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Zouhaier Sammoud: « Repositionner le tourisme vers un modèle responsable, inclusif et autonome »

Face aux secousses d’un tourisme mondial en plein bouleversement, la résilience de la Tunisie est mise à rude épreuve. Consultant et formateur certifié AHLEI, Zouhaier Sammoud dresse un diagnostic lucide de la saison estivale à venir et livre des recommandations concrètes, en proposant  de réinventer le secteur depuis la base : consolider les agences locales en tour-opérateurs nationaux, intégrer les établissements fermés dans des démarches collectives et aligner la réglementation et les incitations sur des objectifs de souveraineté, transparence et inclusion sociale.

Interview: 

Comment la Tunisie pourrait-elle se repositionner ? 

Pour enchaîner sur le point précédemment évoqué, nous devrions mieux rivaliser avec les géants internationaux. Pour ce faire, l’écosystème et plus précisément les agences tunisiennes devraient impérativement sortir de l’émiettement, notamment sur le marché local et de proximité. 

En se regroupant, ces entités atteindraient la masse critique nécessaire pour opérer comme de véritables tour-opérateurs nationaux. Cela leur permettrait d’acheter du volume et de garantir des taux de remplissage sur le marché local et de proximité.

La dynamique public-privé devrait aussi pivoter en tant que moteur opérationnel. En effet, l’orientation nationale est portée par le leitmotiv « une Tunisie souveraine et sociale ». À cet égard, la mise en œuvre de cet ADN précieux, et qui nous est cher, se doit d’être en parfait alignement avec les orientations.

La survie de l’écosystème repose sur deux leviers majeurs du tourisme local et de proximité : la mutualisation des forces privées et l’appui stratégique de l’État.

Lire aussi – Zouhaier Sammoud : « La Tunisie brille par son attractivité intrinsèque »

Nous négligeons un gisement de valeur exceptionnel : le modèle des sociétés communautaires. Là où nous voyons une contrainte, les pays développés ont vu une opportunité de structurer leur attractivité territoriale. En s’appuyant sur l’intelligence collective et l’ancrage local, ces structures transforment le territoire en une destination vivante et habitée.

Alors que nous bénéficions d’un élan historique et d’une impulsion présidentielle favorable, nous semblons paradoxalement nous épuiser à dévier de la trajectoire de l’excellence.

En effet, l’exemple international est probant : les coopératives sociales et bien d’autres appellations ont permis de sauver et de réinventer des business models en déclin. En passant d’une gestion individuelle essoufflée à une gestion collective solidaire, ces modèles redonnent une viabilité économique à des actifs que l’on croyait perdus. 

Plutôt que d’attendre des investissements massifs qui ne viennent plus, l’adoption de ce modèle ingénieux permet une renaissance par la base. C’est en réalignant notre économie touristique sur ces structures sociales et solidaires que nous résoudrons notre crise de l’offre, notamment les business models peu bancables et les hôtels fermés. Ainsi,  retrouverons une compétitivité durable en gérant un territoire, une destination, un patrimoine, une culture et un savoir-faire. Créant de la sorte une offre que la concurrence ne peut pas copier.

Le passage par les « sociétés communautaires » n’est pas une régression, mais une modernisation sociale du tourisme. C’est l’outil ultime pour transformer nos fragilités territoriales en une offre touristique résiliente et inaliénable. Ce gisement de valeur permettrait également de résoudre la question des hôtels fermés en les réintégrant dans une dynamique de gestion communautaire. 

Si vous aviez une baguette magique, quel serait votre rêve et que feriez-vous ?

La Tunisie dispose d’un immense potentiel pour repositionner son secteur touristique vers un modèle plus socialement responsable, inclusif et autonome. L’actualité politique encourage une politique sociale. Pour sa part, l’OMT souligne la nécessité de la résilience et de l’innovation dans le tourisme. 

Pour ce faire, nul ne peut prétendre avoir la solution ni un bâton magique… Cependant, mon rêve pragmatique est fondé sur des principes directeurs déclinés des bonnes pratiques internationales et des recommandations onusiennes, et qui sont, de surcroît, alignés sur les orientations nationales. Ils pourraient être articulés autour des cinq points suivants :

– Recenser et réhabiliter les hôtels sous-exploités ou fermés en priorisant une transformation des infrastructures pour convenir à la clientèle locale (aménagements, services), en intégrant, dans la conception, des offres adaptées permettant de valoriser le patrimoine tunisien et de répondre aux attentes écologiques croissantes.

– Former et structurer les agences locales en TO spécialisés sur le marché local et de proximité, incluant des mécanismes de préfinancement contractualisés avec les hôtels.

– Développer des partenariats public-privé pour la promotion du tourisme social, appuyés par les instruments financiers adaptés (chèque-vacances, aides ciblées…).

– Soutenir la formation professionnelle et le droit à la formation tout au long de la vie pour garantir la qualité et l’expérience client, et assurer une portée sociale.

– Mettre en place un cadre réglementaire et incitatif renforcé, fondé sur le principe des compétences liées, permettant de consolider la souveraineté, d’assurer la transparence et de booster l’économie. 

En effet, pour remodeler le cadre réglementaire, il est primordial d’opérer une réforme de mindset. Ce changement se traduirait par une approche par compétences liées, analysée sous un prisme de lecture à trois facettes :

– Souveraineté : l’État ne se contente plus de réglementer; il impose sa stratégie. Le droit intègrera des clauses de promotion de l’emploi et de sobriété environnementale (eau-énergie-déchets). Cela pourrait être déployé en conditionnant les avantages fiscaux à des quotas de formation/emploi contre la précarité. Mais aussi à des obligations légales et des incitations aux normes de recyclage des eaux grises pour l’arrosage, d’énergie verte, de gestion des biodéchets…

– Économie : l’État ne se contente plus de réglementer; il sécurise l’économie. Le droit intègrera des clauses pour protéger un actif national (notamment le foncier hôtelier) qui génère des recettes fiscales. Ainsi, il serait opportun que l’État garantisse une stabilité fiscale en échange d’un programme d’investissement dans la rénovation. Cela permettrait aussi de passer de la simple « charité locale » à un mécanisme de ruissellement structurel en créant des pôles de croissance qui réinjectent dans les circuits courts.

– Transparence : l’État ne se contente plus de réglementer; il impose les règles du jeu. Le droit intègrera des clauses par compétences liées : la loi définit précisément les conditions, les critères, la méthodologie d’évaluation ($A+B+…= X$). Cela garantira la réduction de toute marge de manœuvre (connivences, corruption…) lors des jugements de valeur en l’absence de textes clairs, ainsi que l’accélération des procédures. Tout en évitant les interprétations lors des commissions techniques.

Le temps est venu d’agir pour un tourisme tunisien qui soit à la fois moteur d’inclusion sociale et levier durable de croissance économique. L’unique moteur n’est pas dans la refonte du cadre légal, il s’agit d’abord d’un changement de paradigme et de mindset, notamment en transformant le maximum de pouvoirs discrétionnaires en compétences liées. 

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Tanit, la divinité phénicienne continue de résonner en Tunisie

Le Tanit est un symbole qui traverse l’histoire tunisienne depuis plus longtemps que de nombreuses dynasties, plus longtemps que de nombreuses conquêtes, plus longtemps que Carthage elle-même Il a survécu dans les mémoires après la destruction de la cité antique par les troupes romaines en 146 av. J.-C.

Paolo Paluzzi

Il s’agit d’un triangle surmonté d’une ligne et d’un disque, parfois accompagné d’un croissant de lune, d’une main levée ou de symboles astraux.

Pour les archéologues, c’est le «signe de Tanit». Dans la Tunisie contemporaine, il est une présence discrète mais tenace : sur les stèles des musées, dans les boutiques d’artisanat, sur les pendentifs en argent, dans les réinterprétations graphiques qui transforment l’ancienne divinité punique en un emblème culturel et identitaire.

Tanit était la grande déesse de Carthage, au cœur d’une religion qui mêlait héritage phénicien, racines nord-africaines et imagerie méditerranéenne. Son nom est associé à Baal Hammon, divinité masculine du panthéon punique, avec lequel elle formait le couple sacré le plus important de la cité. Des ex-voto découverts à Carthage et sur d’autres sites puniques la désignent comme «Dame Tanit», une formule qui suggère son rang, son prestige et son rôle protecteur.

Figure énigmatique de la Méditerranée antique

Déesse mère, divinité de la fertilité, figure céleste et peut-être lunaire, Tanit incarnait diverses fonctions : protéger la cité, assurer la fertilité et veiller sur le passage de la vie et de la mort. C’est précisément cette pluralité qui fait d’elle l’une des figures les plus énigmatiques de la Méditerranée antique.

Contrairement aux divinités grecques et romaines, dont les récits ont été contés par les poètes, les historiens et les mythographes, Tanit n’a pas laissé un corpus narratif aussi riche. Nous la connaissons principalement à travers des inscriptions, des stèles, des objets votifs, des monnaies et des artefacts disséminés en Tunisie, en Algérie, en Sardaigne, en Sicile, à Ibiza et dans les principaux musées européens. Son image n’est pas un simple visage, mais un système de symboles : le triangle, la ligne horizontale, le disque, le croissant de lune, les bras stylisés. Un langage simple, presque abstrait, qui a favorisé sa pérennité visuelle.

Sur le site archéologique de Carthage, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, le nom de Tanit réapparaît, notamment dans le contexte du Tophet, un espace sacré et funéraire situé dans le quartier de Salammbô, près des anciens ports puniques. Des urnes, des cippes et des stèles dédiées à Tanit et à Baal Hammon y ont été découverts. C’est l’un des sites les plus controversés de l’archéologie méditerranéenne. Certains chercheurs pensent que le Tophet est lié à des pratiques de sacrifices d’enfants, également mentionnées dans des sources gréco-romaines hostiles à Carthage. D’autres estiment que les urnes contenaient principalement les restes d’enfants morts avant ou peu après leur naissance, déposés dans un espace séparé pour des raisons religieuses et rituelles.

La prudence reste de mise : le sujet est lourd de conséquences historiques, morales et propagandistes, et les sources antiques ont souvent été écrites par des ennemis de la cité punique.

Une divinité à la fois urbaine et cosmique

Ces questions mises à part, le Tophet témoigne de l’importance de Tanit dans la vie religieuse carthaginoise. Elle n’était pas une figure marginale, mais une divinité publique et familière, à la fois urbaine et cosmique, associée à la protection de la communauté et à l’espoir de sa pérennité. Sa présence sur les stèles votives témoigne d’une relation directe entre les fidèles et la déesse : offrandes, prières, demandes de faveurs, remerciements.

Dans cette perspective, Tanit appartenait non seulement aux temples, mais aussi à la vie quotidienne d’une cité marchande ouverte sur la mer, carrefour de langues, de biens, de croyances et de pouvoirs.

La chute de Carthage n’’a pas complètement effacé ce monde symbolique. Rome a anéanti le pouvoir politique carthaginois, puis a reconstruit la ville en tant que colonie et centre romain de l’Afrique proconsulaire, mais des formes de religiosité punique ont continué à se sédimenter, à se transformer et à se fondre avec d’autres cultes.

En Afrique du Nord, de nombreuses pratiques anciennes n’ont pas disparu brutalement : elles ont changé de nom, de contexte et de justification. La tradition tunisienne, par exemple, transmet «Omek Tangou» ou «Omek Tannou», invoquée dans certains rituels ruraux pour demander la pluie. Le lien direct avec Tanit doit être considéré avec prudence, mais la similitude du nom et la fonction maternelle et propitiatoire montrent comment la mémoire populaire peut préserver et réinterpréter des traces très anciennes.

Une féminité enracinée dans l’identité tunisienne

C’est ici que Tanit devient une figure du récit méditerranéen, et non un simple thème archéologique.Sa figure unit Carthage et la Tunisie moderne, le sacré et l’artisanat, le musée et la médina, la recherche scientifique et le folklore. Son symbole, aujourd’hui souvent réinterprété comme une incarnation de la protection, de la féminité, de l’enracinement et de l’identité tunisienne, a perdu sa signification cultuelle originelle, mais non sa force évocatrice.

Dans une région où les civilisations se sont entremêlées sans jamais s’effacer complètement, Tanit nous rappelle que la mémoire se transmet non seulement par les textes, mais aussi par les formes, les gestes, les amulettes, les noms et les images.

La déesse de Carthage survit car elle n’a pas été emprisonnée par les ruines. Elle a évolué, passant de la pierre votive au bijou, de l’inscription punique au design contemporain, du sanctuaire au récit touristique et culturel. Au fil de ce parcours, elle a cessé d’être un objet de vénération pour devenir un symbole de continuité.

Traduit de l’italien.

D’après Ansamed.

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Tunis racontée par Martinelli | Une ville aux mille âmes

Une ville parcourue comme un archipel de quartiers, de voix et de souvenirs : La Goulette des pêcheurs siciliens et la Madone de Trapani, le centre européen avec son architecture Art nouveau et Art déco, la médina des soufis et des écrivains, les banlieues populaires, La Marsa, Sidi Bou Saïd et Carthage. C’est le Tunis que décrit l’Italien Leonardo Martinelli dans ‘‘Tunisi mon amour’’, un voyage au cœur de la ville aux mille âmes, publié en italien aux éditions EDT dans la collection «La Biblioteca di Ulisse», désormais disponible en version numérique et brochée (304 pages, 31 mai 2026).

Ce livre n’est ni un guide touristique, ni un essai anthropologique, ni un reportage au sens strict ; il s’agit plutôt, selon les termes de la note éditoriale, d’un «acte d’amour» pour une ville à la fois pauvre et belle, imparfaite et étonnamment avant-gardiste.

Martinelli parcourt la ville à pied, en train, en taxi collectif, dans des tramways bondés, jour et nuit, traçant un itinéraire circulaire qui commence et revient à La Goulette. Il en résulte un portrait choral de la capitale tunisienne, confié à des musiciens, des chefs cuisiniers, des artistes, des psychanalystes, des cinéastes, des militants, des migrants, des gardiens de maisons ancestrales, des pêcheuses, des DJ, des boxeurs et des survivants. Différents personnages, souvent éloignés par leurs origines sociales et leurs parcours personnels, deviennent les véritables protagonistes d’un voyage qui entrelace l’Afrique et la Méditerranée, la nostalgie italienne et le présent tunisien, le désir de liberté et de nouvelles craintes.

Voyage dans l’Afrique méditerranéenne

    Au cœur du livre se trouve également une tentative de déconstruire les stéréotypes et les simplifications concernant le monde arabe et musulman.

    Le Tunis de Martinelli est une ville contradictoire, sensuelle, populaire et cultivée, marquée par les traumatismes coloniaux mais capable d’inventer des communautés éphémères : une plage, une cuisine, un théâtre, une chanson, une procession, une maison ouverte.

    À La Goulette, écrit l’auteur, «la liberté peut se résumer à une chaise en plastique que l’on traîne où bon nous semble, à une bière à une table en terrasse, à une plage partagée par les riches et les pauvres».

    Acceptation de l’autre et du différent

    Le livre examine également la stratification historique de la Tunisie : Berbères, Puniques, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Espagnols, Turcs, Français et Italiens ont tous laissé des traces tangibles et intangibles. C’est dans cette sédimentation que Martinelli discerne une acceptation potentielle de l’autre et du différent, une tolérance fragile mais perceptible dans le quotidien de la capitale.

    Journaliste, écrivain et animateur radio, Leonardo Martinelli vit à Tunis et écrit sur l’Afrique du Nord pour divers médias italiens. Il a travaillé pendant plus de vingt ans au quotidien Il Sole 24 Ore, notamment à Bruxelles, Tokyo, Montevideo et Paris, et a été correspondant en France pour La Stampa. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment sur le Chili et l’Uruguay. Avec ‘‘Tunisi mon amour’’, il livre un récit de voyage et de rencontres, mais aussi une déclaration d’amour critique à une ville qui accueille et blesse, unit et sépare, à l’image de la mer qui, idéalement, clôt le voyage : une présence physique, une mémoire méditerranéenne et une frontière mouvante entre départs, retours et coexistence possible.

    D’après Ansamed.

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    ‘‘Alouette, jolie alouette’’ de Habib Selmi | Les petits mystères du quotidien

    Même s’il n’est pas honoré comme il le mérite dans son propre pays, où il passerait presque inaperçu dans la rue, Habib Selmi reste le romancier tunisien le plus en vue, le plus lu et le plus célébré à l’étranger. Il est, en tout cas, l’auteur arabophone tunisien le plus traduit dans les langues du monde et le plus publié à l’étranger. Dans son nouveau roman ‘‘أيتها القبرة’’ (Alouette, jolie alouette !), paru aux éditions Dar Al Adab (Beyrouth, 2025, 229 pages), on retrouve ses atmosphères intimistes où les éléments du quotidien finissent par se draper d’un voile de mystère et d’étrangeté.

    Ridha Kefi

    On retrouve aussi dans ce treizième roman les thématiques chères au romancier, professeur d’arabe de son état qui vit à Paris depuis le début des années 1980 : la douce douleur de l’exil, la nostalgie de l’enfance, dans le village d’El Âla, au cœur de la campagne kairouanaise, et le choc des cultures, exprimé chez lui sans animosité ni violence, comme une quête de soi à travers l’autre, comme une volonté de savoir et un besoin de reconnaissance.

    A travers la multiplicité des personnages, la complexité des situations et la diversité des destins qu’il raconte, on retrouve toujours dans ses romans, au fil des mots, des éléments autobiographiques, mais qui sont soigneusement noyés dans le cours de la narration. En fait, Habib Selmi ne fait que se raconter lui-même, exprimer ses désirs, ses frustrations et son angoisse de la mort qui rode partout dans ses récits, mais sans se découvrir vraiment, en se glissant, subrepticement et imperceptiblement, dans la peau de ses personnages.

    Dans ce nouveau roman, le narrateur prénommé Mohamed est un sexagénaire, Tunisien vivant en France depuis des décennies, marié à une Française et père d’un enfant lui-même marié et qui lui a donné un petit-enfant. C’est un retraité solitaire, imaginatif, suspicieux et rêveur qui vient de perdre son épouse et tente de lui survivre, difficilement, en cherchant à donner un sens à tous ses faits et gestes. S’il se donne pour mission de s’occuper de Jocelyne, sa belle-mère nonagénaire qui vit seule dans un village loin de Paris, c’est par respect pour la mémoire de la défunte Dominique. Mais peu à peu, sa relation avec la vieille dame prend une tournure inattendue : l’intérêt succédant à la curiosité, ses allers-retours entre Paris et Le Tronchet deviennent un pèlerinage quasi-hebdomadaire.

    Entre aveux, confessions et silences, les dits et non-dits des deux complices finissent par donner une certaine densité aux petits mystères du quotidien. L’intrusion d’un troisième personnage, Bernard, dans la vie de cet improbable «couple» vient perturber l’ordre précaire où Mohamed a semblé, un moment, se complaire, avant que la mort ne vienne, encore une fois, remettre les choses à leur place.

    A soixante-dix ans passés, Habib Selmi traite désormais des thématiques de son âge : la vieillesse, le corps qui lâche, le désir toujours vif, le cœur qui résiste et la mort tapie dans tous les coins. Mais sa réflexion est légère, calme, apaisée, sereine et lumineuse, celle de l’acceptation du temps qui fuit et du monde qui vacille.

    Un roman d’une rare sensibilité qui vous tient en haleine sans véritable intrigue, rien que le mystère recommencée de la vie. Merci Habib Selmi, et continuez de nous émouvoir par les petits riens qui illuminent nos vies comme cette alouette posée sur le rebord de la fenêtre qui ouvre et ferme le roman.

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    Le poème du dimanche | ‘‘Je te vois la larme difficile’’ de Abou Firas Al-Hamdani

    Né à Mossoul en 932, au sud de l’Irak, Abou Firas Al-Hamdani est prince, poète et chevalier. (Illustration : Statue d’Al-Hamdani dans un jardin public à Alep / Timbre à l’effigie du poète émis par la Poste de Syrie).

    Appartenant à la dynastie des Hamdanites, il est nommé par son cousin, Sayf Ad-Dawla, gouverneur de Manjib, au nord de la Syrie. D’où il fait des attaques contre l’Empire byzantin. Il sera ainsi capturé puis emprisonné à Constantinople, aujourd’hui, Istanbul, où il compose ce poème, selon toute vraisemblance. Il meurt en 968, à Homs. Il laisse un Diwan / recueil, l’un des plus beaux et émouvants de la poésie arabe, entre captivité, amour et nostalgie de la vie libre. Le poème, ici traduit, rendu célèbre aussi, parce que chanté par Oum Kalthoum.  

    Tahar Bekri

    Je te vois la larme difficile ton mérite la patience

    L’amour n’a-t-il sur toi interdit et ordre ?

    Mais si ! Je languis et une douleur me tenaille

    Mais celui qui me ressemble ne révèle secret

    Quand la nuit m’éclaire je tends ma main à l’amour

    Et asservis une larme bien qu’orgueilleuse

    Le feu au point de brûler mes entrailles

    Quand l’attisent ma flamme et mon esprit

    Tu m’assures d’aimer et la mort est préférable

    Si je meurs assoiffé que la pluie ne tombe jamais !

    J’ai préservé notre amour et tu l’as égaré

    Plus haute que la fidélité est ta traitrise

    Les jours ne sont que des feuillets aux lettres

    de la main de leur auteur le bon augure

    J’ai parmi les passantes du quartier une belle

    Ma passion est un péché sa joie est une excuse

    Elle trompe tous ceux qui me calomnient

    Pour toute calomnie j’ai une oreille sourde

    J’ai apparu parmi les miens en leur présence

    Une demeure dont tu es absente est déserte

    J’ai combattu les miens pour ton amour

    Sans lui c’eût été qu’eau et vin

    Si les calomniateurs ne disaient pas vrai

    La foi détruirait ce que l’incrédulité construit

    J’étais fidèle et dans la fidélité une humiliation

    Envers une femme dont le mérite est de trahir

    Posée mais la vigueur de la jeunesse la soulève

    Elle se cabre parfois comme une jument

    Elle demande qui suis-je mais elle le sait

    Un jeune comme moi peut-il être inconnu

    Je lui dis comme tu le désires

    Je meurs pour toi elle dit ils sont nombreux

    Je dis si tu le voulais tu n’aurais été si difficile

    Tu me demandes des nouvelles bien que tu les saches

    Elle dit le temps t’a nui après notre séparation

    Je dis non ce n’est point le temps mais toi 

    Si ce n’était toi il n’y aurait vers la tristesse voie

    vers le cœur l’amour vers la perdition a un pont

    L’âme dépérit entre sérieux et plaisanterie

    Si la séparation l’assaille l’abandon la tourmente

    Je me persuadais qu’il n’y aurait d’amoureux après moi

    Mais ce à quoi main s’est accrochée est vide

    J’ai médité sur mon sort ne voyant aucun repos

    Si par l’éloignement j’oublie l’abandon me le rappelle

    Les miens se souviendront de moi s’ils sont sérieux

    C’est dans la nuit sombre que la lune vient à manquer

    Si je survis ils connaissent les coups qu’ils portent au dos

    Ces lances ces sabres ces blancs émincés et jaunes

    Si je meurs l’être est forcément mortel

    Même si la vie et les jours s’allongent

    Nous sommes des gens sans mesure

    Au premier des rangs ou dans la tombe

    Pour atteindre la grandeur nos personnes sont insignifiantes

    Celui qui demande la main d’une belle ne compte point sa dot

    Les plus fiers des humains les meilleurs des vénérables

    Le plus généreux sur la terre et sans vantardise

    Traduit de l’arabe par Tahar Bekri

    Copyright

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