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Canicule et coupures d’électricité : un problème national qui pénalise l’économie et le quotidien des Tunisiens

Les coupures répétées d’électricité ne sont plus de simples incidents ponctuels. Elles sont devenues, au fil des dernières années, un phénomène récurrent qui touche de nombreuses régions du pays et qui finit par affecter tous les secteurs de l’économie. Si les conséquences sont particulièrement visibles aujourd’hui dans le gouvernorat de Nabeul, où les producteurs de tomates font face à une situation dramatique, le problème dépasse largement le cadre agricole. Il touche les entreprises, les commerces, les services publics, les artisans, les ménages et, plus généralement, l’ensemble de l’activité économique nationale.

Ces derniers jours, les agriculteurs de Nabeul ont tiré la sonnette d’alarme après avoir subi d’importantes pertes provoquées par les interruptions répétées de l’alimentation électrique. Plusieurs unités de transformation de tomates ont dû interrompre leur activité, tandis que d’autres fonctionnent avec une capacité fortement réduite. Résultat : les camions chargés de tomates s’accumulent devant les usines pendant des heures, parfois plusieurs jours, avant que les producteurs ne soient informés que leur marchandise ne peut finalement pas être réceptionnée en raison de sa détérioration. Dans un contexte marqué par des températures estivales particulièrement élevées, les tomates se dégradent rapidement. Pour de nombreux agriculteurs, chaque heure d’attente représente une perte supplémentaire. Cette situation est d’autant plus préoccupante que cette période constitue la principale source de revenus de nombreuses exploitations, qui comptent sur cette récolte pour rembourser leurs crédits, régler leurs fournisseurs et préparer la saison suivante.

Des conséquences qui dépassent largement le secteur agricole

Le cas des producteurs de tomates n’est pourtant qu’un exemple parmi d’autres. Les coupures d’électricité perturbent aujourd’hui une multitude d’activités économiques. Les industriels voient leurs chaînes de production s’arrêter brutalement, entraînant des retards de livraison, des pertes de matières premières et parfois même des dommages sur les équipements. Les commerçants sont eux aussi directement touchés. Les produits conservés dans les chambres froides ou les réfrigérateurs risquent de se détériorer lors des interruptions prolongées, tandis que les systèmes de paiement électronique deviennent parfois inutilisables, compliquant les transactions avec les clients.

Les petites entreprises, les ateliers artisanaux, les boulangeries, les salons de coiffure, les cabinets médicaux ou encore les professions libérales dépendent également d’une alimentation électrique stable pour exercer normalement leur activité. Une panne de quelques heures peut suffire à désorganiser toute une journée de travail et à entraîner des pertes financières importantes. Les conséquences ne s’arrêtent pas au monde professionnel. Les ménages subissent eux aussi les effets de ces coupures à répétition. Les appareils électroménagers peuvent être endommagés par les variations de tension, les denrées alimentaires conservées au réfrigérateur sont parfois perdues et les conditions de vie deviennent particulièrement difficiles pendant les périodes de forte chaleur, lorsque les climatiseurs et les ventilateurs cessent de fonctionner.

Un problème qui s’installe dans la durée

Ce qui inquiète aujourd’hui de nombreux Tunisiens, ce n’est pas seulement la multiplication des coupures, mais surtout le fait que cette situation semble s’installer dans le temps. Depuis plusieurs années, chaque été est marqué par des interruptions d’électricité plus ou moins importantes selon les régions. Malgré les annonces et les différentes mesures prises pour améliorer le réseau électrique, les difficultés persistent. La hausse de la consommation durant les périodes de canicule exerce certes une pression importante sur le réseau national. L’utilisation massive des climatiseurs, la croissance de la demande énergétique et le vieillissement de certaines infrastructures constituent autant de défis auxquels le pays doit faire face. Toutefois, pour les citoyens comme pour les professionnels, ces explications ne suffisent plus à justifier une situation qui se répète année après année.

Au-delà de la question technique, ces coupures soulèvent désormais un véritable enjeu de compétitivité économique. Une économie moderne ne peut fonctionner durablement avec une alimentation électrique instable. Les investisseurs recherchent avant tout un environnement fiable, capable de garantir la continuité de la production. Les interruptions répétées fragilisent ainsi l’image du pays et réduisent son attractivité.

Une responsabilité collective qui appelle des solutions durables

Réduire ce problème à la seule responsabilité de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) serait une vision incomplète. Certes, l’entreprise publique est directement chargée de la distribution de l’électricité, mais les difficultés actuelles mettent également en évidence des enjeux plus larges liés à la politique énergétique nationale, aux investissements dans les infrastructures, à la diversification des sources d’énergie, à la maintenance du réseau et à l’anticipation de l’évolution de la demande. Les agriculteurs de Nabeul demandent aujourd’hui une intervention urgente afin de sauver leur récolte. Leur appel est légitime. Mais, au-delà de cette urgence, la situation rappelle la nécessité d’engager une réflexion de fond sur la sécurité énergétique du pays. Garantir une alimentation électrique stable ne relève pas uniquement d’un impératif technique, il s’agit d’une condition essentielle au bon fonctionnement de l’économie, à la protection des emplois et à la préservation du pouvoir d’achat des citoyens.

Les coupures d’électricité ne concernent plus seulement quelques quartiers ou quelques heures d’inconfort. Elles affectent désormais des filières économiques entières, mettent en péril les revenus de milliers de familles et freinent le développement du pays. Tant qu’une réponse structurelle ne sera pas apportée, chaque nouvel épisode de forte chaleur risque de raviver les mêmes difficultés, avec des conséquences économiques et sociales toujours plus lourdes.

Leila SELMI

 

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La gouvernance publique à l’épreuve de l’investissement :  pour une nouvelle rationalité de l’action de l’État 

 Par Mondher AFI

Les orientations générales de l’État tunisien, réaffirmées sous l’impulsion du Président Kaïs Saïed, invitent à repenser le rapport entre souveraineté économique, efficacité institutionnelle et responsabilité publique. Dans cette perspective, les travaux récents de la Commission des finances et du budget de l’Assemblée des représentants du peuple ne relèvent pas uniquement de la procédure parlementaire. Ils constituent un révélateur de mutations plus profondes touchant la manière dont l’État entend désormais concevoir l’investissement public, la dette, la performance des entreprises publiques et le contrôle démocratique de l’action gouvernementale.

À première vue, l’ordre du jour de la Commission paraît technique : examen du budget de l’Assemblée et étude de conventions de garantie relatives à des emprunts destinés à la Compagnie des phosphates de Gafsa et au Groupe chimique tunisien. Pourtant, derrière cette technicité se dessine une problématique beaucoup plus fondamentale. Il ne s’agit plus simplement d’autoriser des financements, mais d’interroger leur capacité réelle à transformer durablement les structures productives du pays.

La question centrale devient alors la suivante : comment faire en sorte que les ressources publiques ne servent plus seulement à maintenir un équilibre financier fragile, mais deviennent un véritable moteur de transformation économique, institutionnelle et sociale ?

Le dépassement d’une lecture strictement budgétaire

Pendant de nombreuses années, les finances publiques ont été appréhendées principalement à travers une logique comptable privilégiant les équilibres budgétaires, le niveau du déficit, la maîtrise de l’endettement et l’évolution des dépenses. Cette approche demeure indispensable, car la soutenabilité financière constitue une condition essentielle de la stabilité de l’État. Cependant, elle ne permet plus, à elle seule, de répondre aux défis du développement dans un contexte marqué par la complexité des transformations économiques, sociales et technologiques.

Aujourd’hui, la véritable question n’est plus celle du volume des dépenses publiques, mais celle de leur capacité à produire des transformations durables. Un budget ne saurait être réduit à un document financier, il traduit une vision politique, hiérarchise des priorités et oriente les trajectoires de développement. Chaque allocation de ressources engage un choix stratégique qui influence l’organisation du territoire, la compétitivité de l’économie et la qualité des services publics.

Or, l’une des principales limites de l’action publique réside dans le décalage persistant entre la décision d’investir et l’évaluation de ses résultats. Les politiques publiques continuent d’être jugées principalement à partir du taux d’exécution des crédits plutôt qu’à travers leur impact réel sur la croissance, la productivité, l’emploi ou la cohésion sociale. Cette confusion entretient une illusion de performance où la consommation des ressources est parfois assimilée à la réussite de l’action publique.

Une gouvernance moderne impose pourtant un changement profond de paradigme. L’efficacité d’une politique ne se mesure pas à l’importance des sommes engagées, mais à la valeur créée pour la collectivité. Chaque investissement devrait faire l’objet d’une évaluation rigoureuse de ses effets économiques, sociaux et institutionnels. La discipline budgétaire ne consiste donc pas seulement à contenir les déficits, elle implique surtout de garantir que chaque dinar mobilisé contribue effectivement à renforcer les capacités productives, à réduire les fragilités structurelles et à préparer un développement durable fondé sur la performance plutôt que sur la seule logique de la dépense.

Sortir d’une logique de survie pour entrer dans une logique de transformation

Les discussions relatives à la Compagnie des phosphates de Gafsa et au Groupe chimique tunisien dépassent largement le cas particulier de deux entreprises publiques. Elles mettent en lumière les limites d’un modèle de gouvernance qui, depuis plusieurs années, répond aux difficultés structurelles par des injections successives de financements sans remettre suffisamment en question les mécanismes qui produisent ces difficultés.

Les entreprises publiques constituent incontestablement un patrimoine stratégique. Elles assurent des fonctions économiques, sociales, territoriales et parfois même géopolitiques que le secteur privé ne pourrait assumer seul. Cependant, reconnaître leur importance ne saurait conduire à considérer leur financement comme une réponse suffisante à leurs difficultés.

La véritable interrogation est ailleurs : pourquoi des entreprises ayant bénéficié de multiples programmes de soutien continuent-elles de connaître des performances limitées ? Pourquoi les investissements successifs peinent-ils à produire les gains de productivité attendus ? Pourquoi les retards de modernisation demeurent-ils récurrents malgré la mobilisation régulière de ressources financières importantes ?

Ces interrogations invitent à dépasser une lecture exclusivement financière des problèmes. Les difficultés observées relèvent moins d’une insuffisance de capitaux que d’une accumulation de fragilités institutionnelles : gouvernance parfois fragmentée, faible articulation entre stratégie industrielle et financement, absence d’évaluation indépendante des projets, insuffisance des mécanismes de pilotage, lenteur des processus décisionnels, faiblesse de la culture de l’innovation et déficit de responsabilisation managériale.

Dans ces conditions, le risque est de voir les nouveaux financements absorber les conséquences des dysfonctionnements existants au lieu d’en traiter les causes profondes. L’investissement perd alors sa vocation transformatrice pour devenir un instrument de stabilisation temporaire. Il prolonge le fonctionnement du système sans modifier les logiques qui en limitent la performance.

Une véritable stratégie industrielle exige pourtant une approche radicalement différente. Moderniser ne consiste pas uniquement à acquérir des équipements plus performants. Moderniser signifie également transformer les modes de gouvernance, renforcer les capacités de décision, développer les compétences, intégrer les technologies numériques, améliorer les systèmes d’information, instaurer une culture de l’évaluation permanente et faire de la responsabilité des dirigeants un principe structurant de l’action publique. Sans cette réforme globale, les investissements risquent d’accroître les capacités techniques sans améliorer durablement les performances économiques.

La dette n’est pas le problème, l’absence de stratégie l’est

Le débat relatif aux conventions de garantie rappelle une vérité essentielle : aucune économie moderne ne se développe sans recourir, à un moment ou à un autre, à l’endettement. La dette n’est ni une anomalie ni un signe automatique de fragilité. Elle constitue un instrument économique dont la pertinence dépend exclusivement de l’usage qui en est fait.

Toutefois, cette évidence ne doit pas masquer une question beaucoup plus exigeante : la dette contractée produit-elle réellement les transformations qu’elle est censée financer ? Une politique d’endettement ne peut être évaluée au regard des seuls montants mobilisés ou des conditions financières obtenues. Elle doit être appréciée à travers sa capacité à créer de nouvelles richesses, à accroître durablement la productivité nationale et à générer des ressources futures permettant non seulement de rembourser les emprunts, mais aussi d’élargir les marges de développement.

Une dette productive est une dette qui transforme l’économie. Une dette improductive est celle qui entretient les déséquilibres sans modifier les structures qui les génèrent. Entre ces deux situations se joue toute la différence entre une stratégie de développement et une simple gestion des contraintes.

L’enjeu dépasse ainsi la question financière. Il renvoie à la capacité de l’État à inscrire chaque investissement dans une vision cohérente de transformation économique. Sans objectifs clairement définis, sans indicateurs de résultats, sans mécanismes d’évaluation ex post et sans obligation de rendre compte des performances obtenues, le financement risque de devenir une succession d’interventions ponctuelles, déconnectées d’un projet national de modernisation.

La souveraineté économique repose moins sur l’accès aux financements que sur leur transformation en innovation, compétitivité et valeur ajoutée, dans le cadre d’une stratégie d’investissement cohérente, durable et continuellement évaluée.

Contrôler pour transformer

L’une des évolutions les plus significatives révélées par les travaux de la Commission des finances réside dans le déplacement progressif de la fonction parlementaire. Il ne s’agit plus seulement d’autoriser des emprunts ou de valider des conventions de garantie, mais d’interroger leur cohérence stratégique, leur exécution et surtout leur capacité à produire des résultats mesurables. Cette évolution est essentielle, mais elle ne prendra tout son sens que si le contrôle parlementaire cesse d’être un exercice ponctuel pour devenir un véritable dispositif d’évaluation continue des politiques publiques.

Dans les économies contemporaines, la légitimité d’une décision publique ne découle plus uniquement de sa conformité juridique ou de sa régularité budgétaire. Elle dépend de son efficacité démontrée. Or cette culture de l’évaluation demeure encore insuffisamment institutionnalisée. Les investissements sont souvent examinés au moment de leur approbation, beaucoup plus rarement plusieurs années après leur mise en œuvre. Une telle situation entretient une logique où l’on contrôle les moyens engagés davantage que les transformations effectivement produites. Sans indicateurs de performance, sans évaluation indépendante et sans obligation de rendre compte des résultats, le contrôle risque de demeurer formel, alors que sa véritable vocation est d’éclairer la décision publique et de corriger les trajectoires lorsque les objectifs ne sont pas atteints.

Les interrogations suscitées par le recours à la procédure d’urgence pour des conventions conclues plusieurs mois auparavant mettent en évidence une faiblesse plus profonde que la seule question des délais. Elles révèlent les limites d’un mode de gouvernance où l’urgence tend progressivement à se substituer à la planification.

Une administration performante ne gouverne pas sous la pression permanente des échéances, elle construit des priorités, anticipe les besoins et inscrit ses décisions dans une stratégie cohérente. Lorsque l’urgence devient une pratique récurrente, elle réduit le temps de l’expertise, fragilise le débat institutionnel et favorise une gestion réactive plutôt que prospective. Ce fonctionnement ne traduit pas nécessairement un déficit de moyens, mais souvent une insuffisance dans les mécanismes de programmation, de coordination et de pilotage. La véritable réforme consiste donc moins à accélérer les procédures qu’à renforcer la capacité de l’État à anticiper, planifier et évaluer l’impact de ses choix avant comme après leur mise en œuvre.

De l’investissement à la création de valeur

L’enjeu dépasse finalement la seule question des ressources financières. Ce qui est en cause, c’est la manière dont l’investissement public est pensé. Trop souvent, celui-ci demeure associé à une logique de financement ou de soutien conjoncturel, alors qu’il devrait constituer un instrument de transformation structurelle. Investir ne signifie pas seulement mobiliser des capitaux, cela implique de moderniser les organisations, de réformer les modes de gouvernance, d’améliorer la productivité et de créer durablement de la valeur économique et sociale.

Cette ambition suppose un État capable d’apprendre de ses propres expériences, de mesurer objectivement les effets de ses politiques et de faire de la transparence un levier de performance plutôt qu’une simple exigence administrative. La publication de données fiables, le suivi des investissements et l’évaluation régulière des résultats ne sont plus des pratiques accessoires, ils constituent les fondements d’une gouvernance crédible. Le véritable défi n’est donc pas de financer davantage, mais de gouverner autrement, en faisant de chaque investissement un vecteur de compétitivité, d’innovation et de souveraineté économique plutôt qu’un simple engagement budgétaire supplémentaire.

 

 

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