interconnectée, la perception du risque peut elle-même produire des effets économiques.

Les principaux canaux : la banque et la technologie

Le risque le plus crédible n’est pas nécessairement celui d’une rupture brutale. Il peut être beaucoup plus diffus : davantage de contrôles, des procédures plus longues, une vigilance accrue sur la gouvernance, les flux transfrontaliers et l’environnement institutionnel.

Lorsque l’incertitude augmente, les acteurs financiers ont naturellement tendance à renforcer leurs dispositifs de protection. Pour une économie comme la Tunisie, cette friction peut devenir coûteuse.

Le financement du commerce extérieur, les garanties, les correspondances bancaires, les lignes de crédit, les investissements et les opérations en devises forment en effet une chaîne étroitement interdépendante. Quelques degrés supplémentaires de friction sur chacun de ces maillons peuvent finir par peser sur l’ensemble de l’économie. La question n’est donc pas seulement celle du volume des échanges avec l’Europe. Elle est aussi celle de l’infrastructure financière qui permet à ces échanges de fonctionner.

Le même raisonnement vaut pour l’écosystème numérique. La proximité avec l’Europe constitue l’un des principaux atouts de la Tunisie : ingénieurs, développeurs, centres de services, sous-traitance, nearshoring, co-développement et startups. Mais une proximité économique ne doit pas devenir une dépendance à faible valeur ajoutée.

Le véritable risque n’est pas nécessairement celui d’un départ massif des entreprises européennes. Il est plus progressif : voir les activités à forte valeur ajoutée, les sièges sociaux, les financements et la propriété intellectuelle se localiser ailleurs, tandis que la Tunisie conserve principalement les fonctions d’exécution.

Produire de la technologie en Tunisie n’est pas encore la même chose que posséder la valeur créée par cette technologie. La question stratégique est donc celle de la propriété intellectuelle, des brevets, des données, des plateformes, des financements et de la capacité à faire émerger des entreprises tunisiennes capables de conserver une part significative de la valeur créée.

Eviter le piège du repli et construire des amortisseurs

La réponse ne peut être ni la rupture avec l’Europe ni le repli économique. La Tunisie a tout intérêt à maintenir et approfondir son partenariat européen. Mais elle a également intérêt à diversifier ses marchés, ses sources de financement, ses partenariats technologiques et ses débouchés.

La souveraineté économique ne signifie pas ne dépendre de personne. Elle signifie disposer de suffisamment de marges de manœuvre pour pouvoir choisir ses dépendances. La diversification n’est donc pas un rejet de l’Europe. Elle est la condition d’un partenariat plus équilibré avec l’Europe.

La séquence actuelle devrait surtout accélérer plusieurs chantiers.

– renforcer la résilience bancaire : les banques tunisiennes doivent disposer de systèmes de conformité, de gouvernance, de gestion des risques et de traçabilité capables de répondre aux exigences internationales les plus élevées. L’objectif est de rendre le risque tunisien mesurable, documenté et maîtrisable, plutôt que de laisser les perceptions extérieures le définir seules ;

– protéger davantage la valeur technologique créée en Tunisie ; former des ingénieurs pour répondre à la demande extérieure ne suffit plus. Il faut créer les conditions permettant à ces compétences de construire en Tunisie des entreprises, des produits, des brevets et des plateformes dont la valeur économique reste, pour une part significative, sur le territoire national ;

– diversifier activement les partenariats : Europe, Afrique, Royaume-Uni, Moyen-Orient et Asie ne doivent pas être considérés comme des alternatives exclusives, mais comme les composantes d’une stratégie de diversification. Un pays qui dispose de plusieurs débouchés négocie différemment d’un pays qui n’en possède qu’un ;

– enfin, reconnecter souveraineté énergétique et souveraineté économique : une Tunisie fortement dépendante de ses importations énergétiques reste exposée aux besoins de devises, aux financements extérieurs et aux chocs internationaux. Chaque progrès en matière d’efficacité énergétique, d’énergies renouvelables, de production nationale et de valorisation des ressources réduit donc une vulnérabilité extérieure.

La souveraineté énergétique n’est pas un slogan. Elle constitue une composante de la souveraineté financière, qui conditionne à son tour la marge de manœuvre stratégique du pays.

Ne pas attendre que le risque devienne une facture

La Tunisie ne peut pas contrôler le registre dans lequel ses partenaires européens choisissent désormais de s’exprimer. Elle peut en revanche contrôler son propre niveau de vulnérabilité, renforcer ses banques, sécuriser ses infrastructures numériques ; retenir davantage de propriété intellectuelle ; diversifier ses marchés ; et réduire sa dépendance énergétique ; et améliorer la qualité et la prévisibilité de son environnement économique et institutionnel.

Surtout, elle peut cesser de concevoir la souveraineté uniquement comme une posture défensive. La souveraineté moderne est une architecture d’exécution. Elle consiste à disposer de suffisamment de ressources, de compétences, de technologies, de financements et de partenaires pour que la pression extérieure — quelle qu’en soit l’origine — ne puisse pas se transformer facilement en vulnérabilité intérieure.

L’Europe a changé de registre. À la Tunisie de changer d’échelle. Non pas en rompant avec l’Europe, elle n’en ni l’intérêt ni les moyens, mais en faisant en sorte que le partenariat avec l’Europe soit un choix stratégique — et non une nécessité subie.

* Ingénieur informatique, cadre de banque publique.  

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Jugurtha, Rome, une histoire toujours à venir

Connaissez-vous l’histoire de Jugurtha, l’Africain, le Numide, l’ami-ennemi de Rome cent ans avant Jésus-Christ ? Savez-vous quelque chose de Marius et de Sylla ? C’est une histoire passionnante, car elle pourrait, dans une certaine mesure, se reproduire aujourd’hui… au Chili, ou partout ailleurs, en ce XXIe siècle. Me permettez-vous de vous la raconter, très brièvement ? (Photo : Sénat romain et, en médaillon, Jugurtha).

Arturo Alejandro Muñoz

La Numidie correspondait à ce qui est aujourd’hui l’Algérie et une partie du Maroc et de la Tunisie, en Afrique du Nord. Les cavaliers numides, admirés par les légions romaines, ravageaient violemment les peuples voisins d’Afrique du Nord. Jugurtha en était le chef suprême, une sorte de roi tout-puissant, habile et dépourvu de scrupules (ce qui n’a rien d’étonnant : sans cela, il n’aurait pu devenir roi).

Habile comme il l’était, ainsi que nous venons de le dire, il comprit combien il serait vain, pour ses cavaliers et son armée, d’affronter les légions romaines, presque invincibles, et le pouvoir du Sénat de cette république ; car à cette époque Rome était encore une république. Jugurtha accepta donc de signer un accord de paix et de coopération avec la puissante Rome, conscient qu’il devrait verser de lourds tributs pour préserver la paix, non seulement avec elle, mais aussi avec ses voisins d’Afrique du Nord, territoires placés sous la protection (c’est-à-dire la propriété) du Sénat.

La paix signée, Jugurtha continua cependant d’assiéger ses voisins et de ravager leurs territoires. Jour après jour, le roi numide s’enrichissait davantage, tandis que diminuait le versement des tributs convenus. Le Sénat finit par décider de le convoquer, en l’«invitant» à venir s’expliquer à Rome.

Assailli par des sénateurs habiles dans l’art de la joute politique, Jugurtha, à bout de patience face à tant de discussions byzantines, fit face au Sénat en désignant du doigt la plupart de ces sénateurs qu’il avait comblés, à plusieurs reprises, de présents en or et en bijoux.

«Vous êtes ici, dans cet hémicycle, nobles citoyens romains, grâce aux présents en or et aux tributs personnels que je vous ai maintes fois offerts», phrase attribuée au Numide.

Ce qu’il affirmait était vrai, mais ce fut aussi son arrêt de mort.

Jugurtha achète les nobles «pater familias»

La légende raconte (non l’Histoire, la «légende») que le Sénat décida d’envoyer en Numidie quelques légions commandées par des généraux appartenant à la noblesse en tant que «pater familias», avec l’ordre d’arrêter Jugurtha et de le ramener enchaîné à Rome pour qu’il y soit jugé devant la plèbe, selon la loi correspondante.

Souhaitez-vous connaître la fin de cette histoire ? Eh bien, poursuivons…

Les nobles qui commandaient ces premières légions n’eurent aucun succès. Bien au contraire, selon la légende, ils ne combattirent même pas, car Jugurtha les acheta à prix d’or… et ces nobles «pater familias» décidèrent de rester en Numidie, jouissant de la richesse et des largesses que leur accordait le grand Jugurtha.

Le Sénat changea alors de tactique. Plus de nobles, plus de «pater familias» à la tête des légions. Cette fois, ce seraient deux tribuns de la plèbe qui commanderaient les armées en route vers l’Afrique du Nord : Lucius Cornelius Sylla et Caius Marius.

Sylla et Marius arrivèrent en Numidie et déclinèrent l’invitation de Jugurtha à venir s’entretenir dans son palais. Ils attaquèrent les Numides, les vainquirent, unirent aux leurs les anciennes légions déjà établies sur place (formant ainsi une armée considérable), et enchaînèrent Jugurtha pour le ramener à Rome afin qu’il y soit jugé.

Mais, tout comme le ferait des années plus tard Jules César, Lucius Sylla et Caius Marius allaient s’affronter dans ce que l’Histoire a appelé «la première guerre civile romaine». Pour abréger, Lucius Cornelius Sylla, appuyé par les «optimates» (les nobles), vainquit Caius Marius (appuyé par des secteurs de la plèbe) et transforma la vieille république en une dictature cruelle.

Jugurtha ramené, enchaîné, à Rome

Et Jugurtha, qu’était-il devenu ?

Il fut exécuté en 104 avant J.-C., dans la prison Mamertine.

Vous vous demanderez, aimable lecteur : «Et qu’est-ce que tout cela a à voir avec la réalité chilienne actuelle ?»

Je pense aux «Amarillos»(1) (Sylla ?), à l’UDI/RN (2) (le Sénat romain ?), à Caius Marius (le centre-gauche en échec ?), à Jugurtha (les «patriotes» et les «républicains»)… à la guerre civile romaine ?

Je ne sais pas… dites-moi ce que vous en pensez, ce que vous y voyez, ce que vous pressentez. Pour ma part, j’y perçois certaines similitudes, bien qu’il n’y ait ni troupes, ni légions, ni batailles rangées. Seulement la guerre politique dans sa plus pure essence. Je crois l’avoir déjà écrit, un jour, dans d’autres textes : «tout ce qui se produit aujourd’hui en politique s’était déjà produit à Rome, non seulement sous l’Empire, mais aussi avant, sous la République et sous la Dictature».

C’est peut-être pour cela que l’étude et l’enseignement de l’Histoire constituent, pour la droite et l’establishment lèche-bottes, une matière pernicieuse qui attente contre le très catholique et apostolique statu quo patronal-néolibéral.

Traduit de l’espagnol.

* Professeur à l’Université du Chili.

Notes :

1- Amarillos (Jaunes) : mouvement puis parti fondé en 2022 par Cristián Warnken pendant le référendum constitutionnel, rassemblant d’anciens dirigeants de centre-gauche et centre-droit ; dissous par le Servel en février 2026 faute d’avoir atteint le seuil électoral.

2- UDI/RN : les deux grands partis de la droite traditionnelle chilienne, historiquement alliés dans «Chile Vamos», aujourd’hui soutiens du gouvernement Kast — avec la tension actuelle sur une éventuelle dissolution de cette coalition au profit d’un bloc unique.

Source : Diariopolitika.

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