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Les entreprises tunisiennes face à l’urgence de la transition énergétique et des normes européennes

Les entreprises tunisiennes sont confrontées à une double exigence : réduire leur consommation énergétique pour préserver leur compétitivité et s’adapter aux nouvelles normes environnementales imposées par l’Union européenne. Économistes, universitaires et experts du secteur estiment que l’efficacité énergétique et le recours aux énergies renouvelables ne relèvent plus d’un simple choix de gestion, mais deviennent une condition d’accès aux marchés internationaux, en particulier européen.

 

Ridha Chkoundali

Pour l’économiste Ridha Chkoundali, le principal défi ne réside plus uniquement dans la maîtrise des dépenses d’énergie. Il considère que la question centrale est désormais la capacité des entreprises tunisiennes à produire selon les nouvelles normes environnementales européennes. « Produire selon les nouvelles normes européennes n’est plus un choix, mais une contrainte », affirme-t-il, en soulignant que ces réglementations modifient progressivement les conditions d’accès au marché européen pour les entreprises exportatrices.

Kaïes Samet, économiste et universitaire, partage ce constat. Selon lui, les industriels tunisiens sont aujourd’hui contraints de se conformer aux réglementations environnementales internationales, notamment aux mécanismes de taxe carbone et aux normes d’émission, ce qui les pousse à adopter des technologies moins polluantes. Il estime que cette adaptation permet à la fois de réduire les coûts de production et d’améliorer la compétitivité des entreprises sur les marchés étrangers.

Ali Kanzari, expert en énergie photovoltaïque et membre de l’UTICA, considère également que l’efficacité énergétique est devenue une quasi-obligation. Il rappelle que l’énergie représente, dans de nombreux secteurs, l’un des principaux postes de dépenses et qu’une entreprise qui ne cherche pas à améliorer sa performance énergétique s’expose à des difficultés de compétitivité.

La pression réglementaire européenne constitue l’un des principaux facteurs d’accélération de cette transition. Ali Kanzari rappelle que l’Union européenne a d’abord ciblé les secteurs les plus énergivores, notamment le ciment, la sidérurgie, la chimie et l’électricité, dans le cadre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Depuis janvier 2026, explique-t-il, les importateurs européens doivent s’acquitter d’une taxe d’environ 80 euros par tonne de CO₂ non évité pour les produits concernés.

Ridha Chkoundali souligne que cette évolution dépasse la simple logique de réduction des coûts et impose aux entreprises tunisiennes d’intégrer des critères de durabilité dans leurs procédés de production. Selon lui, cette adaptation nécessite également un accompagnement des pouvoirs publics et une politique énergétique adaptée, notamment dans le domaine des énergies renouvelables.

Les secteurs exportateurs ne sont toutefois pas tous confrontés au même calendrier. Ali Kanzari cite les industries des câbles, du textile, ainsi que les secteurs électrique, mécanique et électronique parmi les principales filières exportatrices vers l’Europe. Il indique que certaines entreprises du secteur des câbles, notamment celles intégrées aux chaînes de valeur automobile et aéronautique, ont déjà engagé leur transition énergétique en exigeant un contenu en énergie renouvelable dans leurs produits avant même que l’Union européenne ne cible explicitement ce secteur.

Le textile n’est pas encore directement soumis à ces exigences, mais Ali Kanzari estime que les entreprises du secteur ont intérêt à anticiper les futures réglementations, compte tenu des délais nécessaires pour réaliser les investissements requis.

Dans l’industrie cimentière, la transition est déjà engagée. Ali Kanzari explique qu’une loi entrée en vigueur en 2021 permet désormais à des entreprises ou à des sociétés de projet de produire de l’électricité renouvelable et de la vendre à d’autres entreprises via le réseau de la STEG. Selon lui, une première capacité de 100 mégawatts a déjà été installée pour alimenter des cimenteries en électricité photovoltaïque, et une nouvelle tranche de 100 mégawatts est en préparation. Quatre cimentiers seraient actuellement en cours de mise à niveau afin de préserver leur accès au marché européen et de rester compétitifs face à des concurrents régionaux.

Au-delà de la conformité réglementaire, les intervenants mettent en avant les gains économiques de l’efficacité énergétique. Kaïes Samet estime qu’elle permet généralement de réduire la consommation d’énergie de 20 % à 50 % selon les secteurs, entraînant une baisse des factures d’électricité, de gaz ou de carburant. Il considère également que les investissements réalisés peuvent générer des retours relativement rapides grâce aux économies cumulées sur le long terme.

L’universitaire souligne aussi des effets indirects, tels que l’amélioration du confort thermique, l’optimisation des équipements industriels, la récupération de chaleur et la maintenance prédictive, qui contribuent à accroître la productivité et à prolonger la durée de vie des installations.

Il évoque par ailleurs le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans l’optimisation énergétique. Selon lui, l’IA peut aider les entreprises à identifier des gisements d’économie d’énergie, à automatiser certaines tâches, à améliorer la maintenance des équipements et à réduire les déchets, même si le développement des technologies numériques entraîne lui-même une consommation énergétique importante.

Sur le plan macroéconomique, Kaïes Samet estime que l’efficacité énergétique pourrait réduire la vulnérabilité des entreprises aux fluctuations des prix des énergies fossiles, limiter l’impact des taxes carbone, favoriser la création d’emplois liés à la rénovation énergétique et améliorer la compétitivité globale de l’économie.

Pour accompagner cette transition, plusieurs mécanismes de financement sont disponibles. Ali Kanzari et Kaïes Samet citent tous deux le Fonds de transition énergétique, géré par l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie. Selon Ali Kanzari, ce fonds peut financer jusqu’à 20 % du montant des investissements réalisés par les entreprises dans le cadre de contrats-programmes, tandis que les audits énergétiques bénéficient d’un remboursement pouvant atteindre 70 % de leur coût.

Kaïes Samet rappelle que ce fonds, anciennement Fonds national de maîtrise de l’énergie, soutient également l’acquisition d’équipements performants et peut intervenir sous forme de primes, de dotations remboursables ou de participation au capital.

Les deux experts mentionnent aussi des financements internationaux. Kaïes Samet cite notamment le programme SUNREF, financé par l’Agence française de développement et l’Union européenne, qui mobilise plus de 70 millions d’euros pour financer des projets de transition énergétique via des banques tunisiennes partenaires. Ali Kanzari évoque de son côté un financement d’environ 80 millions accordé par la banque allemande KfW pour des projets d’efficacité énergétique dans les établissements publics, ainsi que des fonds italiens destinés à soutenir la mise à niveau des entreprises.

Le Fonds de garantie de l’efficacité énergétique, géré par la SOTUGAR, garantit par ailleurs les crédits bancaires accordés aux entreprises industrielles pour des travaux d’efficacité énergétique réalisés par des sociétés de services énergétiques.

Malgré ces dispositifs, certains obstacles réglementaires persistent. Ali Kanzari estime que le plafond d’injection d’électricité photovoltaïque sur le réseau de la STEG, fixé à 30 % de la capacité installée pour les entreprises, limite la rentabilité des projets. L’UTICA demande sa suppression ou son relèvement à 50 %, afin de réduire les délais de retour sur investissement.

Ridha Chkoundali appelle également à examiner les dispositions du Plan de développement 2026-2030 pour vérifier si les nouvelles exigences européennes y sont pleinement prises en compte. Il rappelle que le plan vise à porter la part des énergies renouvelables à 35 % de la production énergétique nationale, mais estime qu’il est encore difficile d’affirmer que les besoins spécifiques des entreprises exportatrices ont été entièrement intégrés.

Les trois intervenants convergent néanmoins sur un point : l’efficacité énergétique et la décarbonation sont devenues des facteurs déterminants pour la compétitivité des entreprises tunisiennes. Ali Kanzari affirme que « les entreprises tunisiennes n’ont plus le choix », tandis que Kaïes Samet estime que l’efficacité énergétique « n’est plus une question de choix pour les exportateurs tunisiens ; elle est devenue une nécessité pour garantir leur survie et leur pérennité ». Ridha Chkoundali considère enfin que l’enjeu dépasse désormais la simple réduction des coûts énergétiques et concerne directement la capacité des entreprises tunisiennes à conserver leur accès au marché européen.

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Anne Guéguen: « Co-produire, co-investir, co‑innover ensemble »

Soutenir l’entrepreneuriat féminin, ce n’est pas simplement corriger une injustice : c’est donner aux femmes les moyens de transformer des idées locales en marchés internationaux, mais aussi de créer des emplois inclusifs et de renforcer les chaînes de valeur à l’échelle du continent.

À l’ouverture du COMFWB Trade Fair, le 1er juillet 2026 à Tunis, l’ambassadrice de France en Tunisie, Anne Guéguen, a pris la parole pour souligner l’importance d’une vision axée sur un partenariat renouvelé entre l’Afrique et la France. Elle a précisé que ce partenariat doit produire des résultats concrets, être co-construit d’égal à égal et porté par les femmes entrepreneures.

Toujours dans le cadre du COMESA, l’Ambassadrice a souligné que la France souhaite passer d’une logique d’assistance à une logique d’investissement productif et de partenariat équilibré. “L’Afrique n’est pas un continent à assister, mais un continent à investir”, a-t-elle affirmé, rappelant que le continent est le plus jeune du monde et dispose d’un fort potentiel de croissance.

Elle a mis l’accent sur la nécessité de penser à l’échelle continentale, au-delà des clivages linguistiques historiques, pour bâtir des chaînes de valeur inclusives et durables. Poursuivant son propos, elle a rappelé les engagements récents pris à Nairobi dans le cadre du sommet Africa Forward : 23 milliards d’euros d’investissements annoncés pour le continent, dont 14 milliards mobilisés par des financements publics et privés français, ciblant l’énergie, les infrastructures numériques, les transports, l’agriculture intelligente et la formation des talents africains de demain.

Elle a insisté sur la place centrale des femmes et de la jeunesse dans ce nouveau paradigme. « Soutenir leur internationalisation, ce n’est pas seulement une politique de justice. C’est une politique d’efficacité économique », a-t-elle déclaré. Elle a souligné que les entreprises dirigées par des femmes réinvestissent davantage dans leurs communautés, créent des emplois plus inclusifs et sont de puissants vecteurs d’innovation.

À ce titre, les résultats de l’initiative Qawafel ont été cités comme preuve tangible : plus de 170 structures d’accompagnement tunisiennes soutenues financièrement et techniquement, des centaines d’entreprises et start-ups accompagnées vers l’internationalisation, et des partenariats institutionnels noués entre la Tunisie, le Kenya, le Congo et le Sénégal. Ces chiffres, a-t-elle noté, représentent des entreprises tunisiennes qui exportent pour la première fois vers l’Afrique subsaharienne, des emplois créés et des relations de confiance désormais établies entre opérateurs de pays qui se connaissaient peu.

Anne Guéguen a mis en lumière la cohérence entre l’action locale en Tunisie et la stratégie portée à Nairobi. Elle a fait savoir que soutenir une entrepreneure tunisienne du secteur agroalimentaire à exporter vers le Kenya ou faciliter l’accès au financement d’une PME à Sfax relève de la même logique que l’annonce d’investissements structurants à l’échelle continentale : partenariats équilibrés, intégration dans les chaînes de valeur et investissements productifs plutôt que dépendance à l’aide. Elle a souligné que cette approche vise à renforcer la souveraineté économique des pays africains tout en créant des opportunités mutuellement bénéfiques.

S’appuyant sur le Plan stratégique à moyen terme 2026-2030 du COMFWB, l’Ambassadrice a rappelé l’importance d’élargir l’accès au financement et aux marchés, d’intégrer résolument le numérique comme levier de compétitivité et de renforcer l’intégration des femmes dans le commerce intra-COMESA et la ZLECAf.

Elle a fait savoir que la France se reconnaît pleinement dans ces priorités et continuera, via Qawafel et l’ensemble de ses instruments de coopération, à accompagner leur mise en œuvre.

Pour conclure, elle a insisté sur le sens du partenariat proposé : « On va ensemble co-produire, co-investir, co-inventer », un engagement qui, selon elle, ouvre la voie à des résultats rapides et durables pour la Tunisie et pour l’Afrique tout entière.

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L’impunité administrative : cette panne silencieuse qui coûte cher à la Tunisie

Par Zouhaïr BEN AMOR (Universitaire)

Il y a des scènes banales qui, à force de se répéter, finissent par raconter tout un pays. Un citoyen se rend à la mairie pour récupérer un papier annoncé comme prêt. Il a pris sa matinée, parfois un taxi, parfois il a laissé son travail, parfois il a demandé à un voisin de garder un enfant ou à un parent de l’accompagner. On lui avait dit : revenez tel jour, votre document sera prêt. Le jour arrive, mais le papier n’est pas là. La formule tombe, légère, presque mécanique : revenez demain. On ne s’excuse pas vraiment. On n’explique pas clairement. On ne mesure pas le temps perdu. On oublie que, pour l’administration, ce n’est qu’un dossier parmi d’autres, mais pour le citoyen, c’est une démarche, une attente, parfois une urgence, souvent une fatigue.

Le plus inquiétant n’est pas seulement le retard. Le plus inquiétant est l’habitude du retard. Ce qui choque n’est pas uniquement qu’une imprimante manque de papier ou qu’un appareil soit en panne. Ce qui choque, c’est que cette panne puisse devenir normale, acceptée, presque intégrée au paysage administratif. Dans une société qui aspire à la modernité, il n’est pas normal qu’un service public dépende du hasard d’une ramette de papier, de l’humeur d’un agent ou de la disponibilité approximative d’un responsable. Un document promis pour le jour J doit être prêt le jour J. Le lendemain n’est pas un détail, c’est une rupture de confiance.

Dans beaucoup de nos administrations, le citoyen ne se plaint pas seulement d’une lenteur. Il se plaint surtout d’une absence de conséquence. Quand un comportement irrégulier est signalé à la hiérarchie, on espère naturellement une vérification, une écoute, une correctionet, lorsque les faits sont établis, une sanction proportionnée. Or très souvent, la plainte disparaît dans les couloirs. Elle devient un papier de plus, un bruit de plus, une gêne de plus. L’agent mis en cause, au lieu d’être rappelé à l’ordre, se sent parfois protégé par l’inertie du système. Il comprend que rien ne lui arrivera. Et quand l’impunité s’installe, le comportement fautif cesse d’être une anomalie : il devient une méthode.

Quand la plainte s’égare dans les couloirs

Le citoyen tunisien connaît cette impression pénible : il parle, mais personne n’écoute vraiment. Il écrit une réclamation, mais elle ne provoque aucun mouvement visible. Il signale un abus, mais l’abus continue. Il dénonce une négligence, mais la négligence revient le lendemain, identique, parfois plus arrogante encore. Cette expérience est destructrice, car elle enseigne au citoyen que la règle existe dans les textes, mais qu’elle se fatigue dans la pratique. Elle lui apprend que l’administration peut être forte devant le faible, mais faible devant ses propres défaillances.

Une hiérarchie qui ne réagit pas affaiblit son autorité. Elle croit parfois préserver la paix interne en évitant le conflit avec l’agent fautif. En réalité, elle nourrit un conflit plus profond avec l’ensemble des citoyens. Elle protège momentanément un individu, mais elle abîme durablement l’institution. Car l’administration n’est pas faite pour protéger les agents contre les usagers, elle est faite pour protéger le service public contre les abus, d’où qu’ils viennent. Un responsable qui enterre une réclamation ne calme pas la situation, il fabrique la prochaine crise.

Il faut aussi sortir d’une confusion très répandue : demander des comptes à un agent public n’est pas une attaque personnelle. Ce n’est pas une vengeance, ce n’est pas une humiliation, ce n’est pas une chasse aux sorcières. C’est simplement le fonctionnement normal d’un service qui doit rendre des comptes. Dans une école, un hôpital, une municipalité, une recette des finances, un bureau d’état civil ou une administration régionale, l’agent n’est pas propriétaire de son poste. Il exerce une mission au nom de la collectivité. Cette mission lui donne des droits, mais aussi des devoirs. Le premier de ces devoirs est le respect du citoyen.

Le petit désordre qui fabrique la grande défiance

On a parfois tendance à sourire devant les petites pannes : pas de papier, pas de toner, pas de signature, pas de cachet, pas de connexion, pas de responsable, pas de réponse. On les traite comme des anecdotes. Pourtant, ce sont précisément ces petites pannes qui fabriquent la grande défiance. Le citoyen n’a pas toujours accès aux grands dossiers de l’État. Il ne voit pas tous les budgets, il ne lit pas tous les décrets, il ne participe pas à toutes les réunions. Mais il voit très bien si l’agent au guichet le respecte, si le document est prêt, si la file avance, si la réponse est claire, si l’horaire est respecté.

L’administration se juge souvent dans ces instants ordinaires. Une imprimante sans papier dans une mairie n’est pas seulement une imprimante sans papier. C’est le symbole d’un système qui n’a pas prévu l’évidence. C’est le signe d’une chaîne de responsabilité rompue : qui devait vérifier les stocks ? Qui devait signaler la panne ? Qui devait acheter le papier ? Qui devait organiser une solution provisoire ? Qui devait informer le citoyen ? Lorsque personne ne répond à ces questions, c’est que tout le monde est responsable en théorie et que personne ne l’est en pratique.

Cette culture du flou est dangereuse. Elle permet à chacun de se réfugier derrière une excuse. L’agent dit que ce n’est pas lui. Le chef de service dit qu’il n’était pas au courant. Le responsable dit qu’il manque de moyens. Le citoyen, lui, rentre chez lui avec son problème non résolu. Bien sûr, nos administrations ont parfois de vrais manques : manque de personnel, manque de matériel, surcharge, budgets limités, procédures anciennes. Il serait injuste de nier ces difficultés. Mais la pauvreté des moyens ne doit jamais devenir un permis de négligence. Quand les moyens sont limités, l’organisation doit être plus rigoureuse, non plus désordonnée.

Le dysfonctionnement répété a un coût invisible. Il coûte des heures de travail perdues, des déplacements inutiles, de l’essence, de la fatigue, de la colère, de la méfiance. Il pousse certains citoyens vers les passe-droits, car ils finissent par croire que la voie normale ne fonctionne pas. Il encourage les relations, les interventions, les coups de téléphone, les connaissances. Et c’est ainsi que la petite panne administrative finit par ouvrir la porte à une grande maladie sociale : l’idée que le droit seul ne suffit pas, qu’il faut toujours connaître quelqu’un pour obtenir ce qui devrait être obtenu simplement.

Sanctionner n’est pas humilier, c’est protéger le service public

Une administration en règle n’est pas une administration qui punit pour punir. C’est une administration qui sait distinguer l’erreur, la faute, la négligence répétée et la fraude. L’erreur peut se corriger par la formation. La faute doit être rappelée. La négligence répétée exige une sanction. La fraude doit être traitée avec fermeté. Si ces niveaux sont confondus, l’injustice apparaît. Mais si rien n’est traité, l’impunité gagne. Le citoyen n’a pas besoin d’une administration brutale, il a besoin d’une administration sérieuse.

Il faut donc mettre en place des mécanismes simples, lisibles et obligatoires. Chaque réclamation doit recevoir un numéro, une date, un délai de réponse et un responsable identifié. Le citoyen ne doit pas déposer une plainte dans le vide. Il doit pouvoir savoir où elle se trouve, qui l’examine et quand une réponse lui sera donnée. La hiérarchie doit être obligée de répondre, même lorsque la plainte n’est pas fondée. Une réponse claire vaut mieux qu’un silence méprisant. Le silence administratif est l’un des plus grands producteurs de colère civique.

Il faut également que les sanctions existent réellement. Une remarque écrite, un avertissement, un déplacement, une suspension, une procédure disciplinaire : tout cela doit être prévu, encadré, contrôlé et appliqué avec justice. Mais il faut surtout que les sanctions soient visibles dans leurs effets, sans nécessairement exposer les personnes à la vindicte publique. Le citoyen n’a pas besoin de connaître tous les détails du dossier disciplinaire, il a besoin de constater que le comportement dénoncé ne se répète plus. La meilleure sanction est parfois celle que l’on ne commente pas, mais dont on voit le résultat : le service fonctionne enfin.

La protection des lanceurs d’alerte internes est également indispensable. Dans chaque administration, il existe des agents honnêtes qui voient les abus, qui souffrent du désordre, qui veulent travailler correctement, mais qui se taisent par peur des représailles ou par découragement. Il faut les protéger. Il faut leur donner des canaux sûrs pour signaler les irrégularités. Une administration saine n’est pas celle où tout le monde se tait, c’est celle où la vérité peut remonter sans que celui qui la dit soit puni à la place de celui qui triche.

Remettre l’administration au service du citoyen

Réformer l’administration ne signifie pas seulement numériser les guichets ou installer des plateformes. Le numérique peut aider, bien sûr, mais il ne remplacera jamais l’éthique du service. Une plateforme peut recevoir une demande, mais elle ne garantit pas à elle seule le respect du délai. Un ordinateur peut imprimer un document, mais il ne remplace pas la conscience professionnelle. La modernisation ne doit pas être un décor, elle doit être une culture, celle du délai respecté, de la réponse claire, de la responsabilité assumée.

Chaque service public devrait afficher des engagements simples : délai de traitement, documents nécessaires, responsable du service, procédure de réclamation, recours possible. Ces informations doivent être visibles, compréhensibles et respectées. Le citoyen ne doit pas venir trois fois pour apprendre à la troisième visite qu’il manque une pièce. Il ne doit pas découvrir au guichet une règle inventée le matin même. Il ne doit pas dépendre du ton d’une personne pour accéder à un droit. La règle doit être écrite, stable, publique et la même pour tous.

Il faut aussi réhabiliter la notion de chef. Un chef de service n’est pas seulement une personne qui signe. C’est une personne qui organise, contrôle, anticipe, corrige. Il doit savoir si l’imprimante fonctionne, si le papier existe, si les agents sont présents, si les citoyens attendent trop longtemps, si les réclamations s’accumulent. La hiérarchie ne peut pas se contenter d’être une décoration administrative, elle doit être une responsabilité quotidienne. Là où il n’y a pas de contrôle, il y aura tôt ou tard du laisser-aller. Là où il n’y a pas de conséquence, il y aura tôt ou tard de l’abus.

La Tunisie n’a pas seulement besoin de grandes réformes annoncées dans les discours. Elle a besoin de petites rigueurs appliquées chaque jour. Elle a besoin d’une administration qui arrive à l’heure, qui répond, qui s’excuse lorsqu’elle se trompe, qui corrige lorsqu’elle faillit, qui sanctionne lorsqu’il le faut. Elle a besoin de responsables qui ne confondent pas solidarité de corps et complicité passive. Elle a besoin d’agents respectés, mais aussi responsables. Elle a besoin de citoyens patients, mais non humiliés.

Le service public est une promesse. Quand cette promesse est tenue, le citoyen retrouve confiance. Quand elle est trahie, même pour une simple feuille de papier, c’est l’État qui se réduit aux yeux de ceux qu’il devrait servir. Une administration digne n’est pas celle qui ne commet jamais d’erreurs, c’est celle qui refuse de les laisser se répéter. C’est celle qui comprend qu’un papier prêt le jour J, une imprimante fonctionnelle, une réclamation suivie et un agent rappelé à l’ordre ne sont pas des détails techniques. Ce sont les gestes élémentaires d’un pays qui se respecte.

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