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Carnets Scandinaves ( 3 ) : Dans la ville des mouettes rieuses

Que j’écrive de nuit – peut-être toute la nuit – me rassure. Car si je suis ici, si loin de Tunis, c’est aussi pour m’éprouver et me retrouver.

Est-on jamais plus seul que dans le silence nocturne d’une ville étrangère ? Ce sont, je crois, dans ces moments que les contradictions résonnent le plus fort et les plaies deviennent apparentes. Je suis venu sous ce ciel fugace réduire quelques fractures et sortir de ce désaccord avec moi-même qui, chaque jour, pèse un peu plus.

Que ma catharsis ait besoin de la lumière d’Oslo ne me surprend pas outre mesure. Après tout, à chacun ses fascinations et ses propres solutions et pour ma part, j’ai simplement un besoin irrépressible de lumière et aussi, je l’avoue, de fuite.

Avec le temps, à l’homme révolté des philosophes, j’ai fini par opposer l’homme blessé que je suis, mes stigmates et mes cicatrices, mes défaites et mes reniements et ce chemin de croix où je suis embourbé depuis si longtemps.

Pourrais-je me libérer de cette chute en vagabondant dans une ville que je ne connais pas comme d’autres chercheraient l’issue d’un labyrinthe ou un simple rayon de lumière pour sortir de la caverne de Platon ?

Dans mon propre dédale, taraudé par l’amertume, résigné à quêter ailleurs une lumière pourtant abondante chez moi, je mesure tout l’écart qui me sépare de ce que je suis devenu : un lâche qui se cache derrière ses blessures au point de théoriser une mince anti-morale de l’homme blessé qui ne cherche ni à lutter ni à se relever.

En même temps, je réalise combien ce voyage ne ressemble pas à mes pérégrinations antérieures. Pour la première fois, je ne suis attiré ni par les monuments ni par les musées ni même par les tavernes. Je suis simplement venu errer dans une ville et de mes yeux, observer les heures claires durant lesquelles la lumière de minuit baigne Oslo.

Presque rien d’autre sinon un règlement de comptes avec moi-même et une sorte de soliloque devant un miroir. Rien de narcissique mais plutôt un réel besoin d’autocritique pour enfin sortir de ce carrefour des impasses qui m’a mené jusqu’en Scandinavie non pas pour échapper à mes silences mais pour me confronter à eux dans le triomphe de la lumière et la relativité de la nuit qui s’estompe, la nuit dont se déchaîne justement Aboulkacem Chebbi.

Je voudrais tant me délester de cette nuit qui saigne en moi et je ressens ce jour qui titube dans la quasi-nuit d’Oslo comme une promesse, un sursaut salvateur, une dialectique où le clair et l’obscur se bousculent dans les patries d’Hamlet. La nuit souveraine et mes blessures toujours sanguinolentes continuent à me remuer. Pour les fuir, depuis quelques semaines, j’écris de brefs poèmes sur l’été et me voici maintenant cheminant de nuit, sans autre but qu’un début de rédemption.

Il est deux heures. De temps en temps, j’entends la rumeur lointaine de deux mouettes qui dialoguent. Le jour reste en suspens dans un ciel qui est traversé par la lumière. Je regrette les lumières de la ville sans lesquelles ce ciel incertain serait plus beau encore dans sa gravité et son refus de céder à la nuit.

Comme des sentinelles dissipées, des dizaines de mouettes sont alignées devant l’opéra et la baie d’Oslo. Leurs mouvements sont aberrants, inattendus. Elles jouent tout simplement et ne prêtent aucune attention aux déambulations de la foule. Je repars avec l’impression qu’elles n’ont pas cessé de m’interpeller. Un peu comme le feraient des vestales au seuil d’un temple. Un peu aussi à la manière de hérauts qui répéteraient un message. Elles auront été mes interlocutrices dans le silence nocturne et restent présentes jusqu’au dernier souffle de ce voyage puisque la gare est maintenant devant moi et  qu’elles me parlent encore au seuil de ce qui restera dans ma mémoire comme la ville des mouettes rieuses.

Lire aussi : Carnets Scandinaves (2) : Dans la lumière énigmatique des rues d’Oslo

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Mateo, Vigo, Mercier : Aux souvenir des bistrots de Radès (et de Tunis)

Alors que je prévoyais de passer quelques heures solitaires à savourer des rougets frits, je me suis retrouvé embarqué dans une conversation tout aussi savoureuse entre éclats de mémoires et remontée du souvenir.

Mais c’était compter sans la présence de l’ami Lotfi avec lequel j’ai partagé la même table, une poignée de pistaches et quelques godets à écluser. La conversation fut aussi délassante que la brise vespérale.

Souvenir des bistrots de Radès

Natif de Radès, mon ami sait tout de cette ville. Je l’ai écouté me raconter les cinémas de Radès qui étaient au nombre de deux : le Maxula et le Vox dont le gérant se nommait Ciccio.

Nous avons aussi évoqué les troquets de la ville qui étaient quelques uns entre la gare et la plage. Lotfi se souvenait des noms de madame Mercier et madame Vigo qui tenaient ces bistrots.

Dans un éclair de mémoire, il me raconte Al Bassatine et le Casino puis s’arrête sur le souvenir de la Brise de Radès, un bistrot qui se trouvait près du passage à niveau de Sidi Rezig et où il allait à vélo avec ses camarades.

Surgirent alors les réminiscences de longues escapades à bicyclette au-delà du Clos Potin, du Moulin Bleu et des Coupoles. La bande à Lotfi poussaient jusqu’à Sidi Rais où ils louaient une cabane pour la journée, avant de rentrer, ivres de soleil, jusqu’à Radès.

Troquets du Tunis d’antan

Comment s’offrir une tournée des troquets du Tunis d’antan en n’ayant que quelques sous ? La recette était simple et consistait à s’offrir un canon dans chaque bistrot, tout en profitant de la kemia généreusement offerte par les taverniers.

En ce temps, le centre-ville grouillait de petits bars de caractère où tout le monde venait boire et manger.

Sur l’avenue Bourguiba, l’offre était abondante et les bons coins se comptaient par dizaines. Le Triomphe, le Normandie et le Prado étaient au cœur de la ville, non loin du Café de Paris ou du Paris Bar.

Comment oublier le Marignan, le Rossini, le Coq d’or ou Chez Max ? Comment ne pas mentionner l’Univers, le Guillaume Tell ou le Claridge ? Comment ne pas se laisser tenter par le bar du Tourisme, près de la gare du Tgm ?

Avenue de Carthage, le Florence, le Coquille et la Brasserie de la Paix vous ouvraient les bras.

Avenue du Portugal, le Paon, la Nouvelle Escale et la Mouette vous accompagnaient jusqu’au port où les bistrots de la Petite Sicile accueillaient les amis en goguette. Le Scoubidou, l’Escargot et le Bar des Amis se souviennent de cette époque.

Les petits restaurants ne manquaient pas dans les parages : Le Bec fin, le Boléro, Tantonville, le Strasbourg, le Cosmos, le Paradiso, le Régent, la Forestière et l’Étoile.

De l’autre côté de la ville, l’avenue de Paris arrivait jusqu’à la place Pasteur où l’on rejoignait le Shilling et Aux Délices du Belvédère.

Entre temps, les troquets se succédaient : Chez Paul, le Colibri, le Charentais, le Tournant, Chez les Négres, la Gaîté, le Don Camillo, le Novelty et le Roi d’Espagne.

Arrivé au Passage, le Floréal et le Lucullus constituaient des haltes savoureuses et la tournée continuait au Perroquet, au Cléopâtre, au Zanzibar ou à la brasserie de Belgique.

Plus loin, le Magic Bar, le Chef, le Canigou et le Grill étaient là pour étancher toute soif. Avec des dizaines d’autres troquets éparpillés dans chaque ruelle.

En ce temps, la rue Charles de Gaulle, la rue Al Jazira et la rue d’Espagne accueillaient des dizaines de bistrots dont seuls ont survécu l’Auberge alsacienne, le Paris, le Lido et le Marius.

Qui se souvient par exemple du petit bar tenu par le sieur Balgamino à Bab Djedid ? Qui se souvient des troquets de Bab Bhar qui se nommaient la Bonne Table, Chez Eugène, la Posada ou Au Trou du Diable ? Qui se souvient des tavernes de Bab El Khadhra et de leurs aubergistes maltais ?

Tant de lieux dont il ne reste plus que des traces ténues et que je n’ai pas tous nommés pour que chacun puisse compléter à sa guise.

Les vergers de Hadj Alaya

La conversation a fini par revenir à Radès. Autour des vergers de Hadj Alaya, réputés pour la qualité de leurs pastèques cultivées sur des terrains sablonneux à proximité du rivage.

Ces « sanias » qui se trouvaient dans les parages de Oued Meliane étaient également appréciées pour la saveur de leurs poires. Celles qui étaient nommées « fayali » étaient délicieuses tout comme les variétés « mnamech » et « bougedma ».

Tout à coup, Lotfi s’est souvenu de Matéo Satopoulos, un Grec qui tenait un estaminet à la plage de Radès et y vendait du vin aux baigneurs et aux autres.

Beaucoup d’autres images ont été ravivées par la conversation : le passage des trains, la place du Mrah et ses demeures patriciennes, les villas de Mongil, les grandes familles de Radès, les bals-musette et les dancings, les crues de l’oued voisin et le limon qu’elles déposent et tant d’autres bribes qui racontent une vie à Radès.

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