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Argentine – Angleterre | La leçon de la 90e minute

Hier soir, mercredi 15 juillet 2026, je n’ai pas seulement regardé un match, celui opposant l’Angleterre à l’Argentine dans le cadre des demi-finales de la Coupe du Monde Fifa. J’ai regardé ma fille regarder un match. Grand spectacle, fortes émotions, bouleversements à couper le souffle, et leçons à tirer…

Manel Albouchi

Elle voulait que l’Angleterre gagne. Moi, au fond de moi, mon intuition penchait pour l’Argentine. Ce n’était pas une certitude rationnelle. Ce n’était pas non plus les statistiques ou l’analyse d’une grande connaisseuse de football.

C’était cette petite voix intérieure que nous connaissons tous, celle qui parfois murmure que, dans la vie comme sur un terrain, on peut être dominé sans être vaincu.

​90 minutes de mémoire vive

​L’Argentine et l’Angleterre se retrouvent en demi-finale. Un rendez-vous chargé d’histoire ; pas seulement deux maillots, mais deux mémoires sportives et politiques différentes.

Dès les premières minutes, le contraste apparaît. L’Angleterre maîtrise son organisation. Elle construit son jeu avec précision, ferme les espaces, organise ses lignes, avance avec une discipline presque architecturale. L’Argentine, elle, cherche. Elle tourne autour, observe, attend la petite ouverture invisible.

​La première mi-temps fut un duel de patience… comme un nœud serré. Personne ne veut être celui qui fera le premier pas vers le vide. Puis arrive la 55ᵉ minute :  Anthony Gordon ouvre le score pour l’Angleterre. Le stade bascule. Le scénario semble écrit. L’Angleterre n’a pas seulement un avantage au tableau d’affichage. Elle possède désormais quelque chose de plus précieux : le contrôle psychologique du match.

Alors elle se transforme. Elle devient forteresse, un château médiéval. Chaque tacle devient une pierre ajoutée au mur. Jordan Pickford se dresse comme une tour infranchissable. Chaque balle qu’il arrête devient un souffle de survie.

Une équipe peut construire un mur, mais elle doit tenir derrière. Dès lors, l’Angleterre accepte de souffrir, de résister. Elle ne défend pas seulement un but, mais une possibilité de victoire.

​L’injustice dans les yeux d’un enfant

​Dans le salon, ma fille est concentrée. Elle ne quitte pas l’écran. Je l’observe. Elle ne regarde pas seulement vingt-deux joueurs courir derrière un ballon. Elle regarde l’histoire. Quelques jours auparavant, elle avait vécu le match Argentine–Égypte avec une sensation forte : celle d’une injustice.

​Les enfants ont parfois cette capacité étonnante de ressentir avant de comprendre. Elle connaît quelques termes : arbitrage, statistiques… mais n’a pas encore les mots complexes des adultes : stratégie, géopolitique, intérêts des États, rapport de force, droit international. Elle a simplement une impression intérieure : «Ce n’est pas juste.»

Jean Piaget, dans ses travaux sur le jugement moral de l’enfant, a montré que le sentiment de justice se construit progressivement. L’enfant apprend les règles, mais il apprend aussi quelque chose de plus profond : l’équilibre entre les personnes, la réciprocité, le besoin que chacun ait une place.

Alors peut-être que ce soir-là, ma fille ne choisissait pas seulement l’Angleterre. Elle choisissait une réparation. Elle cherchait, à travers ce jeu, à remettre le monde dans un ordre qui lui semblait plus juste.

​L’Argentine continue. Elle ne s’effondre pas. Elle revient. Elle insiste. Elle recommence. En Tunisie, nous avons un proverbe : الدوام ينقب الرخام»» (La durée perce le marbre). Il y a dans cette phrase une sagesse qui dépasse le sport. En effet, certaines résistances ne disparaissent pas aussi facilement sous un coup violent. Elles muent pour revenir encore et encore.

​Le football nous fait parfois voyager dans un espace que seul le génie peut imaginer. À la 85ᵉ minute, dans une fraction de seconde où le corps semble avoir décidé avant la pensée, Enzo Fernandez égalise sur un service de Lionel Messi. La forteresse n’est pas tombée d’un coup. Elle a simplement révélé la fissure. Puis, à la 90ᵉ+2, Lautaro Martinez donne l’avantage à l’Argentine sur une passe de Messi.

​Deux philosophies du courage

​Ce match n’opposait pas seulement deux équipes. Il opposait deux manières d’être au monde, deux formes de résistance.

L’Angleterre nous a montré le courage de tenir. Celui de rester debout quand la pression devient presque insupportable. Celui de protéger ce qui compte.

L’Argentine nous a montré le courage de continuer. Celui de croire encore quand le temps semble manquer. La forteresse contre la vague. Le mur contre l’eau.

​En regardant les visages autour de moi, dans ce salon de thé populaire, une question n’a pas arrêté de me revenir : et nous ? Quelle place occupons-nous dans ce grand récit mondial ? Nous vibrons pour des drapeaux qui ne sont pas les nôtres ! Nous adoptons des héros qui portent d’autres couleurs ! Nous déposons nos émotions dans des histoires venues d’ailleurs !

Mais peut-être est-ce aussi cela la puissance du sport : il nous permet d’habiter momentanément une histoire plus grande que nous. Il est cet espace transitionnel cher à Winnicott. Une aire où le jeu rencontre la réalité intérieure. Le football est ce bout de terrain vert et blanc avec des limites et des règles précises. Mais il est aussi un espace symbolique où chacun dépose ses attentes, ses frustrations, ses rêves et parfois ses blessures.

​C’est peut-être cela qui rend le football universel : il est réel par son score, mais il devient humain par ce que nous y déposons.

Hier, l’Argentine et l’Angleterre n’ont pas seulement joué une demi-finale. Elles nous ont raconté quelque chose sur nous-mêmes. Nous avons tous nos forteresses. Nous avons tous nos moments où le temps semble contre nous. Nous avons tous une minute 90, ce moment où tout peut encore basculer.

Et parfois, juste après avoir cru que tout était terminé, une porte s’ouvre. Pas toujours celle que nous attendions. Mais celle que nous étions peut-être prêts à voir.

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Bases américaines au Moyen-Orient | Un facteur d’insécurité

Les bases américaines au Moyen-Orient n’ont jamais assuré la sécurité des pays qui les abritent, au contraire, aujourd’hui ces bases contribuent largement à la déstabilisation de toute la région et notamment des monarchies du Golfe qui y ont investi d’énormes sommes d’argent et en ont fait le principal pilier de leur stratégie de défense.

Habib Glenza, à Lodz, Pologne.

Après la Seconde Guerre mondiale, le système de Bretton Woods faisait du dollar la monnaie centrale du monde. Il était convertible en or à un taux fixe.

Dans les années 1960 et 1970, les États-Unis accumulent des déficits importants, notamment à cause de la guerre du Vietnam et des dépenses sociales. Les pays étrangers possèdent de plus en plus de dollars et veulent les échanger contre de l’or.

Le 15 août 1971, le président Richard Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. C’est ce qu’on appelle le «choc Nixon». Le dollar devient une monnaie sans soutien physique. Sa valeur risque de s’affaiblir et la confiance internationale diminue. Les États-Unis doivent trouver une nouvelle base pour soutenir leur monnaie. La solution viendra du pétrole.

Choc pétrolier et accord avec l’Arabie saoudite

En octobre 1973, la guerre du Kippour éclate. Les pays arabes producteurs de pétrole imposent un embargo sur les exportations vers les États-Unis et certains de leurs alliés. Le prix du baril quadruple en quelques mois. C’est le premier choc pétrolier, qui provoque inflation et récession dans le monde occidental. 

C’est dans ce contexte que le secrétaire d’État américain Henry Kissinger propose à l’Arabie saoudite la négociation d’un «accord pétro-dollar».

Le 8 juin 1974, un accord-cadre est signé à Washington entre le secrétaire d’Etat américain et le prince Fahd ben Abdulaziz — futur roi. Officiellement.

Dans les faits, cet accord stipule que l’Arabie saoudite accepte de vendre son pétrole principalement en dollars américains, tandis qu’une grande partie des revenus est réinvestie dans les bons du Trésor américains. En échange, les États-Unis offrent une protection militaire et vendent des armes modernes au royaume.   

Grâce à cet accord, le dollar américain reprend des couleurs et les États-Unis bénéficient de ce que Valéry Giscard d’Estaing appelait un «privilège exorbitant». Ils peuvent financer leurs déficits budgétaires et commerciaux à faible coût. Ils peuvent émettre plus de dollars sans que l’inflation ne s’envole immédiatement, car une partie de ces dollars est absorbée par le reste du monde. Le dollar reste la monnaie de réserve mondiale, ce qui renforce leur influence, y compris à travers les sanctions financières. En contrepartie les Américains ont-ils accordé aux Saoudiens la protection promise ? 

Les bases américaines ne servent que les Etats-Unis et Israël 

Au lendemain des attaques du 11 septembre 2001 et de la guerre d’Irak en 2003 qui s’ensuit, les pays du golfe ont commencé à financer l’installation de bases américaines sur leurs sols, croyant que ces bases, indispensables à leurs avis, seront un facteur de sécurité dans la région. Mais au fil des années, notamment après l’attaqued’Abqaïq et de Khurais, en Arabie Saoudite, le 14 septembre 2019, vraisemblablement commise par des drones houthis, il a été démontré clairement que les Américains se désintéressent complètement de la sécurité de la monarchie saoudienne.

Les frappes israéliennes à Doha, le 9 septembre 2025, ont ébranlé le concept de «garanties sécuritaires» dont pensaient bénéficier les pays du Golfe de la part de l’allié américain. 

Les bases américaines au Moyen-Orient n’ont jamais assuré la sécurité des pays qui les abritent, au contraire, aujourd’hui ces bases contribuent largement à la déstabilisation de toute la région et notamment des monarchies du Golfe qui y ont investi d’énormes sommes d’argent. En effet, c’est de ces bases que partent les machines de guerre américaines qui ont détruit l’Irak, l’Afghanistan, la Libye… 

Israël est le déstabilisateur majeur de la région

Israël ne peut exister sans guerres et quand celles-ci viennent à manquer, l’Etat hébreu les invente. Aujourd’hui, son ennemi juré est l’Iran, demain ce seront la Turquie, le Pakistan, l’Egypte qui subiront le même sort. Cet État hors la loi fera tout pour déstabiliser toute la région. Le plus grave c’est que les Américains soutiendront Israël sous le diktat du lobby sioniste international. Par conséquent, les bases américaines au Moyen-Orient seront utilisées pour assurer la protection d’Israël si les aventures militaires de l’Etat sioniste viendraient à se retourner contre lui.

Aussi la question qui se pose aujourd’hui est-elle la suivante : pourquoi maintenir ces bases et pourquoi financer la présence de soldats américains qui, au final, ne protègent qu’Israël ?   

Le président philippin Duarte a ordonné la fermeture des bases militaires américaines et Ibrahim Traoré a chassé les militaires français du Burkina Faso. De petits pays, à l’instar des Philippines et du Burkina Faso, sont parvenus à se débarrasser des bases militaires américaines et françaises.

Le président Duarte estime que la présence des bases américaines conduit à l’instabilité dans le sud du pays, où sévissent plusieurs rébellions. Et annonce qu’il va acheter des armes à la Russie et à la Chine. Il a affirmé avoir ordonné aux conseillers militaires des Etats-Unis de quitter le sud des Philippines Et cette déclaration risque de mettre à mal une relation bilatérale qui ne cesse de se dégrader sérieusement depuis l’arrivée de Duterte à la présidence en juin. 

De son côté Traoré est allé jusqu’à rompre les relations diplomatiques de son pays avec la France.

Il est grand temps pour les pays du Moyen-Orient de réviser leurs stratégies de défense marquées par une soumission totale aux diktats des Etats-Unis et de sa base avancée au Moyen-Orient : Israël. Ils seraient bien inspirés de revoir, par la même occasion, leurs liens avec l’Iran en vue d’asseoir les bases d’un accord de bon voisinage fondé sur la confiance mutuelle. Et pour rétablir cette confiance, ils devraient commencer par fermer les bases militaires américaines sur leurs territoires qui sont principalement dirigées contre l’Iran et ne servent finalement pas leurs intérêts, mais ceux d’Israël.

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Education et emploi | Le match Tunisie-Maroc que Carthage est en train de perdre

En cette fin juin, pendant que les estrades se dressent dans les lycées tunisiens et marocains pour célébrer les nouveaux bacheliers, que les hymnes nationaux résonnent, que les mentions «très bien» s’affichent fièrement sur les listes d’admis, et que les ministères de l’Éducation des deux rives du Maghreb publient leurs bilans annuels flatteurs — taux de réussite en hausse, discours sur l’excellence, promesses d’orientation «adaptée aux besoins du marché» —, une question plus prosaïque s’impose, loin des estrades et des youyous : que deviennent, cinq ou dix ans plus tard, ces mêmes lauréats une fois jetés dans l’arène du travail ? Car la saison des bacheliers est aussi, qu’on le veuille ou non, la saison de vérité pour deux systèmes éducatifs qui se regardent en miroir depuis Rabat et depuis Tunis, chacun vantant ses chiffres de scolarisation, chacun taisant pudiquement ses chiffres de chômage. «El-farha ma tkammel» — la joie ne dure jamais jusqu’au bout — dit le dicton tunisien, et il n’a jamais aussi bien collé à la réalité qu’au moment où l’on compare, rapport BMI en main, ce que promet le diplôme et ce que délivre, en vérité, le marché du travail des deux pays. (Image de chômeurs diplômés tunisiens sur le chemin de l’exil, générée par IA).

Moktar Lamari, Ph.D.

Deux documents permettent de peser, chiffre contre chiffre, ce qu’il reste à la Tunisie et ce que le Maroc a su engranger : ‘‘Tunisia Education & Labour Market, Annual Report’’ (BMI – A Fitch Solutions Company, novembre 2025, 43 pages, rapport institutionnel sans auteur nommé) et ‘‘Morocco Education & Labour Report, Annual Report’’ (BMI, juillet 2026, 42 pages, même signature collective).

Deux voisins, deux trajectoires, et un écart qui se creuse comme une faille tectonique entre Bizerte et Tanger.

Cinq différences qui font mal

Primo, la taille du bassin de main-d’œuvre. Le Maroc affiche une population active potentielle de 24,7 millions de personnes, contre 8,2 à 8,3 millions pour la Tunisie (BMI Tunisia, p.32 ; BMI Morocco, p.29-30). Trois fois plus grand, le Royaume peut se permettre des pertes que la République ne peut absorber. Chez nous, chaque cerveau qui s’envole est un trou dans le grenier ; chez eux, c’est une fuite dans un océan.

Secundo, le salaire minimum, paradoxe cocasse s’il en est. Le Maroc paie ses ouvriers USD370,6 par mois (relevé le 1er  janvier 2026, +5%, BMI Morocco p.4), soit près de trois fois le Smig tunisien, plafonné à USD124 (BMI Tunisia, p.39) — l’un des plus bas de toute la région Mena. Et pourtant, c’est la Tunisie qui écope du pire score de «coûts du travail» : 65,9 sur 100 (189e mondial), contre 45,8 pour le Maroc (81e mondial) (BMI Tunisia p.6 ; BMI Morocco p.5).

Comment payer moins et coûter plus cher ? Réponse : les charges patronales tunisiennes grimpent à 25,3% contre 23,3% au Maroc, et l’indemnité de licenciement tunisienne culmine à 17,2 semaines de salaire contre 10,9 à 13,5 semaines chez le voisin (BMI Tunisia p.39 ; BMI Morocco p.39). Rigidité tunisienne, souplesse marocaine : «Yesir el-jmal wala el-hem» — Mieux vaut porter le chameau que le souci, dit-on, mais nos employeurs, eux, portent les deux.

Tertio, l’emploi effectif. Seulement 38,5% des Tunisiens en âge de travailler occupent un emploi (BMI Tunisia, p.33), avec un chômage des jeunes de 15-24 ans à 40,1% et un chômage des diplômés du supérieur avoisinant 30% (BMI Tunisia, p.31, données Banque mondiale 2024). Le Maroc, lui, ne publie pas un taux d’emploi global aussi cru, mais affiche un symptôme tout aussi révélateur : un ratio valeur ajoutée par travailleur/salaire minimum de seulement 0,68 — l’avant-dernière productivité de toute la région Mena, juste devant la Cisjordanie et Gaza (BMI Morocco, p.38). Autrement dit : la Tunisie forme des chômeurs qualifiés, le Maroc emploie des travailleurs peu productifs. Un choix cornélien entre le diplôme sans emploi et l’emploi sans rendement — voilà ce qui attend, statistiquement, les bacheliers qu’on vient tout juste d’applaudir.

Quarto, la scolarisation secondaire, où l’écart est vertigineux : 97,6% de taux net au Maroc contre 87,2% en Tunisie (BMI Morocco p.12 ; BMI Tunisia p.13). Le Royaume, longtemps moqué pour son retard éducatif, a désormais un secondaire quasi universel, quand la République, pionnière de l’éducation moderne dès Bourguiba, voit ses classes se vider dès la fin du collège.

Quinto — et c’est le seul lot de consolation tunisien — l’alphabétisation. Malgré une scolarisation secondaire inférieure, la Tunisie affiche un taux d’alphabétisation de 83,6% contre 77,4% seulement au Maroc, troisième plus faible taux de toute la région Mena (BMI Tunisia p.13 ; BMI Morocco p.26).

Comprenez : le Maroc scolarise plus, mais alphabétise moins bien ; la Tunisie scolarise moins, mais ce qu’elle scolarise, elle le fait relativement bien lire et écrire. Un match nul en trompe-l’œil, où chacun perd sur le terrain de l’autre.

Quatre raisons du décrochage tunisien

Primo, le décrochage structurel lui-même. La Tunisie affiche le taux de transition primaire-secondaire le plus bas de toute la région Mena (BMI Tunisia, p.9-10), preuve que le système pousse les enfants dehors dès que la pauvreté ou la nécessité économique frappe à la porte. Le Maroc, avec un taux de transition de 90% — pourtant lui aussi parmi les plus faibles de la région — reste malgré tout nettement devant.

Secundo, la rigidité réglementaire du marché tunisien, déjà évoquée : charges sociales plus lourdes, indemnités de licenciement plus généreuses, négociations salariales sous la pression constante de l’UGTT (BMI Tunisia, p.5, p.39-40), qui a manifesté contre le président Kaïs Saïed en août 2025. Le Maroc, avec un taux de syndicalisation historiquement plus faible, garde une flexibilité qui séduit davantage les investisseurs, même si elle se paie en précarité pour les travailleurs marocains.

Tertio, l’instabilité politique post-2011, qui a gelé les réformes tunisiennes une décennie durant. Le plan stratégique de l’éducation 2016-2020 puis celui de 2023-2030 restent, selon BMI, sans effet mesurable sur le niveau de compétences de la population (BMI Tunisia, p.4, p.13-14). Pendant ce temps, le Maroc lançait en avril 2026 la plateforme numérique Elogha -Sup pour moderniser l’enseignement supérieur et connecter les diplômés au marché du travail (BMI Morocco, p.4, p.16) — un geste concret, quand la Tunisie collectionne les plans sans lendemain. «Elli ynajjem yahki, ma ynajjemch ya’mal» : Celui qui sait parler ne sait pas forcément agir.

Quarto, la démographie et l’exode des cerveaux. Le Maroc conserve un taux de fécondité de 2,6 naissances par femme, au-dessus du seuil de renouvellement, contre seulement 1,8 en Tunisie — sous ce même seuil (BMI Morocco p.29 ; BMI Tunisia p.32). Or dans le même temps, la Tunisie voit s’envoler plus de 715 000 de ses ressortissants à l’étranger (2024), majoritairement vers la France, l’Italie, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis — profil hautement qualifié, précise BMI (Tunisia, p.35-36). Le Maroc perd en valeur absolue davantage de personnes (3,6 millions de Marocains vivant à l’étranger en 2024), mais dispose d’un réservoir démographique bien plus large pour compenser (BMI Morocco, p.34-35). Chez nous, chaque ingénieur qui embarque est une fuite proportionnellement plus grave que chez le voisin — un peu comme vider un petit bassin à la petite cuillère pendant que l’autre remplit une piscine olympique avec un tuyau percé.

Ce que le grenier tunisien a encore

Reconnaissons tout de même à la Tunisie ses points de résistance : une alphabétisation supérieure, un mean years of schooling de 7,6 ans contre 4,8 au Maroc (BMI Tunisia p.13 ; BMI Morocco p.12), et une dépense publique en éducation à 6,7% du PIB, l’une des plus élevées de la région, contre environ 5,9-7,6% côté marocain selon les années (BMI Tunisia p.9, p.12 ; BMI Morocco p.14). Le grenier tunisien n’est donc pas vide — il est simplement mal géré, mal orienté, et surtout mal connecté au marché du travail.

Score global de risque du marché du travail : Tunisie 60,3 (168e mondial, en dégradation de 20 rangs), Maroc 54,1 (122e mondial, en amélioration de 12 rangs) (BMI Tunisia p.4 ; BMI Morocco p.4-5).

En somme, pendant que les estrades se démontent et que les confettis retombent sur les cours d’écoles des deux pays, la Tunisie forme mieux qu’elle n’emploie, et le Maroc emploie mieux qu’il ne forme. Entre les deux, un même Maghreb, deux administrations, et un seul verdict statistique : «El-ghorba twakkel el-‘echra» — L’exil ronge la fraternité, mais il ronge d’abord et surtout les économies qui laissent partir leurs talents sans jamais les avoir vraiment mis au travail.

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur : E4T (Économie pour la Tunisie).

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