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Tribune – Banques publiques tunisiennes à l’horizon 2030 : le levier de la souveraineté numérique

À l’heure où le Plan de Développement 2026-2030 s’apprête à être soumis au parlement, le système financier tunisien se trouve à un moment charnière de son histoire moderne. Pour les banques publiques, l’enjeu dépasse désormais la simple consolidation des équilibres comptables ou la mise à niveau technique de l’outil de travail. Il s’agit de redéfinir structurellement leur rôle dans un paysage macroéconomique en recomposition rapide, où la souveraineté numérique – définie comme la maîtrise stratégique de la donnée et des architectures d’intelligence artificielle – s’impose comme le pivot du développement national.

 

 

 

Les indicateurs de performance de l’exercice 2025 confirment la résilience et la solidité du pôle bancaire public. La progression soutenue des produits nets bancaires (PNB) de plusieurs grands établissements de la place témoigne d’un retour à des niveaux de rentabilité robustes, consacrant leur rôle historique de stabilisateurs du système financier national.

Toutefois, cette santé financière retrouvée doit aujourd’hui servir de tremplin à une inflexion stratégique majeure. À l’horizon 2030, la mission des banques publiques ne peut plus se limiter au soutien traditionnel des équilibres budgétaires de l’État. Elle doit impérativement muer vers un rôle de catalyseur direct de l’économie réelle, ciblant en priorité le tissu des TPME et l’investissement productif. Cette grande transition managériale suppose une exploitation scientifique et fine de la donnée financière, seule capable d’affiner le scoring prédictif, d’éclairer la décision de crédit et de réduire l’asymétrie d’information qui pénalise nos acteurs économiques.

 

Du système d’information à l’intelligence stratégique de l’État

Les chantiers de digitalisation menés ces dernières années – modernisation des architectures centrales (*Core Banking*), sécurisation des flux de paiement et mise en conformité réglementaire – constituent des jalons techniques indispensables. Ils ne représentent pourtant que le préambule d’une mutation beaucoup plus profonde.

L’absorption nécessaire de la dette technologique (systèmes *Legacy*) et l’augmentation mécanique des charges d’investissement qui l’accompagne ne doivent pas être appréhendées comme des coûts d’exploitation subis, mais bien comme des investissements de souveraineté. Sans une infrastructure financière nationale autonome, robuste et hautement sécurisée, le risque est réel de voir notre système bancaire relégué au rang de simple consommateur dépendant de solutions exogènes, avec toutes les vulnérables stratégiques que cela implique.

L’intégration de l’intelligence artificielle et des technologies d’*Open Banking* ouvre ici une perspective décisive. Elle doit permettre de passer d’un modèle bancaire purement transactionnel à un modèle prédictif et inclusif, capable d’anticiper les risques systémiques et d’intégrer les segments de la population historiquement tenus à l’écart du circuit formel.

 

Le capital humain, condition sine qua non de la résilience numérique

Aucune trajectoire technologique ne saurait s’incarner sans une politique ambitieuse du capital humain. Le secteur public bancaire évolue désormais dans un marché des compétences mondialisé, caractérisé par une fuite des cerveaux et une concurrence féroce pour les profils hautement qualifiés (data scientists, experts cyber, ingénieurs IA).

Pour retenir ces talents, la seule politique salariale ne suffit plus ; l’enjeu réside dans la capacité des institutions publiques à proposer des projets porteurs de sens et de souveraineté nationale. L’adossement à l’écosystème des startups innovantes, l’interopérabilité des plateformes et la mobilisation de l’expertise de la diaspora sont les leviers indispensables pour bâtir une communauté de compétences. À ce prix, la banque publique tunisienne pourra achever sa mue pour devenir une « banque-plateforme », agile, interconnectée et nativement tournée vers l’utilisateur.

 

Vers un nouveau contrat technologique pour la Tunisie

L’adoption finale du Plan 2026-2030 par les institutions de la République doit acter l’émergence d’un nouveau contrat de confiance entre l’État, le régulateur, le citoyen et les institutions financières. Dans cette configuration neuve, la transformation digitale n’est plus une finalité technique, mais le bras armé de la résilience économique nationale.

À l’échéance de la décennie, la performance globale d’une banque publique ne se mesurera plus exclusivement à la croissance arithmétique de la taille de son bilan, mais à sa trajectoire de gouvernance stratégique. Sa légitimité dépendra de sa capacité à sécuriser, valoriser et mettre la donnée financière au service exclusif du développement du pays. La souveraineté numérique n’est plus une option de communication : elle est le fondement même de la pérennité du modèle bancaire tunisien.

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Note : les analyses exprimées relèvent d’une réflexion personnelle et prospective et n’engagent pas les institutions auxquelles l’auteur est rattaché.

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Tunisie | La République inachevée

Dans la photo illustrant cette tribune, l’auteur fleurit le buste du premier président tunisien, Habib Bourguiba, situé sur l’Esplanade Habib-Bourguiba dans le 7e arrondissement de Paris, œuvre du sculpteur turc Ali Macunluoglu, érigée le 20 mars 2013. Cela ne l’empêche pas de critiquer, ici, l’œuvre inachevée du père de l’indépendance tunisienne.

Hakim Tounsi *

Pour comprendre les difficultés actuelles de la Tunisie, il faut peut-être accepter de regarder au-delà des événements récents et revenir aux fondations mêmes de notre République. Non pour la contester, mais pour identifier ce qui, dans sa construction réelle, a pu freiner l’accomplissement de sa promesse d’égalité.

On explique souvent les difficultés actuelles de la Tunisie par l’échec de la transition démocratique engagée après 2011. Je pense que le problème est beaucoup plus ancien. La révolution n’a pas créé la fracture tunisienne ; elle l’a révélée.

Dès les premières années de l’indépendance, deux Tunisie ont commencé à coexister. La première était celle du projet officiel porté par Bourguiba : une République moderne, fondée sur l’éducation, l’émancipation, la citoyenneté et la construction d’un État national fort. Ce projet a produit des réalisations considérables qu’il serait absurde de nier. Mais à côté de ce projet s’est progressivement développée une autre réalité, beaucoup moins évoquée car beaucoup moins glorieuse et donc moins avouable.

Autour du pouvoir s’est constituée, dès l’indépendance, une catégorie de citoyens qui s’est octroyé une légitimité particulière liée au combat national, réel ou revendiqué. Les résistants, les militants et les compagnons du mouvement national ont progressivement formé un groupe qui s’est considéré, et qui a souvent été considéré, comme ayant davantage de droits sur le pays que les autres.

Une hiérarchie informelle

Certains avaient effectivement participé à la lutte pour l’indépendance. D’autres avaient exagéré ou même usurpé leur rôle. Peu importe au fond. Le résultat fut la création d’une distinction implicite entre deux catégories de Tunisiens : ceux qui appartenaient à la famille des libérateurs et les autres.

Il serait cependant profondément injuste de confondre cette réflexion avec une remise en cause du sacrifice des véritables militants, résistants et bâtisseurs de la Tunisie indépendante. Beaucoup ont donné le meilleur d’eux-mêmes, parfois leur liberté, parfois leur vie, pour permettre au pays d’accéder à l’indépendance et à la souveraineté. Beaucoup d’autres ont ensuite consacré leur intelligence, leur honnêteté et leur travail à construire les institutions de la République, souvent dans des conditions difficiles et avec un sens remarquable du service public. Cette réflexion leur doit au contraire respect et reconnaissance. Hommage à la mémoire de tous ceux qui ont contribué sincèrement à bâtir la Tunisie moderne. C’est précisément parce que leur engagement mérite d’être honoré que les dérives qui ont pu s’installer au fil du temps doivent pouvoir être regardées avec lucidité.

Cette distinction ne figurait dans aucune loi. Elle n’était inscrite dans aucun texte. Pourtant elle était bien réelle dans la pratique. Pour devenir Omda, accéder à certaines responsabilités, obtenir certaines promotions ou simplement bénéficier d’une écoute particulière de l’administration, il était souvent préférable d’appartenir au bon réseau ou de disposer de la bonne recommandation.

La République proclamait l’égalité des citoyens mais le fonctionnement réel du système introduisait progressivement une hiérarchie informelle. Plus grave encore, cette hiérarchie s’est transmise de génération en génération jusqu’à devenir une culture. Le piston est devenu normal. La recommandation est devenue naturelle. Les privilèges sont devenus invisibles à ceux qui en bénéficiaient.

L’injustice la plus dangereuse n’est pas celle qui choque encore ; c’est celle qui finit par paraître normale. La République avait officiellement aboli les privilèges hérités du passé. Pourtant, dans bien des domaines, elle a fini par en recréer de nouveaux.

Après le protectorat, les bénéficiaires ont changé mais la logique a malheureusement souvent survécu. Une partie des ressources économiques, des terres, des licences, des financements et des opportunités a progressivement été captée par des réseaux proches du pouvoir. Certaines grandes familles de l’époque beylicale ont été dépossédées d’une partie de leurs biens, officiellement au profit de l’État. Les terres agricoles des colons ont été nationalisées. Dans la pratique, une partie de ces ressources a également bénéficié à ceux qui détenaient désormais le pouvoir politique.

Une économie verrouillée par les privilèges

Les terres nationalisées, les licences d’importation dans une économie verrouillée et les différents mécanismes de contrôle économique ont progressivement contribué à l’émergence de nouvelles situations privilégiées. Une économie de rente s’est ainsi installée.

Dans une économie administrée, celui qui contrôle l’autorisation contrôle souvent la richesse. Celui qui attribue les licences, les financements ou les agréments influence directement la répartition des opportunités économiques. Beaucoup de Tunisiens ont fini par comprendre que le mérite seul ne suffisait pas toujours et que l’appartenance à un réseau pouvait peser davantage que la compétence. Ce phénomène a profondément marqué les administrations, les entreprises publiques, le système financier et une partie de l’économie nationale. Le problème n’était pas seulement la corruption qui commençait à pointer son nez. Le problème était l’intériorisation progressive de l’idée que les règles n’étaient pas les mêmes pour tous. Lorsque cette situation perdure pendant plusieurs décennies, elle cesse d’être perçue comme une anomalie. Elle devient une culture. Les bénéficiaires la considèrent comme naturelle. Les autres finissent par s’y résigner. Une société de citoyens se transforme alors progressivement en société de statuts.

Cette situation contribue peut-être aussi à expliquer une partie du malaise de la jeunesse tunisienne. Au-delà des difficultés économiques bien réelles, beaucoup de jeunes ont le sentiment que leur place dans la société reste limitée, que les opportunités ne sont pas toujours distribuées selon le mérite et que les générations en place peinent à leur faire une véritable place.

Lorsqu’une société paraît verrouillée, le désir de participer à sa construction s’affaiblit progressivement. Le besoin de renouveau, de reconnaissance et d’oxygène pousse alors nombre de jeunes à regarder davantage vers l’expatriation que vers l’engagement dans un système qu’ils jugent parfois incapable de se réformer. Ce n’est pas seulement une perte de compétences. C’est aussi le signe d’un affaiblissement du lien de confiance entre une partie de la jeunesse et le projet collectif national.

C’est pourquoi je pense que la révolution de 2011 a été largement mal comprise. On l’a présentée comme une révolution pour la démocratie. Elle l’était certainement en partie. Mais son moteur le plus profond était peut-être ailleurs. Les slogans parlaient d’emploi, de liberté et surtout de dignité.

La dignité ne signifie pas seulement le droit de voter. Elle signifie le droit d’être considéré comme un citoyen à part entière, sans avoir besoin d’une protection, d’un clan, d’une recommandation ou d’un héritage politique. Elle signifie l’accès équitable aux opportunités, à l’emploi, à l’administration, à la promotion sociale et à la reconnaissance.

Le projet républicain est demeuré inachevé

La révolution exprimait peut-être avant tout le refus d’une hiérarchie implicite de citoyenneté installée depuis plusieurs décennies. La véritable question tunisienne n’est donc peut-être pas de savoir si nous devons abandonner la République ou la défendre. Je reste profondément attaché au choix républicain, à l’État national moderne et aux acquis fondamentaux de l’indépendance. La question est de savoir si nous avons réellement achevé la construction de la République.

Une République n’est pas seulement un drapeau, une constitution ou des institutions. C’est l’application effective des mêmes règles à tous. Or c’est précisément sur ce point que le projet demeure inachevé. Chaque réforme qui introduit davantage de transparence, de concurrence, de digitalisation, de responsabilité ou de mérite menace directement les mécanismes de rente et les privilèges accumulés depuis des décennies. C’est pourquoi le système résiste autant au changement.

Nous sommes peut-être arrivés à un moment où une question fondamentale ne peut plus être évitée : la République tunisienne est-elle encore capable de se parfaire elle-même ou faudra-t-il la refonder pour lui permettre de tenir enfin sa promesse d’égalité ?

Cette réflexion ne vise ni à détruire l’œuvre républicaine ni à réhabiliter les systèmes qui l’ont précédée. Elle vise au contraire à contribuer à sa continuation. Car une République qui refuse de regarder lucidement ses propres contradictions finit par s’éloigner de ses principes fondateurs. La nature a horreur du vide. Un pays peut survivre longtemps à l’injustice ; il survit beaucoup plus difficilement à l’immobilisme. La Tunisie joue aujourd’hui une partie décisive de son avenir. La Tunisie ne manque ni de compétences, ni d’histoire, ni d’atouts. Elle souffre peut-être surtout d’une contradiction qu’elle n’a jamais véritablement résolue : avoir proclamé l’égalité des citoyens tout en laissant s’installer, génération après génération, une hiérarchie implicite entre eux. Tant que cette contradiction ne sera pas regardée en face, le pays continuera probablement à piétiner.

* Patron du tour opérateur Authentique à Paris.

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Football | L’Espérance à l’heure des choix difficiles

L’Espérance de Tunis, éliminée de la Ligue des champions d’Afrique au niveau des demi-finales et privée du Championnat de Tunisie par son rival de toujours, le Club africain, a sauvé sa saison en remportant la Coupe de Tunisie de football (2025-2026), après avoir battu l’Espérance de Zarzis (1-0), en finale disputée dimanche 31 mai 2026 au stade Hammadi Agrebi de Radès.

Latif Belhedi  

Pour l’histoire : l’unique but de la rencontre a été très contesté par les Espérantistes du Sud, prétextant une faute sur leur gardien de but avant le tir foudroyant de Hamza Rafia à la 62e minute.

De son côté, l’ES Zarzis n’a pas réussi le défi de remporter sa seconde Coupe de Tunisie face au même adversaire qu’il avait battu en finale en 2005.

Ce 17e trophée dans cette compétition et du deuxième consécutif remporté par le club de Bab Souika, qui a également assuré sa participation à la Ligue des champions de la CAF en terminant deuxième du championnat, a été difficile à remporter, l’équipe ayant toujours eu mal à déverrouiller les défenses adverses.

Les Camarades de Yacine Meriah créent certes beaucoup d’occasions, mais se montrent souvent maladroits devant les buts adverses, à l’image de leur attaquant de pointe, Florian Danho à qui manque presque toujours la dernière touche. Cette incapacité à conclure leur a d’ailleurs joué de très mauvais tours au cours de la saison leur faisant perdre des points précieux en championnat face à des adversaires à leur portée qu’ils ont pourtant dominés de la tête et de pieds.  

Pour les «Sang et Or», cette saison en demi-teinte est enfin terminée, et pour beaucoup d’entre eux, en fin de contrat, c’est l’heure du départ du Parc B.

Pour le président Hamdi Meddeb, tout est à revoir, à commencer par le choix du coach capable de faire renouer l’équipe avec le sacre continental, qui la fuie depuis six ans, sa 4e et dernière Ligue des champions d’Afrique remontant à 2019.

Va-t-il garder le Français Christian Bracconi, qui assure l’intérim après le limogeage de son compatriotePatrice Beaumelle et qui n’a pas démérité en ne concédant aucune défaite ? Rien n’est sûr, mais le remue-ménage c’est au niveau de la composition de l’équipe qui va avoir lieu. Il s’agit de trouver des joueurs capables de rehausser le jeu de l’équipe et lui faire gagner en efficacité, et cela est valable pour tous compartiments de jeu.

L’Espérance est certes riche, surtout en comparaison avec les autres clubs tunisiens, mais au niveau international, il doit faire face à une rude concurrence, sachant que les bons joueurs disponibles et à portée de bourse se font rares dans un marché qui flambe.

Certains joueurs, comme Danho ou Rafia, les meilleurs hier, n’ont pas encore retrouvé la pleine maîtrise de leurs moyens, mais le club peut-il se payer le luxe d’attendre ?

Les semaines à venir vont être décisives pour une Espérance qui sait faire le ménage avec toute la discrétion requise. Des changements sont attendus, mais pas des bouleversements, l’esprit de continuité a toujours primé dans l’entourage de Hamdi Meddeb, qui a fait appel à Chokri El Ouaer, le gardien de but légendaire de l’Espérance et de l’équipe de Tunisie, pour l’aider dans les grands choix techniques. La touche de ce dernier, qui n’est pas réputé pour être un sentimental, ne tardera pas à se faire sentir.

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Femmes Grecques | Quand la philosophie parlait au masculin (1/3)

Pour aborder la question de l’émancipation de la femme dans toute sa profondeur, il nous a semblé nécessaire de ne pas commencer par l’actualité immédiate, mais par l’histoire longue des idées. Nous proposons ainsi à nos lectrices et lecteurs un triptyque de trois articles, publiés à raison d’un article par semaine, selon un ordre volontairement pensé pour replacer le sujet dans son contexte historique, philosophique, social et politique. Le premier article, «Quand la philosophie parlait au masculin : femmes grecques, Socrate, Platon et Aristote», reviendra sur les origines d’une pensée occidentale qui, tout en inventant la raison, a souvent maintenu la femme dans une position seconde. Le deuxième article, «L’émancipation des femmes : quatre siècles pour sortir de l’ombre», suivra les grandes étapes qui ont permis, en Europe et en Amérique, la conquête progressive des droits civils, politiques, éducatifs et sociaux. Le troisième article, «La citoyenne avant la croyante : femmes, textes sacrés et frontière laïque», ouvrira la réflexion sur la femme musulmane, et plus particulièrement tunisienne, prise entre lectures religieuses, exigences de modernité et horizon citoyen.

Zouhaïr Ben Amor *

Cet ordre n’est pas fortuit : il vise à montrer que la question féminine ne peut être comprise sans interroger d’abord les représentations anciennes, puis les luttes modernes, avant d’aborder les tensions propres à nos sociétés contemporaines. Il ne s’agit pas d’imposer une vérité définitive, encore moins de provoquer inutilement, mais d’inviter à penser un problème sociétal majeur avec sérénité, rigueur et responsabilité.

La question de la femme n’est jamais seulement une question féminine : elle révèle le rapport d’une société à la liberté, à l’égalité, au corps, au sacré et au pouvoir. Nous savons que ce sujet peut susciter des réactions différentes, parfois passionnées, parce qu’il touche à l’intime autant qu’au collectif. C’est pourquoi nous invitons nos lectrices et nos lecteurs à commenter librement, dans le respect des personnes, des convictions et du débat public.

Parler de la condition féminine dans la Grèce ancienne, c’est entrer dans une contradiction fondatrice de notre civilisation. Car cette Grèce que l’on présente souvent comme le berceau de la raison, de la démocratie, de la philosophie et du débat public fut aussi une société où la moitié de l’humanité était tenue à distance de la parole politique, de la décision civique et de l’égalité juridique.

Athènes inventait l’assemblée, mais l’assemblée ne parlait pas au féminin. Elle inventait la citoyenneté, mais cette citoyenneté se transmettait par les femmes sans jamais vraiment leur appartenir. Elle faisait de la raison un idéal universel, mais cet universel avait presque toujours un visage d’homme.

Il ne s’agit pas ici de juger mécaniquement l’Antiquité avec les catégories morales d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt de comprendre comment une civilisation capable d’élaborer les plus hautes pensées sur la justice, l’âme, la vérité et la cité a pu maintenir les femmes dans une position subalterne. La question est d’autant plus importante que les philosophes grecs n’ont pas seulement reflété leur époque : ils ont aussi contribué à donner une forme intellectuelle durable à certaines hiérarchies.

Socrate, Platon et Aristote n’ont pas parlé des femmes de la même manière. Mais tous trois permettent de mesurer la tension entre l’ambition de penser l’humain et la difficulté de reconnaître pleinement l’humanité féminine.

La cité grecque : une démocratie sans les femmes

Dans la cité grecque, surtout à Athènes au Ve et au IVe siècle avant notre ère, la femme libre appartient d’abord à l’espace domestique. Elle est fille, épouse, mère, gardienne de la maison, responsable de la continuité familiale. Sa valeur sociale tient moins à sa parole qu’à sa capacité à assurer la descendance légitime.

La démocratie athénienne repose ainsi sur une séparation nette : aux hommes, l’agora, l’assemblée, le tribunal, la guerre, la philosophie publique ; aux femmes, l’intérieur, le foyer, la gestion silencieuse du quotidien.

Cette séparation n’est pas seulement pratique. Elle est symbolique. La femme est liée à l’oikos, la maison, tandis que l’homme est lié à la polis, la cité. Or, dans la culture grecque, la vraie dignité politique appartient à celui qui participe à la cité. Être humain pleinement reconnu, c’est pouvoir parler, délibérer, décider. La femme, elle, est nécessaire à la cité mais rarement reconnue comme sujet politique. Elle est au cœur de la reproduction sociale, mais à la marge de la reconnaissance publique.

Nicole Loraux a bien montré que la citoyenneté athénienne se construit sur une étrange dette envers les femmes : elles donnent naissance aux citoyens, mais restent exclues de la citoyenneté active (Loraux, 1981).

Cette condition n’est pas uniforme. Il existe des différences entre Athènes, Sparte, les îles, les milieux riches ou pauvres, les femmes libres, les esclaves, les métèques, les courtisanes cultivées. À Sparte, les femmes semblent avoir joui d’une plus grande liberté physique et économique que les Athéniennes. À Athènes, certaines femmes pouvaient exercer une influence religieuse, familiale ou même intellectuelle dans des cercles particuliers. Mais la règle générale demeure : la femme n’est pas pensée comme un individu autonome. Elle dépend d’un homme, le kyrios, tuteur légal qui peut être son père, son mari ou un parent masculin. Son mariage est une alliance entre familles plus qu’un contrat entre deux libertés.

Ce paradoxe est essentiel : les femmes ne sont pas absentes de la société grecque ; elles y sont indispensables. Elles sont présentes dans les rites, les cultes, les fêtes religieuses, les mythes, la tragédie. Antigone, Médée, Clytemnestre, Hélène ou Pénélope occupent l’imaginaire grec avec une force immense. Mais cette présence dans les récits ne signifie pas égalité dans la réalité. La femme peut être célébrée comme figure mythique et réduite comme personne sociale. Elle peut être prêtresse, mère de héros, symbole de fécondité, mais cela ne lui donne pas la parole politique. Sarah Pomeroy a montré cette diversité de statuts, tout en soulignant que la structure fondamentale reste profondément patriarcale (Pomeroy, 1975).

Socrate : une pensée universelle dans une ville masculine

Socrate n’a laissé aucun écrit. Nous le connaissons surtout à travers Platon, parfois Xénophon, Aristophane et d’autres témoignages. Il faut donc être prudent : le Socrate historique se cache derrière le Socrate littéraire. Pourtant, une chose frappe dans les dialogues socratiques : Socrate interroge l’homme sur la justice, le courage, la vertu, l’âme, mais le monde dans lequel il parle est presque entièrement masculin. Ses interlocuteurs sont des jeunes hommes, des politiciens, des sophistes, des aristocrates, des citoyens. La philosophie naît dans la rue, sur la place publique, dans les banquets, dans les lieux où les femmes respectables ne sont presque jamais présentes.

Faut-il en conclure que Socrate méprise les femmes ? Ce serait trop simple. On trouve chez lui, du moins dans le portrait platonicien, une ouverture remarquable. Dans Le Banquet, Socrate affirme tenir son savoir sur l’amour d’une femme, Diotime de Mantinée, figure de sagesse qui lui enseigne l’ascension de l’amour sensible vers le beau en soi. Même si Diotime est peut-être une construction littéraire, sa présence est symboliquement forte : au cœur d’un dialogue masculin sur l’amour, la plus haute leçon vient d’une voix féminine (Platon, 2008).

Mais cette exception ne doit pas masquer la règle. La philosophie socratique semble universelle parce qu’elle interroge l’âme humaine, non le sexe. Pourtant, dans sa mise en scène sociale, elle demeure liée au privilège masculin de parler en public.

Socrate demande : qu’est-ce que la vertu ? Mais dans la cité réelle, les femmes n’ont pas les mêmes occasions de pratiquer cette vertu dans l’espace commun. Il invite chacun à examiner sa vie, mais toutes les vies ne disposent pas du même droit à l’examen public. La femme athénienne peut être moralement responsable, mais elle n’est pas politiquement visible.

Socrate représente donc une promesse inachevée. Sa méthode contient quelque chose de libérateur : elle suppose que la vérité ne dépend pas de la naissance, du rang ou de la richesse, mais de la capacité de l’âme à chercher. Cette idée pourrait ouvrir la voie à une égalité plus large. Cependant, Socrate ne transforme pas explicitement cette possibilité en revendication pour les femmes. Il fissure l’ordre intellectuel de la cité, mais il ne renverse pas l’ordre sexué de cette cité. Sa révolution est morale et rationnelle ; elle n’est pas encore sociale.

Platon : l’audace d’une égalité surveillée

Avec Platon, la question devient plus complexe, car Platon est sans doute le philosophe grec qui a formulé l’une des propositions les plus étonnantes de son temps concernant les femmes.

Dans La République, lorsqu’il imagine la cité juste, il affirme que les femmes de la classe des gardiens doivent recevoir la même éducation que les hommes, pratiquer la gymnastique, apprendre la musique, participer à la défense et même gouverner si elles en ont les capacités.

L’idée est révolutionnaire pour l’époque : les fonctions politiques ne devraient pas dépendre du sexe, mais de la nature de l’âme et de l’aptitude à remplir une tâche (Platon, 2008).

Platon fait ici un raisonnement simple et puissant. Si une femme possède les qualités nécessaires pour être gardienne de la cité, pourquoi l’en empêcher au seul motif qu’elle est femme ? Les différences physiques existent, dit-il en substance, mais elles ne suffisent pas à justifier l’exclusion politique.

Ce passage de LaRépublique demeure l’un des moments les plus audacieux de la pensée antique sur les femmes. Platon brise l’évidence sociale de son temps : il ose imaginer des femmes éduquées comme les hommes, engagées dans la vie commune, associées au gouvernement des meilleurs.

Cependant, cette audace a ses limites. L’égalité platonicienne ne concerne pas toutes les femmes, mais seulement celles de la classe dirigeante idéale. Elle ne naît pas d’un droit individuel des femmes à la liberté, mais d’un souci d’efficacité politique.

Platon ne dit pas : la femme mérite l’égalité parce qu’elle est un sujet autonome. Il dit plutôt : la cité doit utiliser toutes les capacités disponibles, y compris celles des femmes, si elle veut être parfaitement organisée. C’est une égalité fonctionnelle, presque administrative, plus qu’une égalité existentielle.

De plus, Platon conserve parfois des préjugés de son époque. Dans d’autres textes, il reprend des représentations hiérarchiques où le féminin peut apparaître comme inférieur, associé à la faiblesse ou à une forme de dégradation de l’âme.

Il ne faut donc pas transformer Platon en féministe moderne. Il reste un penseur ancien, prisonnier de certaines images de son monde. Mais il faut reconnaître ceci : au sein d’une société largement patriarcale, il a posé une question décisive que beaucoup refusaient même d’entendre : et si la différence des sexes ne suffisait pas à fonder l’inégalité des fonctions ?

C’est là que Platon devient précieux pour notre réflexion contemporaine. Il montre que l’inégalité n’est jamais seulement une coutume ; elle est une construction que la pensée peut interroger. Là où la cité disait : «Les femmes restent dedans parce qu’elles sont femmes», Platon répondait : «Demandons d’abord ce qu’elles peuvent faire». Même limitée, cette réponse ouvrait une brèche. Elle rappelait que le destin social n’est pas forcément inscrit dans le corps.

Aristote : la hiérarchie devenue nature

Avec Aristote, le mouvement semble se refermer. Aristote est un immense penseur de la logique, de la biologie, de la politique, de l’éthique. Mais sur la question des femmes, son œuvre a souvent servi à donner une justification rationnelle à la domination masculine. Dans Les Politiques, il affirme que la relation entre l’homme et la femme relève d’une forme de commandement naturel : l’homme serait naturellement plus apte à gouverner, la femme naturellement destinée à être gouvernée. Elle possède la raison, mais selon lui une raison «sans autorité» dans l’ordre domestique et politique (Aristote, 1993).

Cette formule est terrible parce qu’elle enferme l’inégalité dans la nature. Ce n’est plus seulement la cité qui exclut les femmes ; c’est l’ordre du monde qui semble l’exiger.

Aristote ne se contente pas de constater une domination sociale. Il la pense, l’organise, lui donne une cohérence philosophique. Pour lui, la maison est structurée par des rapports hiérarchiques : maître et esclave, mari et femme, père et enfants. Chacun a sa fonction. L’homme libre adulte est l’être pleinement politique. La femme, elle, reste dans une rationalité subordonnée.

Cette vision se prolonge dans sa pensée biologique. Aristote décrit souvent le mâle comme principe actif, donnant la forme, et la femelle comme principe matériel, fournissant la matière. Même si cette biologie appartient à un autre âge scientifique, elle a eu des conséquences symboliques considérables. Le masculin devient associé à l’activité, à la forme, à la finalité ; le féminin à la passivité, à la matière, à l’inachèvement. L’inégalité sociale trouve alors un appui dans une prétendue différence naturelle.

Ce qui frappe, chez Aristote, c’est la force de systématisation. Là où Socrate laisse une promesse ouverte, là où Platon introduit une brèche, Aristote referme la porte avec l’autorité du raisonnement. Il ne dit pas seulement que les femmes sont dominées ; il suggère qu’elles doivent l’être pour que l’ordre soit conforme à la nature. Cette naturalisation de l’inégalité aura une longue postérité. Pendant des siècles, des traditions philosophiques, juridiques et religieuses pourront puiser dans ce type de raisonnement pour justifier l’infériorisation des femmes.

Il serait injuste de réduire Aristote à cela. Son œuvre est vaste, complexe, parfois plus nuancée que les caricatures qu’on en donne. Mais sur ce point précis, il faut être clair : sa pensée politique ne reconnaît pas aux femmes une pleine égalité de statut. Elle les inscrit dans l’économie domestique, non dans la citoyenneté accomplie. Elle leur accorde une place, mais cette place est fixée d’avance par un ordre masculin du monde.

Ce que la Grèce nous apprend encore

La condition féminine dans la Grèce ancienne révèle une vérité dérangeante : une civilisation peut produire de la beauté, de la pensée, de la démocratie, tout en organisant l’exclusion. Elle peut parler de justice sans être juste envers tous. Elle peut inventer la raison tout en réservant l’usage public de cette raison à une minorité d’hommes libres. C’est pourquoi il faut lire les Grecs avec admiration, mais aussi avec vigilance.

Socrate nous rappelle que la philosophie commence par l’examen. Mais il nous oblige aussi à demander : qui avait le droit réel de participer à cet examen ? Platon nous montre qu’une pensée peut dépasser son époque et imaginer des femmes gouvernantes, éduquées, utiles à la cité. Mais il nous rappelle aussi qu’une égalité pensée pour l’État n’est pas encore une liberté pensée pour la personne. Aristote, enfin, nous enseigne le danger des systèmes brillants lorsqu’ils transforment les préjugés sociaux en vérités naturelles.

Le problème n’est donc pas seulement que les femmes grecques furent privées de pouvoir. Le problème est que cette privation fut souvent rendue raisonnable, normale, presque évidente. L’injustice devient plus solide lorsqu’elle cesse d’apparaître comme violence et se présente comme ordre. On ne dit plus : «Nous dominons les femmes». On dit : «Chacune et chacun a sa nature». C’est ainsi que les sociétés anciennes, et parfois modernes, réussissent à faire durer l’inégalité : elles la déguisent en équilibre.

Aujourd’hui, relire Socrate, Platon et Aristote à partir de la condition féminine ne consiste pas à brûler les classiques. Cela consiste à les interroger vraiment. Car la fidélité à la philosophie n’est pas la répétition respectueuse des maîtres ; elle est la continuation critique de leurs questions. Si Socrate nous a appris quelque chose, c’est qu’aucune autorité ne doit échapper à l’examen. Pas même celle de Socrate. Pas même celle de Platon. Pas même celle d’Aristote.

La femme grecque ancienne n’a pas reçu la place qu’elle méritait. Elle a été indispensable sans être reconnue, célébrée sans être libérée, représentée sans être entendue. Et c’est peut-être là que se trouve la leçon la plus actuelle : une société ne se mesure pas seulement à ce qu’elle admire, mais à ceux et celles qu’elle autorise à parler.

Les Grecs ont inventé la grande question de la justice. Notre tâche est de leur répondre avec une exigence qu’ils n’ont pas toujours su porter jusqu’au bout : aucune cité n’est vraiment juste tant que la moitié de ses membres reste tenue au seuil de la parole.

Lundi prochain : «L’émancipation des femmes : quatre siècles pour sortir de l’ombre» (2/3).

* Universitaire.

Bibliographie

Platon, Œuvres complètes, sous la direction de Luc Brisson, Paris, Flammarion, 2008.

Aristote, Les Politiques, traduction Pierre Pellegrin, Paris, GF Flammarion, 1993.

Pomeroy, Sarah B., Goddesses, Whores, Wives, and Slaves: Women in Classical Antiquity, New York, Schocken Books, 1975.

Loraux, Nicole, Les Enfants d’Athéna. Idées athéniennes sur la citoyenneté et la division des sexes, Paris, Maspero, 1981.

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Tunisie | Kaïs Saïed garde le même cap

Après une absence des radars qui a duré plus d’une semaine, le président Kaïs Saïed est apparu hier soir, dimanche 1er mai 2026, pour, écrira l’agence officielle Tap, «une visite non annoncée dans le gouvernorat de l’Ariana, où il a rencontré des habitants de plusieurs localités afin de prendre connaissance de leurs préoccupations et revendications.»

Latif Belhedi

Comme souvent, la relative longue absence du président de la République, sans aucune communication officielle conséquente pour l’expliquer, a donné lieu à des supputations sur une hypothétique vacance du pouvoir, situation qui angoisse un certain nombre de Tunisiens qui déplorent l’ambiguïté avec laquelle la constitution de 2022, promulguée par Saïed, traite de cette question, surtout en l’absence d’une Cour constitutionnelle pouvant, le cas échéant et en cas de nécessité, la trancher.

Nous n’allons pas nous égarer nous-même dans les débats, parfois surréalistes, auxquels la longue absence du chef de l’Etat a donné lieu. Nous constatons seulement que les propos que Saïed a tenus à l’occasion de cette sortie «inopinée» ont complètement éludé cette question. N’a-t-il pas senti la nécessité de rassurer les Tunisiens, lesquels ont de bonnes raisons de craindre l’inconnu ou, tout au moins, de répondre à ses détracteurs, qui n’ont de cesse de rappeler cette éventualité de vacance de pouvoir qui doit être clairement et définitivement tranchée ?    

Quoi qu’il en soit, dans une déclaration exclusive à l’agence Tap, le chef de l’État a indiqué que cette visite s’inscrivait dans le cadre de sa démarche de contact direct avec les citoyens et de suivi de leurs préoccupations, affirmant sa volonté d’œuvrer à la satisfaction de leurs attentes.

Le président Saïed a souligné que les problèmes soulevés nécessitaient, selon lui, des «solutions nationales globales» plutôt que des réponses limitées à des cas individuels ou à des groupes spécifiques.

Il a ajouté que les efforts se poursuivaient «jour et nuit» pour répondre à ce qu’il a qualifié de revendications légitimes des Tunisiens.

Le président a également réaffirmé son attachement aux choix politiques engagés et sa détermination à poursuivre le travail en vue d’atteindre les objectifs de la prochaine étape.

Par ailleurs, il a appelé les responsables à assumer pleinement leurs fonctions, estimant que la jeunesse tunisienne était en mesure de prendre des responsabilités et de contribuer davantage à la gestion des affaires publiques.

Il a averti que les responsables n’ayant pas tenu leurs engagements pourraient être remplacés par de jeunes compétences.

 «L’État ne se gère ni par les publications sur les réseaux sociaux ni par les mensonges», a lancé le président, ajoutant que «la Tunisie demeure forte grâce à son peuple, capable de faire échec à toutes les manœuvres ourdies contre elle».

Le chef de l’État a assuré que l’État est gouverné par ses institutions et ses lois, exprimant sa confiance dans la capacité des Tunisiens à relever les différents défis.

Bref, rien de nouveau sous le soleil. Des propos déjà entendus et relayés maintes fois par les médias au cours des dernières années. Circulez, il n’y a rien à voir ! Ou plutôt : Rien de nouveau sous le soleil, on garde le même cap, n’en déplaise à ceux, opposants ou non, qui estiment qu’il n’est pas le bon et qu’il ne mènera pas à des progrès réels dans le pays, surtout sur les plans économique et social où les revendications se font le plus entendre, notamment sur les réseaux sociaux.

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Décryptage – Tunisie, mai 2026 : l’économie avance, la société attend

Les statistiques économiques ont parfois quelque chose de trompeur. Elles donnent l’impression d’une photographie froide, faite de pourcentages, de soldes commerciaux et de courbes de croissance. Pourtant, derrière chaque chiffre se cachent des réalités humaines bien concrètes : des ménages qui remplissent leur panier au marché, des jeunes qui cherchent un emploi, des entrepreneurs qui hésitent à investir, des agriculteurs confrontés aux coûts de production ou encore des familles qui tentent de préserver leur pouvoir d’achat.

Les indicateurs publiés à la fin du mois de mai 2026 (**) racontent justement cette double réalité tunisienne. D’un côté, plusieurs signaux témoignent d’une amélioration progressive de la situation économique. De l’autre, de nombreux déséquilibres continuent de peser sur le quotidien des citoyens. La Tunisie semble ainsi engagée dans une phase de transition où l’économie retrouve peu à peu des couleurs, sans que cette amélioration ne soit encore pleinement ressentie par l’ensemble de la population.

Une croissance qui confirme la sortie progressive des années difficiles

Le premier enseignement des comptes nationaux est sans doute le retour d’une croissance relativement honorable. Avec une progression de 2,6 % du produit intérieur brut au premier trimestre 2026 par rapport à la même période de l’année précédente, l’économie tunisienne confirme sa capacité à résister dans un environnement international toujours marqué par les incertitudes.

Cette performance n’a rien d’anodin. Elle intervient après plusieurs années durant lesquelles l’économie nationale a dû faire face à une succession de crises : pandémie, tensions géopolitiques, hausse mondiale des prix de l’énergie et des matières premières, difficultés budgétaires et ralentissement de l’investissement. La croissance actuelle traduit donc une certaine capacité de résilience du tissu économique tunisien. Les entreprises continuent de produire,  d’exporter et de créer de la valeur malgré un contexte parfois difficile.

Cependant, cette reprise reste fragile. Le recul de 0,3 % du PIB par rapport au trimestre précédent rappelle que l’activité économique n’a pas encore retrouvé une dynamique suffisamment robuste pour s’inscrire dans une trajectoire durablement ascendante. Cette contradiction résume parfaitement l’état actuel de l’économie tunisienne : le pays progresse, mais il avance encore avec prudence, comme un marcheur qui retrouve progressivement son équilibre après une longue période d’instabilité.

L’emploi s’améliore mais le défi social reste immense

S’il existe un domaine où les statistiques apportent une note d’espoir, c’est celui de l’emploi. Au premier trimestre 2026, plus de 16 000 emplois supplémentaires ont été créés. Le nombre total d’occupés dépasse désormais 3,6 millions de personnes. Le taux de chômage recule légèrement pour atteindre 15 %.

À première vue, ces chiffres peuvent sembler modestes. Pourtant, dans une économie où la création d’emplois constitue depuis longtemps le principal défi social, chaque amélioration mérite d’être soulignée. Cette évolution montre que certains secteurs continuent à absorber de la main-d’œuvre, notamment les services qui représentent désormais près de 53 % des emplois. Les activités industrielles conservent également un rôle important. Tandis que l’agriculture demeure un pilier essentiel dans plusieurs régions du pays.

Mais derrière cette amélioration globale apparaissent des réalités plus préoccupantes. Le chômage des jeunes reste extrêmement élevé, atteignant 37,5 %. Autrement dit, plus d’un jeune actif sur trois, demeure sans emploi. Cette situation constitue probablement la principale fragilité économique et sociale de la Tunisie contemporaine.

Car le chômage des jeunes ne représente pas seulement une perte de revenus. Il nourrit également un sentiment de frustration, d’incertitude et parfois de découragement. Il retarde les projets de vie, l’accès au logement, la création d’une famille et alimente souvent les tentations migratoires.

Plus inquiétant encore, le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur progresse à 24,2 %. Cette hausse traduit un paradoxe profondément tunisien : le pays continue à former des compétences de qualité mais peine à leur offrir les opportunités professionnelles correspondantes. Pour beaucoup de diplômés, l’investissement consenti dans les études ne garantit plus une insertion rapide dans la vie active. Cette situation constitue non seulement un problème économique mais également une source de tension sociale durable.

Une inflation moins forte mais toujours présente dans les assiettes

Depuis plusieurs années, l’inflation est devenue l’une des principales préoccupations des ménages tunisiens. Les chiffres d’avril 2026 montrent une certaine stabilisation avec un taux global de 5,5 %. Comparé aux niveaux atteints ces dernières années, ce résultat peut être considéré comme relativement rassurant. Il témoigne notamment des effets des politiques monétaires restrictives et du reflux progressif de certaines tensions internationales.

Mais pour les citoyens, l’inflation ne se mesure pas à un chiffre moyen. Elle se mesure à travers le prix du pain, des légumes, de la viande, du poisson ou des fruits. Or ce sont précisément ces produits qui continuent à enregistrer les plus fortes hausses.

Les fruits frais augmentent de près de 20 %, la volaille et la viande d’agneau de plus de 16 %, les légumes frais de plus de 13 %. Ces augmentations touchent directement les dépenses quotidiennes des familles. Ainsi, même si l’inflation ralentit au niveau macroéconomique, la perception des ménages reste souvent différente. Beaucoup continuent à ressentir une dégradation de leur pouvoir d’achat car les produits essentiels absorbent une part croissante de leurs revenus.

Cette situation illustre une réalité économique souvent négligée : la baisse de l’inflation ne signifie pas la baisse des prix. Elle signifie simplement que les prix augmentent moins vite qu’auparavant. Pour de nombreuses familles tunisiennes, les effets cumulés des hausses passées restent encore pleinement visibles.

Le commerce extérieur apporte une respiration bienvenue

L’une des évolutions les plus encourageantes concerne les performances du commerce extérieur. Les exportations tunisiennes progressent de 9,5 % durant les quatre premiers mois de l’année 2026, atteignant près de 22,7 milliards de dinars. Cette croissance dépasse celle des importations, qui augmentent de 7,9 %.

Cette dynamique traduit la capacité des entreprises tunisiennes à préserver leur compétitivité sur les marchés internationaux malgré une concurrence de plus en plus intense. Les industries mécaniques et électriques continuent d’affirmer leur rôle de moteur des exportations. Les industries agroalimentaires enregistrent une progression spectaculaire grâce notamment aux performances exceptionnelles de l’huile d’olive, qui confirme son statut d’ambassadrice économique de la Tunisie à l’étranger.

Les exportations vers la France, l’Italie et l’Allemagne demeurent solides. Tandis que certains marchés arabes, notamment l’Égypte et l’Arabie saoudite, offrent de nouvelles perspectives de croissance. Cette évolution est importante car elle permet à l’économie tunisienne de générer davantage de devises et de réduire progressivement certaines vulnérabilités extérieures.

Le poids persistant de la dépendance énergétique

Malgré ces résultats encourageants, un obstacle majeur continue de freiner l’amélioration des équilibres extérieurs : l’énergie. Le déficit commercial atteint encore 7,5 milliards de dinars. Plus de la moitié de ce déficit provient directement de la balance énergétique. À elle seule, la facture énergétique représente plus de 4,1 milliards de dinars de déficit.

Cette réalité rappelle que la question énergétique est devenue l’un des principaux enjeux économiques nationaux. Chaque hausse des importations de pétrole ou de gaz exerce une pression sur les réserves en devises, sur les finances publiques et sur la stabilité macroéconomique du pays. La transition énergétique n’apparaît donc plus seulement comme un choix environnemental. Elle devient progressivement une nécessité économique stratégique.

Une économie à la croisée des chemins

Au terme de ce premier trimestre 2026, la Tunisie offre l’image d’un pays qui retrouve progressivement une certaine stabilité sans avoir encore résolu ses problèmes structurels. La croissance est de retour. L’emploi progresse. L’inflation est mieux maîtrisée. Les exportations affichent des performances encourageantes.

Mais dans le même temps, le chômage des jeunes demeure massif, le pouvoir d’achat reste sous pression et la dépendance énergétique continue d’alimenter les déséquilibres extérieurs. Cette coexistence entre progrès et fragilités explique le sentiment partagé aujourd’hui par de nombreux Tunisiens. Les indicateurs montrent une amélioration. Pourtant, une partie importante de la population attend encore que cette amélioration se traduise concrètement dans sa vie quotidienne.

L’enjeu des prochains mois sera précisément là : transformer les signaux positifs observés dans les statistiques en progrès tangibles pour les ménages, les jeunes diplômés, les entreprises et les régions de l’intérieur. Car une croissance durable ne se mesure pas seulement à la richesse produite. Elle se mesure à la confiance qu’elle redonne à une société, à la capacité qu’elle offre aux jeunes de construire leur avenir et à l’espoir qu’elle fait naître dans le quotidien des citoyens. C’est sur ce terrain, celui de l’économie vécue autant que de l’économie comptabilisée, que se jouera véritablement le succès de la reprise tunisienne en 2026.

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(**)Références : https://www.ins.tn/

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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